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PROUDHON
pluralisme et autogestion
les fondements
JEAN BANCAL
PROUDHON
pluralisme
et autogestion
les fondements
Collection
R.E.S.
AUBIER MONTAIGNE
13, quai de Gonti, Paris VI^
HB
^iio Bar
© l^na hy Éditions Alontaigne.
Droits de reproduction réservés pour tous pays.
TABLE DES MATIÈRES
LES FONDEMENTS
PRÉFACE
Une (Buvre prophétique 17
Un homme prodigieux 21
Une méthode de pensée et d^ action 24
PREMIÈRE PARTIE
LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Introduction. — La socio-économie et son articulation
tripolaire 31
Chapitre I, — Une comptabilité économique 39
§ I. La théorie proudhonienne de la valeur constituée. . . 40
§ 2. L'économie, science des comptes de la société 45
A. — Uéconomie, science de calcul 47
B. — Les cadres d'une comptabilité économique .... 51
C. — Les buts d'une comptabilité économique 55
Chapitre II. — Une sociologie économique 63
§ i . Une sociologie de l'organisation du travail 65
A. — De r « organographie sociale» à la «constitution
sociale» 65
B, — La relation travailleur-sociétaire et société travailleuse. 69
§ 2. Le travaillisme historique 73
A. — L'histoire, matière d'une socio-économie 74
B. — Les lois du travail, clé de l'histoire 75
C. — Les sociétés historiques, manifestation des lois d'orga-
nisation économique 7^
8 PROUDHON
D. — U émergence antinomique de V organisme économique. 83
E. — Histoire et prospective économiques 85
F. — L'histoire-négation et V histoire-révélation 87
§ 3. Le réalisme social 89
A. — La théorie de la force collective 90
B. — Le pluralisme travailliste 93
G. — La société économique, être collectif 96
D. — Société économique et pluralité des êtres collectif s . . . 98
E. — La constitution organique de la société économique . 100
§ 4. La dialectique sérielle 106
A. — Un processus dialectique réel 107
B. — Une prise de conscience d'un ordre idéo-réaliste. . . iio
C. — Une méthode inductive et pragmatique 114
D. — Le travail social et la dialectique sérielle 117
Chapitre IIL — Un droit économique 119
§ I . Un droit « sociologique » 119
§ 2. Un droit « contractuel » 129
§ 3. Un droit de répartition économique 132
§ 4. Un droit d'administration économique 135
A. — Une organisation a-étatique 136
B. — La société économique mutuelliste et fédérative. ... 139
C. — Les rapports société économique- État dans l'organi-
sation économique 144
Conclusion. — Droit économiç^ue et justice 155
deuxième partie
LA DÉMARCHE CRITIQUE :
ATTAQUE DE L'ABSOLUTISME AUTORITAIRE
ET DEFENSE DE L'AUTONOMIE PLURALISTE
Introduction. — Démarche critique et pluralisme. . . . 161
Chapitre I. — Critiques corrélatives de l'autorité de
l'homme sur l'homme 164
§ I . Les aliénations de la société pluraliste 164
§ 2. Antithéisme, anticapitalisme, antiétatisme 166
Chapitre IL — Anticapitalisme et société économique. . 175
§ I . Négation de la propriété-vol 178
A. — L'erreur de compte et la prélibation capitaliste. . . 178
TABLE DES MATIERES Q
B. — Capital = travail accumulé i8o
C. — La valeur-travail 184
§ 2. Négation de la propriété-monopole 187
A. — U histoire, affirmation et négation du despotisme pro-
priétaire 188
B. — L'économie sociale, affirmation et négation de la
propriété-monopole 192
Chapitre III. — Anti-étatisme et société politique . . . 196
§ I. Négation de l' État-usurpateur 198
A. — U Etat-usurpateur et la plus-value étatique . ... igg
B. — La gente gouvernementale et V appropriation des
pouvoirs 201
C. — U État-usurpateur, instrument d'' exploitation. ... 203
§ 2. Négation de l'État-monopole 211
A. — U État-monopole, constitution extra-sociale de la
puissance publique 213
B. — U État-monopole et la concentration hiérarchique des
pouvoirs 218
C. — V État monopole et la religion de la force .... 225
D. ■ — U État-monopole, force de religion 230
Conclusion. — Étapes et démarches du socialisme autoges-
tionnaire 241
LES RÉALISATIONS
TROISIEME PARTIE
LES RÉALISATIONS : MÉTHODE
ET CONSTRUCTIONS AUTOGESTIONNAIRES
Introduction. — Socialisme scientifique, science sociale
ET autogestion l^
Chapitre I. — La sociologie de l'autogestion 22
§ i. L'économie sociale et les lois du travail social .... 26
A. — Une économie sociale 27
B, — Le travail social et ses lois 29
§ 2. L'intégration sociale 31
A. — U intégration travailliste 32
B. — La fonction socio-économique 33
§ 3. La société réelle 36
A. — Réalité et force sociale '. . 37
B. — Réalité et raison sociale 39
§ 4. Le pluralisme social et ses lois 40
A. — La société pluraliste 40
B. — Les trois lois du pluralisme social 43
a) L'antagonisme compétitif. 44
b) L'équilibration mutuelle 48
c) Le travail intégrateur : pratique sociale
et éducation 53
Chapitre II. — La démocratie économique et la société
mutuelliste 62
§ i. Le travaillisme pluraliste 63
§ 2. La théorie mutuelliste et fédérativc de la propriété . . 66
A. — Sa base sociologique 68
B. — Sa formulation systématique 70
TABLE DES MATIERES II
§ 3. La démocratie économique mutuelliste 74
A. — La « socialisation » de V industrie 75
B. — La mutualisation de V agriculture 78
C. — La coopération des services 80
D. — La fédération agricole-industrielle 83
E. — L'union des consommateurs et le syndicat de la pro- 86
duction et de la consommation.
F. — Les relations société économique-société politique . . 87
§ 4. Le fédéralisme mutuelliste 89
A. — L'interdépendance mutuellisme-fédéralisme .... 89
B. — La confédération mutuelliste 91
C. — Révolutions travaillistes etfédéralisme mutuelliste . . 93
Chapitre III. — La démocratie politique et la république
FÉDÉRATIVE 96
§ I. Les quatre principes d'organisation 99
§ 2. L'autonomie et l'auto-administration des groupes
naturels 100
A. — La notion de groupes naturels loi
B. — Les groupes territoriaux et les groupes fonctionnels . . 102
a) Les groupes fonctionnels ou profes-
sionnels 103
b) Les groupes territoriaux ou géogra-
phiques 104
§ 3. La fédéralisation géographique et fonctionnelle des
groupes de base 106
§ 4. Création d'un gouvernement fédératif 108
A. — Conservation et transformation d'un gouvernement . . 108
B. — Rôle et fonction du gouvernement fédératif .... 113
C. — Les groupes autonomes et le gouvernement fédératif . 118
§ 5. L'État fédéral et le fédéralisme fonctionnel et terri-
torial 119
A. — La composition de r État contractuel 121
B. — L'organisation de l'État 122
C. — La constitution de l'État 123
Conclusion, — Relations internes et rel.\tions externes
de la démocratie FÉDÉRATIVE 127
I 2 PROUDHON
QUATRIEME PARTIE
L'ABOUTISSEMENT :
UNE PHILOSOPHIE PLURALISTE
Introduction. — « La clé pluraliste » 135
Chapitre I. — Un pluralisme travailliste 137
§ I. Pluralisme organique et pluralisme organisateur ... 137
§ 2. Les quatre composantes pluralistes et leurs résultantes. 138
Chapitre IL — Réalisme et idéofortie 144
§ I . Socialisme utopique et socialisme scientifique .... 145
A. — Rejet de V idéomanie 145
B. — Acceptation de Vidéof ortie 146
§ 2. Utopie et idéomanie 147
A. — Dogmatiques et mystagogues 147
B. — Socialisme mystique et socialisme dogmatique ... 149
§ 3. Réalisme et idéofortie 151
A. — U anarchie, idéofortie négative 152
B. — L'autogestion, idéofortie positive 153
C. — Antisystème et pluralisme méthodique 154
§ 4. Progrès et idéofortie 155
A. — Mythe et mythique 157
B. — « Foi » et « mystique » 1 58
C. — Idéal et idéalisme 158
D. — Idée et idéélisme 159
§ 5. Régrès et idéomanie 160
A. — La dégénérescence fanatique 160
B. — La scission irrationnelle 161
§ 6. Ambiguïté de l'idéofortie : 162
Culture et culte ? 162
Chapitre III : Un antithéisme pluraliste 165
§ I. Proudhon et sa vision de Dieu et de la religion. ... 166
§ 2. Un antithéisme méthodique 167
§ 3. Un pluralisme antimétaphysique 169
A. — - L'antagonisme procréateur 1 70
B. — Le travail moteur 172
C. — La justice conductrice 175
D. — Le bien et le mal socio-moral 1 78
TABLE DES MATIÈRES I3
§ 4. Position historique et personnelle ou critique fonda-
mentale? 17g
A. — Critique historique 1 80
B. — Position personnelle 182
G. — Critique fondamentale 182
Chapitre IV, — La liberté, force de composition. ... 185
§ I. Les étapes de la liberté 186
§ 2. Pluralisme et liberté 187
A. — De V Un indivis à V unité pluraliste 187
B. — Le« jeu» du monde 188
C. — Indétermination, nécessité et liberté i go
§ 3. La liberté potentielle 192
A. — La différence combinatoire et la complexification des
spontanéités ig3
B. — Le pouvoir d'indétermination et de détermination . . 193
§ 4. La liberté effective 194
A. — La liberté effective, « mutant » de la force collective. 195
B. — La liberté, force de composition de la collectivité
physique et mentale de V homme ig7
§ 5. La liberté efficace 198
A. — La liberté d' autrui, liminaire de sa liberté .... 198
B. — Les relations sociales, multiplicateur de la liberté. . igg
§ 6. La liberté efficiente 200
A. — • La tentation suicidaire de la liberté 200
B. — L'éducation de la liberté et la pédagogie travailliste . 202
C. — La liberté efficiente, liberté d'engagement 205
Conclusion. — Le pari pour la liberté 207
Appendice. — Liberté et antithéisme 211
conclusion générale
L'ACTUALITÉ DE PROUDHON
Une descendance multiple 215
Les courants philosophiques et pédagogiques 217
Les courants politiques et sociaux 221
Un prophète du xxi^ siècle ? 232
Ouvrages cités 235
Bibliographie sommaire 237
PRÉFACE
Une œuvre prophétique :
En 1865, au lendemain de la mort de Proudhon, Sainte-
Beuve écrivait : « L'idée pratique, il l'a... elle triomphera peut-
être cent ans après sa mort. »
En 1966, juste avant sa disparition, le grand sociologue
Georges Gurvitch, qui fut acteur et témoin de la révolution
russe, constatait : « Cent ans après sa mort, l'actualité de
Proudhon s'impose aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. »
Et dans un article commémoratif ^ nous n'hésitions pas à
saluer en lui un prophète du xxi® siècle.
En effet, ce « penseur le plus hardi du socialisme français »
(Karl Marx), celui qui avait « soumis la propriété privée au
premier examen sérieux en même temps que scientifique »
et posé « la possibilité d'une véritable science » (idem) , ce
« grand libéral en même temps que grand socialiste » (Jaurès),
semble écrire pour aujourd'hui et pour demain. Socio-économie,
comptabilité nationale, communauté d'entreprise, agriculture
de groupe, réforme de la distribution, promotion sociale, fédé-
ralisme, compétition pacifique, éducation permanente, pouvoir
enseignant, université autonome, etc., on n'en finirait pas de
relever les harmoniques proudhoniennes avec les débats de
notre temps et les combats de notre avenir.
En France, la crise de mai 1968 en a fourni une nouvelle
preuve. Et il est pour le moins symptomatique de constater
que le portrait de Proudhon ait pu se trouver durant les évé-
I. Le Monde, 25 janvier 1965.
l8 PROUDHON
nements à la Sorbonne, que ses œuvres aient pu figurer, durant
la même période, dans la bibliothèque de M. Capitant et
dit-on dans la mémoire du président de la République, tandis
qu'un grand chroniqueur d'un journal modéré s'inquiétait de
cette actualité proudhonienne et de cette remontée socialiste.
De tels détails n'auraient au plus qu'une saveur anecdotique
si bien des problèmes et des solutions de la crise française,
européenne, voire mondiale, ne se posaient, en dehors de toute
interprétation superficielle et habillage partisan, en des termes
et en des thèmes proprement proudhoniens.
Toute crise fondamentale se traduit — au-delà des ampli-
fications emphatiques d'un romantisme révolutionnaire et des
réductions aphasiques d'un conservatisme réactionnaire — à
la remise en question des méthodes de pensée et d'information,
et corrélativement des modes d'action et de formation.
Ces remises en question de nos moyens d'intégrer et d'être
intégrés appellent en réponse une remise en situation. Celle-ci
met en relief les assises sociologiques vivantes; et c'est sur elles
que se fondent les institutions destinées à traduire un nouveau
mode et un nouveau niveau de vie exigés par l'évolution sociale.
Or, en France, comme en Europe et dans le monde, remise
en question des méthodes de pensée et d'action, remise en
situation de nouvelles assises sociales, se sont exprimées et déve-
loppées et évoluent encore selon des modes, des voies et des
processus ressemblant étrangement à ceux préconisés par ce
« Spartacus de l'intelligence » (Sainte-Beuve), ce prolétaire de
génie, celui que ses contemporains appelaient encore le « grand
presbyte » parce que, prophète de la civilisation industrielle,
ses intuitions « enjambaient les siècles ».
Les aspects positifs de la crise française, européenne, mon-
diale en appellent à la pensée du grand jurassien. Refus du
dogmatisme tant économique que politique — rejet de l'a-
priorisme — , aspiration à un dialogue englobant contestation
et concertation — croyance à la vertu des expressions multiples
et des tendances diversifiées — , remise en cause des expé-
riences dépassées au nom d'une expérimentation permanente — ,
découverte de l'Autre (social et personnel) comme protago-
PRÉFACE 19
niste en même temps qvi'antagoniste : toutes ces tendances
relèvent de ce pluralisme idéo-réaliste que Proudhon oppose
à tout totalitarisme intellectuel, politique et économique, érigé
au nom d'un spiritualisme intégriste ou d'un matérialisme
intégral.
« Faisons, écrivait-il au jeune Marx, profession d'un anti-
dogmatisme... presque absolu. Ne songeons point à endoctri-
ner le peuple en nous posant en apôtres d'une nouvelle reli-
gion. J'applaudis... à votre pensée de produire au jour toutes
les opinions. Faisons une bonne et loyale polémique. Donnons
au monde l'exemple d'une tolérance savante et prévoyante.
Accueillons, encourageons toutes les protestations. Flétrissons
toutes les exclusions, tous les mysticismes. Ne regardons jamais
les questions comme épuisées. »
Tous les éléments de la philosophie pluraliste de Proudhon,
qu'il s'agisse de son idéo-réalisme proprement dit, de sa dia-
lectique sérielle, de sa théorie antinomique de la liberté, de
celles de l'histoire négation-révélation et du progrès-régrès,
relèvent d'une même volonté d'ériger en méthode efficiente
un processus effectif de différenciation-association, engendré
par la pluralité des éléments composant le monde social et
personnel.
Le travail — défini comme l'action intelligente des hommes
en société dans un but prévu de satisfaction personnelle —
constitue dans ce processus le facteur entraînant à la fois la
spécialisation individuelle et l'intégration sociale, la diversité
des fonctions et l'union des tâches, l'information collective et
la formation individuelle.
De ce réalisme pluraliste qui remet en question toute pensée
impérialiste et tout totalitarisme spirituel ou matériel, Proudhon
induit une méthode d'action et déformation, c'est ce qu'on peut
appeler son fédéralisme autogestionnaire. Comme le plura-
lisme idéoréaliste dont il est le corollaire, ce fédéralisme auto-
gestionnaire entend s'appuyer sur la diversité antinomique et
solidaire qui compose la réalité sociale, économique, politique
ou pédagogique.
Tout travail créateur, et par conséquent toute méthode de
20 PROUDHON
pensée et d'information, implique simultanément différen-
ciation et association. De même tout fédéralisme autogestion-
naire implique simultanément, comme méthode d'action et
de formation — dans les trois ordres conjoints du politique,
de l'économique et de l'éducatif — , autonomie et fédération,
séparation et coordination.
Spécifier et rendre autonome, coordonner et rendre soli-
daire, pour fédéraliser et rendre unis : tels sont les mouvements
antinomiques et la dynamique de la « méthode sérielle » uti-
lisée par le grand socialiste.
Ainsi l'économie mutuelliste, la politique fédéraliste, la péda-
gogie travailliste de Proudhon, font-elle de l'autogestion le
corollaire de l'organisation fédéraliste qui donne forme et
ordre, aux forces et aux libertés autonomes.
On conçoit dès lors combien les structures proposées par
Proudhon sont étonnamment prophétiques. A l'heure où toutes
les réformes posent le problème d'un équilibre dynamique et
évolutif entre des forces centrifuges de liberté et des formes
centripètes d'ordre, toutes les réponses amorcées par Proudhon
dans les domaines étroitement liés du pédagogique, de l'éco-
nomique et du politique, revêtent une importance primordiale.
D'autre part, comme nous l'avons dit en prémisses, dans
chaque crise, toute remise en question des méthodes de pensée
et d'action appelle corrélativement une remise en situation qui
fait apparaître, au-delà des fictions juridiques, les véritables
assises sociologiques à partir desquelles il convient de rebâtir.
Dans les événements français de mai 1968, comme dans
tous ceux qui ont ébranlé la plupart des pays de notre planète,
cette remise en question des méthodes de pensée et d'action
a entraîné une remise en situation qui a laissé apparaître des
assises sociales vivantes.
Celles-ci ne sont autres que les fondements sur lesquels
s'appuient toutes les constructions de l'auteur de la « Création
de l'ordre dans l'humanité » : — à savoir la profession, implan-
tation économique et premier niveau de toute réalité sociale,
— la région, implantation géographique, maillon-charnière entre
nations et internations, pays et continents, deuxième ancrage
PREFACE 2 I
de l'homme social, — • le milieu socio-culturel enfin, auquel la
crise étudiante a donné une accentuation toute particulière
en faisant ressortir l'importance acquise par le culturel dans
l'éducatif, au même titre que la profession dans l'économique,
et la région dans le politique.
Là encore, Proudhon se révèle un des premiers prophètes
des temps modernes. La prépondérance de la profession dans
l'économique l'amène, dans son socialisme libéral, à une société
économique organisée en fédération agricole industrielle à la fois
distincte et unie à la société politique constituée en état fédéral.
L'importance de la région dans le politique le conduit à une
décentralisation, à un régionalisme fédératif qui fait chaînon
entre son fédéralisme national et son confédéralisme interna-
tional. La prééminence donnée à la culture personnelle et
sociale dans l'éducatif le conduit — avec une pédagogie tra-
vailliste employant des méthodes actives et unissant appren-
tissage et « écolage » — à la constitution d'universités indépen-
dantes et d'un pouvoir enseignant autonome mais fédéralisé.
Ainsi, comme nous allons le voir dans l'étude de ses apports
critiques comme de ses constructions positives et des influences
exercées, l'œuvre de Proudhon offre-t-elle finalement ces mul-
tiples clés de passage que notre époque recherche, pour
ouvrir des forteresses dogmatiques sur un avenir effectivement
commencé, et confronter ainsi dynamiquement des « mondes »
que leur évolution réelle fait de plus en plus converger.
Un homme prodigieux :
Mi-paysan, mi-ouvrier, mi-classe moyenne, Proudhon est
comme le microcosme du peuple français. Né le 15 janvier 1809
à Besançon, d'un garçon brasseur et d'une mère cuisinière,
ses origines sont, au contraire de celles de Marx et de la plu-
part des réformateurs sociaux, authentiquement plébéiennes.
Placé tout jeune comme bouvier dans la campagne franc-
comtoise, il est admis à dix ans comme boursier au collège de
Besançon. Il y remporte, malgré des conditions de travail très
22 PROUDHON
précaires (il fit, faute d'argent, toutes ses études de latinité sans
dictionnaire), tous les prix d'excellence. Obligé par la nécessité
d'interrompre en Rhétorique ses brillantes études, il devient
successivement typographe, prote, boursier de l'Académie
de Besançon (il complète alors ses études), petit patron
imprimeur, fondé de pouvoir dans une entreprise de naviga-
tion fluviale, pour pratiquer ensuite son métier de journaliste-
écrivain, poursuivi par vents et marées, à travers d'incessantes
difficultés matérielles, les procès politiques, la députation,
la prison, l'exil. Et il meurt à cinquante-six ans le 19 janvier
1865, épuisé par un immense labeur et laissant cette œuvre-
fleuve qu'il n'aura jamais eu le loisir de résumer.
«Je sais ce que c'est que la misère, a-t-il écrit..., j'y ai vécu.
Tout ce que je sais, je le dois au désespoir... » Cette vie aurait
pu en faire un aigri. Sa formidable santé physique et morale,
sa prodigieuse intelligence, un tempérament résolument prag-
m.atique en firent un réaliste. Un « philosophe combattant »,
voilà ce que veut être avant tout « cet homme de pensée, de
lutte et d'audace » (Sainte-Beuve, dixit). Il fait donc serment
de consacrer sa vie « à l'émancipation de ses frères et compa-
gnons » et, face au monde établi, se dresse comme « un aventu-
rier de la pensée et de la science » (comme il se désigne lui-
même) ,
Dès ses premiers écrits, il proclame son horreur de toute
doctrine érigée en système complet et définitif. « C'est le plus
damné mensonge que l'on paisse présenter aux hommes »,
s'écrie-t-il. Déviation métaphysique, religieuse, expression d'un
absolutisme, d'un despotisme : voilà ce qu'il décèle dans tout
système dogmatique. « Après avoir démoli tous les dogmatismes
a priori, écrit-il à Marx, ne songeons point à notre tour à
endoctriner le peuple. Ne nous posons pas en apôtres d'une
nouvelle religion, fût-elle la religion de la raison! »
« Être un éclaireur, un moniteur du peuple », telle est,
quant à lui, son ambition. Mais en vérité, si cette ligne de
conduite nous permet de prévoir en Proudhon un constant
désir d'évolution, une sainte horreur du dogmatisme et du
système, elle ne marquerait, somme toute, que la tournure
PREFACE 23
d'un esprit prêt à accueillir tout fait nouveau, quitte à se
contredire, pour approcher la réalité de l'instant. Intelligence
ouverte et sincère sans doute, mais source de contradiction,
de confusion, de dispersion — signes d'un esprit anarchique
et paradoxal — tel serait le bref tableau psychologique qu'on
pourrait tenter d'esquisser.
En fait cette sorte de « cliché » qu'aurait acidulé la plume
d'un Daumier a bien été autrefois composé au nom des passions
doctrinaires et des ignorances calculées. Aujourd'hui, la simple
lecture de son oeuvre, ses critiques décisives, ses apports
constructifs, ses vues prophétiques, ont fait définitivement
écarter cette caricature partisane.
Proudhon, « un des plus redoutables démolisseurs d'idoles
du xix^ siècle », dans sa coloration, la formule résume cepen-
dant assez bien le jugement négatif de ceux qui ne considèrent
que l'aspect critique de son œuvre. Bien que leur importance
suffise à assurer à Proudhon une des premières places parmi
les réformateurs sociaux de tous les temps, ses critiques ne
constituent en réalité qu'une sorte d'introduction à son œuvre
constructive. Un Proudhon critique, une œuvre critique : la
plupart des commentateurs et des lecteurs de Proudhon vont
beaucoup plus loin. Dans ses écrits, et sa pensée, ils découvrent
vite cette vertu décapante sur les idées, ce pouvoir catalyseur
sur les intelligences, cette puissance d'excitation sur l'imagi-
nation créatrice, bref, ce principe radio-actif et rajeunissant qui
donne à tous les sujets traités et à tous les problèmes abordés
un aspect imprévu, un éclairage inattendu, un prolongement
insoupçonné, une vie nouvelle. Par ces qualités démiurgiques
de l'œuvre proudhonienne, par ce vin de vigueur qu'elle
apporte, on rentre déjà dans sa pensée constructive.
En fait, Proudhon est un homme-charnière : intelligence
prodigieuse, il pressent les liens existant entre les diverses
disciplines, bâtit des ponts entre des domaines jusqu'alors
séparés, prévoit la jonction de spécialités historiquement dis-
tinctes. Esprit synthétique, il garde constamment un sens
quasi biologique de la diversité des échanges et des liens, d'un
monde en création permanente.
24 PROUDHON
Comme Karl Marx il surprend par son génie encyclopé-
dique. Économiste révolutionnaire, politique prophétique,
grand philosophe, éducateur des temps modernes, il apparaît
comme un penseur d'une prodigieuse richesse.
Une méthode de pensée et d'action :
Il y a vingt-cinq ans que nous parcourons le continent
proudhonnien.
Des marches et démarches accomplies dans cette œuvre si
étonnamment touffue et si extraordinairement riche, nous
avons retenu l'évidence d'une doctrine proudhonienne positive,
cohérente et parfaitement articulée, à laquelle son sens quasi
prophétique conférait une importance primordiale.
Mais comme nous nous en sommes expliqué par ailleurs ^,
faute d'avoir été systématisée, cette doctrine était noyée et
obscurcie par des polémiques de circonstance, des digressions-
fleuve, la dispersion des thèmes entre de multiples ouvrages,
l'absence d'une thématisation conductrice et de définitions
précises.
Dès lors, la plupart des commentateurs proudhoniens se
sont-ils contentés, devant l'immense étendue de l'œuvre (près
de 40 volumes) de pratiquer une fastidieuse analyse chronolo-
gique de ses principaux livres ou de privilégier un aspect
particulier de sa pensée.
Aussi pour faire ressortir clairement la cohérence et l'unité
synthétique de l'œuvre proudhonienne, nous étions nous
donné pour ambition d'établir, dans une thématisation fidèle
mais originale, un condensé de toute l'œuvre positive de
Proudhon, se présentant — (sous la forme d'un montage
d'extraits caractérisé par la recherche d'un enchaînement
continu et d'une articulation par thèmes) — ■ comme le livre-
testament que Proudhon avait voulu et aurait pu écrire.
L'accueil fait à ces Œuvres choisies ^ de type inédit nous a
I. Proudhon, Œuvres, choisies et présentées par J. Bancal, Coll.
Idées, Gallimard.
PRÉFACE 25
récompensé d'un long labeur; et l'originalité qu'on a bien voulu
leur reconnaître a contredit les esprits amicaux qui craignaient
que la forme adoptée et l'effacement qu'elle impliquait ne
cachent la part d'élaboration personnelle.
Les textes que l'on va lire sont aussi, pour une certaine
part, une sorte de livre reconstitué. Ils regroupent, à côté de
chapitres inédits, certaines études que nous avons publiées
séparément. Cependant, tels qu'ils ont été chronologiquement
élaborés et logiquement ordonnancés, ils forment une pro-
gression continue et un ensemble indissociable.
Ce livre s'applique en effet à reconstituer le processus réel
qui anime le développement de la pensée Proudhonienne.
— Une première partie est consacrée à ce qui constitue, à
notre avis, le fondement de la doctrine proudhonienne : sa
socio-économie, avec son travaillisme pluraliste et son articulation
tripolaire (comptabilité économique, sociologie économique,
droit économique).
— Après la mise en évidence de cette assise fondamentale,
une deuxième partie développe la démarche critique qui
va permettre à Proudhon de dégager par une même et double
négation de l'autorité de l'homme sur l'homme (anticapitalisme
et antiétatisme) les éléments positifs d'une société autogestion-
naire et d'un fédéralisme pluraliste.
— C'est à l'élaboration de la méthode (sociologie de Vauto-
gestion) et d'une double construction d'une société auto-
gestionnaire et fédérative (démocratie économique et société mutuel-
liste, démocratie politique et république fédérative) que s'attache
précisément une troisième partie.
— L'aboutissement de la doctrine proudhonienne est alors
souligné dans une quatrième partie qui met l'accent sur la
philosophie pluraliste du grand socialiste et plus particulièrement
sur ses expressions pragmatique (le réalisme antiutopique) , méta-
physique (le pluralisme antithéiste) et psycho-sociologique (la
liberté, force de composition).
— Une conclusion montre finalement, à travers un pano-
rama des influences exercées l'actualité de Proudhon et
comment la descendance antinomique et cependant unifiée
26 PROUDHON
du grand Bisontin incarne ce pluralisme autogestionnaire qui
définit sa pensée.
A travers cette progression se dégage de lui-même le titre
bipolaire de ce livre : pluralisme et autogestion.
Ces deux pôles sont aussi indissolublement liés dans la
pensée proudhonienne que les deux pôles de notre planète
et aussi inversement semblables.
La doctrine proudhonienne est autogestionnaire parce que
pluraliste, et pliuraliste parce qu'autogestionnaire.
C'est parce que Proudhon saisit la réalité physique, sociale,
psychique et morale comme une pluralité d'éléments anta-
gonistes et solidaires, autonomes et interdépendants, qu'il
est anarchiste (au sens étymologique du terme) et fédéraliste,
autogestionnaire et pluraliste.
Pour lui, la vie, le mouvement, la liberté naissent de l'unité
pluraliste; la mort, la paralysie, la tyrannie, — de l'Un, qui
s'imposant à tous, s'absolutise (l'impérialisme), — d'un Tout
qui, confondant chacun, se massifie (le totalitarisme).
Sa socio-économie se fondera sur le Travail, multiple et un.
Ses critiques viseront l'absolutisme d'un Capital, unité mono-
polistique et l'arbitraire d'un Etat, somme totalitaire.
Sa méthode et ses constructions autogestionnaires s'em-
ploieront à opposer pour composer, à distinguer pour unir,
à multiplier pour assembler et à fédérer pour rendre autonome.
Les conceptions de sa philosophie pluraliste tendront de
même à accoupler, dans une dialectique de conflit et de
solidarité, réalisme plural et idéofortie unifiante, antithéisme
désabsolutisant, et pluralisme relationnel, liberté multiplica-
trice et engagement sommateur.
Pluralisme et autogestion, autogestion et pluralisme : cette
démarche antinomique et sériatrice, si conforme à cette
dialectique sérielle qu'il a dégagée, nous a conduit — pour en
souligner les étapes et la permanence — à faire découvrir, sous
plusieurs angles, dans plusieurs champs et à diverses phases,
les différentes théories qui en découlent (comme celles du
travaillisme idéo-réaliste, du réalisme social ou du progrès-
régrès) .
PREFACE 27
Ainsi, dans cette cité proudhonienne qui va se bâtir sous nos
yeux, reconnaîtra-t-on, à plusieurs reprises, mais chaque fois
sous un éclairage nouveau, les grandes tours et les grands
carrefours qui la spécifient et qui l'unifient.
Cet ensemble doctrinal proudhonien peut sembler fort
complexe. Dans le sens moderne et architectural de notre
temps, il s'agit bien en effet d'un « complexe », un complexe
dont les bâtiments tourneraient tour à tour sur un axe selon
le déroulement de la lumière.
En effet, « cette pensée à feux tournants » (Célestin Bougie)
n'est point construite à l'image d'une statue mais d'un mobile.
Mais cette complexité fait sa richesse. Cette doctrine n'est
jamais, ne peut être un système. Elle est une méthode, une
méthode sociologique de pensée et d'action, qui tend à organiser
et à discipliner le pluralisme social initial sans autant l'amoin-
drir ou le stériliser. Visant à faire des individus, des personnes;
des organismes sociaux, des êtres collectifs; de la société réelle,
une société institutionnelle; d'une justice naturelle, une justice
mutuelle, sa fonction permanente est de transmuer la force en
effort, les rapports en relations, le culte en culture, la puissance
en capacité. Son but essentiel est de permettre un passage
continuel de l'organique à l'organisation, de l'existence à la
conscience, de la spontanéité à la volonté.
PREMIÈRE PARTIE
LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Introduction
LA SOCIO-ÉCONOMIE
ET SON ARTICULATION TRIPOLAIRE
La pensée de Marx se fonde avant tout sur Vhistoire et la
matière. L'œuvre de Proudhon privilégie la science économique et
le travail.
Ce «travaillisme», dès 1843, dans la Création de V Ordre,
Proudhon le formule en termes particulièrement frappants :
« Le travail, champ d'observation de l'économie politique
considéré i^ subjectivement dans les travailleurs, 2° objective-
ment dans la production, 30 synthétiquement dans la distribu-
tion des emplois et la répartition des salaires, 4° historiquement
dans ses déterminations scientifiques, est la force plastique de la
société, l'idée-type qui détermine les diverses phases de sa crois-
sance et, par suite, tout son organisme tant interne qu'externe. »
De cette « force plastique », Proudhon donne une définition
essentielle qu'on lui empruntera discrètement bien des fois :
« Le travail est l'action intelligente de l'homme sur la matière
dans un but prévu de satisfaction personnelle. »
Ainsi, pour lui, il n'y a pas de travail sans l'homme — pas
de productivité sans intelligence — , pas de produit sans
matière — pas plus qu'il n'y a de satisfaction sans effort pré-
visionnel et de consommation sans besoins personnels ou sociaux.
C'est donc à travers la chaîne concrète du travail que Vidéo-
réalisme de Proudhon relie étroitement des conceptions qui lui
32 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
paraissent aussi artificiellement distinctes que l'humanisme et le
spiritualisme, le pragmatisme et le matérialisme, le volontarisme et le
personnalisme, tant individuel que collectif.
Mais cette chaîne, Proudhon la bouclera finalement par son
solidarisme à base de justice réciproque; car tout travail exige
échange et société, et « par le fait de la division du travail...
les travailleurs » sont « en rapport d'association naturelle et
respectivement solidaires » {Création de V Ordre, Éd. Garnier,
p. 245). On saisit alors comment ce« travaillisme » va irriguer
l'ensemble de l'œuvre économique de Proudhon et partant
son oeuvre tout entière.
Si l'analyse de la réalité concrète du travail dévoile à
Proudhon des liaisons fonctionnelles là où des abstractions
d'écoles ne distinguent que des frontières, elle l'amène dès
l'abord à une constatation fondamentale : « Le travail est le
fait générateur de l'économie politique. » Il en constitue « l'axe et
la substance». C'est le travail, transformé, métamorphosé, devenu
agent, instrument ou produit, que l'on retrouvera sous toutes
les catégories et à travers toutes les mutations économiques.
Et c'est encore lui qui reliera la science économique à cette
« science sociale » dont elle est une partie essentielle.
Dès lors, dans sa nature première, l'économie apparaît à
Proudhon comme la « science du travail » par excellence.
C'est sur cette réalité fondamentale que Proudhon s'appuiera
pour bâtir toute sa construction économique, et si sa socio-
économie, sa structuration mutualiste et son transformisme économique
en sont respectivement le cadre, la structure et les moyens
— une même force, le travail, en fait la cohérence et l'unité,
*
* *
Nous ne considérons dans cette première partie que sa socio-
économie tout en la reliant, cependant, par la voie de son
droit économique, à sa structuration économique.
Cette réalité du travail à laquelle Proudhon attache tant
d'importance est en fait une réalité sociologique. La définition
qu'il en donne comme « action intelligente de l'homme sur
INTRODUCTION 33
la matière » ne doit pas abuser. Cet homme dont il s'agit n'est
pas l'individu isolé. Du point de vue de la pratique sociale,
un tel homme n'est qu'une entité. « Partie intégrante de l'exis-
tence collective... ce n'est que par abstraction que l'homme peut
être considéré à l'état d'isolement. » {Justice, i^^ étude.)
Du point de vue économique, un tel individu n'est qu'une
exception, un « Robinson ». « L'homme isolé ne peut subvenir
qu'à une petite partie de ses besoins, toute sa puissance est
dans la société et dans la combinaison intelligente de l'effort
collectif. » {Premier mémoire, Éd. Rivière, p. 230.)
Cette « société » dont il est question ici, c'est 1' « homme
collectif », cette collectivité économique, cette « société écono-
mique » qu'il définit par ailleurs comme « un ensemble concret
de travail et de production » (Idée générale de la Révolution) .
Le travail est avant tout la réalisation créatrice de l'activité
collective. Il doit être envisagé comme l'action de la société,
prise dans son ensemble, de Prométhée, symbole de la société
en acte. Proudhon l'explicite clairement : « Si c'est le travail,
le travail seul qui produit tous les éléments de la richesse...
c'est la société ou l'homme collectif qui produit une infinité d'ob-
jets... Prométhée selon la fable est le symbole de l'activité
humaine... Appelons la société Prométhée. » {Contradictions éco-
nomiques, ch. II, p. 84, Éd. Garnier, t. I.)
Cette réalité du travail n'est donc pas seulement une somma-
tion de travaiix individuels, mais l'expression de l'activité d'un
être collectif ayant sa réalité distincte et ses lois propres. « Pour
le véritable économiste, la société est un être vivant doué d'une
intelligence et d'une activité propres, régi par des lois spéciales
que l'observation permet de découvrir, et dont l'existence se
manifeste non sous une forme physique mais par le concert
de l'intime solidarité de tous ses membres. » {Contradictions éco-
nomiques, ch. II, t. I, p. 93.)
Ainsi, au sein même du travail, est-ce la société qui agit,
et toute l'action de ce travail dans l'économie devient une
action socio-économique.
Dès lors, quand Proudhon définit l'économie politique comme
la science du travail, il veut en faire, par voie de conséquence,
2
34 LE FONDEMENT t LA SOCIO-ÉCONOMIE
une socio-économie, c'est-à-dire la science des actes écono-
miques de la société — et, comme telle, « des phénomènes de
l'économie sociale » {Idée générale de la Révolution au XIX^ siècle,
2^ étude, p. 42).
« Pascal, jugeant la philosophie de l'histoire, considérait
V humanité comme un seul individu... La même condition s"" applique à
Véconomie politique. La société doit être considérée comme un
géant aux mille bras qui exerce tous les métiers et produit
simultanément toute richesse, » {Capacité politique, Ed. Rivière,
p, 148.) Et Proudhon n'hésite pas à écrire : « Le champ d'obser-
vation de la science économique, c'est la société. » {Contradictions écono-
miques, t. 2, p. 380.)
Cette nature sociologique de la science économique se décou-
vrira à deux niveaux. Dans une de ses parties constituantes
(l'organisation du travail) cette « économie sociale » se révélera
comme une sociologie économique et, en tant qu'ensemble, elle
se rattachera à une« science sociale», à une sociologie générale.
*
* *
Proudhon est maintenant pleinement reconnu comme un
des «fondateurs de la sociologie ^ ». C'est très tôt, dès son premier
écrit — La Célébration du dimanche — qu'il découvre, au-delà
du fait économique, la réalité sociale et, par-delà l'économie
politique, la nécessité d'une science sociale.
« L'homme est né pour la société, lit-on dans La Célébration
du dimanche { 1 839) , il faut donc étudier les rapports des hommes
entre eux... Il doit exister une science de la société, science
qu'il ne faut pas inventer mais découvrir. »
Qu'attend-il, dès cet instant, de cette science de la société?
Avant tout des applications socio-économiques. Il s'agit pour
lui de « découvrir et constater des lois économiques restrictives de
la propriété et distributives de travail ». Aussi, la découverte d'une
science sociale ne l'intéresse-t-elle surtout que dans la mesure
où elle peut lui permettre de découvrir « les lois de l'économie
I. Cf. Bougie, La Sociologie de Proudhon; Gurvitch, Les Fondateurs
de la sociologie : Proudhon.
INTRODUCTION 35
sociale » et de constituer l'économie politique, pratique éco-
nomique grossière, en une socio-économie qui en expliquera
et en redressera les erreurs.
*
* *
— Une erreur de compte, une erreur dans les « comptes de la
société », tel est en effet le point de départ de toute la réflexion
sociologique de Proudhon. C'est en analysant, successivement,
les facteurs qui ont concouru à cette erreur qu'il en viendra
à découvrir une économie politique comme une socio- écono-
mie s'articulant en une comptabilité économique, une sociologie éco-
nomique et un droit économique.
Cette « erreur de compte », quelle est-elle ? C'est l'attribu-
tion au seul propriétaire des instruments de travail et des
moyens d'échange, du surplus productif engendré par l'effort
collectif. Proudhon, analysant les causes de cette erreur, la
découvre dans la conjonction de trois faits :
— un fait comptable : dans les comptes de la société, une
erreur d'attribution d'un surplus collectif difficilement impu-
table et évaluable ;
— un fait sociologique : l'existence d'un effort collectif engen-
drant un surplus productif;
— • un ïa.it juridique : l'appropriation du surplus collectif par
le propriétaire des instruments de travail et des moyens
d'échange.
Dès lors, cette analyse révèle à Proudhon la triple optique
sous laquelle doit apparaître une science économique vérita-
blement objective.
Cette science économique érigée en économie sociale, en
socio-économie, devrait comprendre :
I o une comptabilité économique propre à décrire les « équations »
et les relations économiques de base et permettant l'évalua-
tion exacte des opérations économiques et leur juste imputa-
tion entre les agents économiques;
2° une sociologie économique propre à découvrir les lois de la
« société économique », les lois du travail social et permettant
36 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
une organisation sociologique des fonctions de cette société
économique ;
30 un droit économique enfin, propre à instaurer, à partir des
données comptables et sociologiques, les institutions évolutives
permettant la répartition équitable des produits, des fonctions
et des instruments du travail.
* *
Cette articulation de sa socio-économie, Proudhon la précise
explicitement en 1843 dans sa Création de V Ordre, trois ans
après la rédaction de son premier mémoire.
Le travail, activité créatrice de la société, étant « père et
producteur de toute richesse» {Création de V Ordre, n» 377) et
« l'économie politique étant la science du travail » (n° 382,
ch. IV), il s'ensuit que l'étude de cette dernière « suppose la
connaissance préalable de la loi fondamentale du travail ».
Cette loi dirigeant le travail de la société économique n'est
autre que la division du travail telle qu'Adam Smith l'avait
mise en relief. Sa raison n'est pas, comme Smith l'a cru, le
penchant de l'homme aux échanges, ce qui serait confondre
la cause avec la fin. « Son but est célérité dans la production,
abondance et meilleur marché, et ultérieurement seulement
commerce et association» (n*' 377).
Cette loi fondamentale de la division du travail introduit
une loi connexe et corollaire : la loi de la force collective {vP 379),
sorte de multiplicateur de la production. Celle-ci n'exprime
p£is seulement l'association entraînée par la division du travail,
mais une «force productive supplémentaire » (traduite par un « sur-
plus collectif» engendrée par cette association, car « l'asso-
ciation de plusieurs hommes qui mettent en commun leurs
industries multiplie leurs moyens» n" 379).
Pour Proudhon, « la connexion intime de cette loi avec celle
de Smith », « ses applications organiques et législatives n'ont
pas été entrevues » par les économistes, d'où des confusions
tenaces en matière d'imputation comptable, de production collective
et d'appropriation.
INTRODUCTION 37
Une montre, qui est « le produit de cinquante ouvriers diffé-
rents », doit être ainsi considéi^ée sous l'optique produit comme
un « produit unique et identique », et sous l'optique produc-
teur comme produit non point par « cinquante ouvriers pris
séparément », mais par un ouvrier à cinquante têtes et cent
bras. La différence essentielle entre ce travailleur collectif
et les travailleurs individuels qui le composent, est que le
premier est capable de produire en une heure un plus grand
nombre de montres que chaque travailleur n'est capable d'en
fabriquer en cinquante heures. « Ainsi, division du travail est-il
synonyme de multiplication de l'ouvrier» (n^ 380).
A partir de cette constatation, Proudhon doit retrouver logi-
quement les trois parties de cette socio-économie dont l'ana-
lyse de « l'erreur de compte », lui avait déjà fait découvrir
la nécessité pratique.
« Division du travail et force collective, écrit-il, sont deux
faces corrélatives de la même loi. Or, suivant qu'on l'envisage
dans le produit ou dans le travailleur, le principe de Smith donne
lieu à des conséquences spéciales, dont les unes forment la
science de la production, constituée par l'étude de la circulation
des richesses », qui se traduit, pour Proudhon, sous forme « des
comptes de la société », « et les autres constituent la science
de V organisation, deuxième section de l'économie politique »
(no 380).
« Le corollaire de cette double loi, la synthèse de ces deux
premières parties de la science [économique] donnent lieu à
une troisième section qui a pour objet la distribution des fonc-
tions et la répartition des salaires, et qm constitue le droit
[économique] » (n^ 380).
L'économie politique, science du travail, se divise donc en
trois parties selon que ce travail est considéré « objectivement
dans la matière », « subjectivement dans l'homme » ou « syn-
thétiquement sous l'angle de la répartition et de la distribu-
tion ». Ainsi, résume Proudhon, « le travail pris au point de
vue objectif, c'est-à-dire dans sa réalisation et ses résultats,
forme la première partie de l'économie politique ».
« Le travail considéré subjectivement dans sa division et ses
38 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
séries forme la deuxième partie de l'économie politique. Elle
est relative à l'organisation. La troisième partie, enfin, traite
de la science du droit : c'est comme la synthèse des deux pre-
mières divisions d'après les données fournies par la théorie
des valeurs et de l'organisation. » {Création de V Ordre, ch. IV,
no 382.)
Cette science du droit aura également pour objet, précise-t-il,
« la distribution des instruments de travail » (n° 448) .
De l'ordre de ces trois parties, Proudhon n'entend point
que l'on infère l'idée d'une primauté d'une chrématistique
sur une sociologie, du produit sur le travailleur, de la matière
sur l'homme. « Peut-être, remarque-t-il, serait-il plus conforme
à l'ordre naturel... de parler du travail considéré dans le
travailleur, c'est-à-dire au point de vue subjectif, puis de
l'analyser dans le produit, qui est le point de vue objectif. »
S'il préfère l'ordre inverse, c'est qu'il paraît « être celui dans
lequel la science est constituée spontanément », souligne-t-il.
Mais cela ne doit pas faire oublier les imbrications de la pra-
tique et de la théorie, car « plus on approfondira l'économie
politique, plus l'on verra que ces grandes divisions forment trois
séries engagées intimement l'une dans l'autre, contemporaines dans
les faits et parallèles dans la théorie» (n° 382).
Chapitre I
UNE COMPTABILITÉ ÉCONOMIQUE
Cette conception de l'économie comme une socio-économie
s'articulant en trois parties a pratiquement échappé à la plu-
part des commentateurs de Proudhon ^. Il est vrai que la quasi-
majorité de ces derniers ont abordé la pensée proudhonienne
par son côté purement philosophique et social. Aussi son étude
économique a-t-elle été assez négligée, alors qu'elle permettait de
déceler le véritable point de départ de sa pensée. Dès lors,
la sociologie économique et le droit économique proudhoniens, loin
de paraître comme deux parties essentielles de cette « écono-
mie sociale » à laquelle Proudhon attache tant d'importance,
n'ont été étudiés que fragmentairement, comme éléments d'une
conception générale de la sociologie et du droit. Quant à la
conception par Proudhon d'une comptabilité économique, expres-
sion d'une science de la production et constituant ainsi la pre-
mière partie d'une économie politique, elle n'a point fait jus-
qu'à présent l'objet d'une étude particulière.
Il en résulte que, en elles-mêmes, ou en tant que parties
étroitement liées au sein d'une socio-économie ou économie
sociale, ces trois « sections » sous lesquelles Proudhon conçoit
la science économique n'ont été analysées ni dans leur nature
intrinsèque, ni dans leurs rapports fonctionnels. Cependant,
cette conception originale de la science économique introduit
I. Cependant, des ouvrages comme ceux de G. Gurvitch, L'Idée
du droit social (Paris, Éd. Sirey) et Jean Lacroix, Itinéraire spirituel :
Proudhon et la souveraineté du droit, ont su particulièrement mettre
en relief le lien qui existe entre la sociologie proudhonienne et son
droit économique.
40 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
toute V œuvre économique de Proudhon et, partant, elle fournit une
clé particulièrement précieuse pour pénétrer l'ensemble de
cette œuvre complexe.
De plus, à chacune de ces trois parties de l'économie poli-
tique distinguées par Proudhon se rattache non seulement une
conception particulière de l'économie, mais également trois
théories spécifiquement proudhoniennes.
A l'étude de la production et des phénomènes de la valeur
correspond une théorie proudhonienne de la « valeur-travail », en
même temps que celle d'une économie politique conçue comme
une comptabilité économique. A l'organisation économique du tra-
vail de la société et de l'homme travailleur répond, en même
temps c\viune sociologie économique, la théorie proudhonienne de la
force collective, tandis que de la répartition des produits, des
fonctions et des instruments de travail découle, avec sa concep-
tion d'un droit économique, la théorie proudhonienne de la mutualité.
C'est, nous l'avons déjà souligné, pour établir les fondements
d'une véritable valeur-travail que Proudhon en vient à pressentir
la nécessité d'une comptabilité économique sur laquelle viennent
s'articuler une sociologie économique et un droit économique.
§ I. La théorie proudhonienne de la valeur constituée.
« C'est donc de la théorie de la valeur constituée qu'il faut partir
pour comprendre les grandes lignes de la conception prou-
dhonienne », a écrit très justement G. Pirou {Proudhonisme et
Syndicalisme révolutionnaire, p. 62). C'est elle en particulier qui
constitue le point de départ d'une science économique conçue
d'abord comme une comptabilité économique.
C'est, en effet, au centre des mécanismes économiques tou-
chant à la production et aux phénomènes de valeur que se
place la théorie proudhonienne de la valeur-travail et son corol-
laire, sa théorie de la plus-value.
Comme l'ont reconnu des esprits non suspects en la matière ^,
I. En particulier Gurvitch, Les Fondateurs de la sociologie : Proudhon,
centre de Doc. univers., pp. 6, 7 et 17; Pirou, livre cité, pp. 64 et 61.
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 4I
Karl Marx s'est fortement inspiré de ces deux théories ^.
« En faisant du travail... la mesure... de la détermination de la
valeur, Proudhon fait de l'élément humain l'élément décisif^. »
C'est en ces termes qu'en 1845 Karl Marx, dans sa défense
apologétique de Proudhon, lui reconnaît la paternité de la
théorie de la valeur-travail. Cependant, si la théorie prou-
dhonienne inspira fortement Karl Marx qui lui empruntera
textuellement la plupart de ses éléments, son optique diffère
de la théorie marxiste. Pour Marx, dans les structures capi-
talistes, le travail est effectivement et pratiquement la mesure de la
valeur, la plus-value résultant de la différence entre la valeur
d'échange et la force de travail et sa valeur d'usage.
Pour Proudhon, dans ces mêmes structures, le travail est
bien, scientifiquement parlant, la réelle mesure de la valeur
d'échange ^ — « le seul étalon qui puisse nous servir à comparer
la valeur des différentes marchandises ». Mais, en fait, par suite
« des défectuosités de la concurrence, du monopole, de l'in-
dustrie divergente et morcelée, en un mot du défaut d'organi-
sation », dans la pratique cette fixation est arbitraire. Elle oscille
au gré de l'offre et de la demande et celles-ci, loin de traduire
fidèlement la rareté et l'utilité, sont faussées par des « pertur-
bations économiques ». « Les caprices et la mode », les « insuf-
fisances de la consommation » d'une part, — « les fraudes
commerciales », « la déloyauté dans les échanges », « les empê-
chements à la production et à la circulation », « les points
d'étranglement », « les labeurs improductifs » d'autre part —
faussent tout le jeu des mécanismes économiques *.
Dès lors, l'offre et la demande apparaissent aux yeux des
observateurs à courte vue comme « la seule règle des valeurs ».
Les éléments traducteurs sont pris pour les motifs déterminants alors
1. Cf. notre thèse polycopiée, Paris, 1951, Proudhon : vers une pro-
priété-fonction, pp. 28-30 et le chapitre « Influence des mémoires
proudhoniens sur les principales thèses maixistes », pp. 188 et 192.
2. K, Marx, Sainte famille, Éd. Coste, p. 96 et p. 90 le texte de Marx
sur la théorie proudhonienne de la plus-value.
3. Troisième mémoire, pp. 189 et 193.
4. Cf. Contradictions économiques, éd. Lacroix, pp. iii cl 211, et
Premier mémoire, Éd. Rivière, pp. 230 et 231.
42 LE FONDEMENT : LA SOGIO- ECONOMIE
qu'ils ne sont par nature que « deux formes cérémonielles ser-
vant à mettre en présence la valeur d'utilité et la valeur
d'échange ^ ».
Or, si l'on élimine les « perturbations économiques », quel
est, au-delà de ces pratiques abusives, le fondement de ces
deux valeurs? La valeur d'usage est économiquement fondée
sur les besoins réels du consommateur, la valeur d'échange
sur les dépenses en travail, c'est-à-dire sur ce que le produit
« coûte en frais et en temps ».
Si, se plaçant du point de vue de« Prométhée», c'est-à-dire dans
une vue macroscopique et dynamique de la société économique^,
on analyse ce qui fait la réalité des coûts et qu'on recherche la
substance commune à des «fictions» économiques en apparence
aussi hétérogènes que des salaires, des investissements en capital
et des bénéfices, que trouve-t-on ? Au-delà des problèmes d'or-
ganisation, d'appropriation et de répartition, « du travail, encore
du travail, toujours du travail». Qu'est-ce que le salaire? sinon
« du travail objectivé», encore qu'il ne soit socialement qu'une tra-
duction infidèle. Qja'est-ce que le capital ? « du travail accumulé,
concrétisé, solidifié, devenu par destination reproductive »,
épargne, investissement, instrument de production ^ ?
Qu'il y ait socialement « accident d'appropriation » du fonds
commun et des instruments de travail, « erreur de compte »
dans la répartition et division « en deux catégories de per-
sonnes des deux faces de notre condition commune * » ne
change rien à la réalité du fait. Quant au « bénéfice », il appa-
raît à Proudhon comme « encore du travail ^ », « une plus-value »
engendrée par lui, et cela malgré les faits sociaux de la « pré-
libation capitaliste », de la non-participation du travailleur,
« des monopoles, privilèges et sinécures ^ ».
1. Contradictions économiques, Éd. Lacroix, p. yg.
2. Contradictions économiques, ch. II, Ed. Lacroix, t. I, p. 84 : « Pro-
méthée est le symbole de l'activité humaine, appelons donc la société
Prométhée. »
3. Id., p. 255.
4. Id., p 263.
5. Id., p. 258.
6. Id., p. 258.
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 43
Bref, pour Proudhon, si les salaires, le capital, le bénéfice,
la valeur sont des catégories, fonctionnel] ement, économique-
ment nécessaires, elles ne se distinguent entre elles que par
leur affectation et leur rôle fonctionnel. Quelles que soient les
formes matérielles et juridiques de cette affectation ou fonc-
tion, leur substance commune, leur source commune, leur
mesure commune, c'est le travail. C'est le travail qui donne
à ces fonctions-fictions juridico-comptables leur réalité, leur
puissance et leur justification productives, et cela quelles que
soient les antériorités dans le processus économique, l'écran
des formes revêtues et la force mythico-juridique de ces fonc-
tions devenues entités.
Ainsi, à quoi aboutit donc le raisonnement proudhonien que
nous venons de schématiser? A montrer, en se plaçant non
point dans l'optique d'une entreprise particulière mais dans
l'optique dynamique de l'économie générale, la divergence exis-
tant entre la réalité économique objective et la pratique institution-
nelle.
La « valeur d'échange » qui a pour base économique le tra-
vail, force productive et reproductive, et la « valeur d'utilité »
qui a pour base les besoins de l'ensemble des consommateurs,
sont soumises, par suite d'une série « d'erreurs de comptes », aux
oscillations arbitraires d'une offre et d'une demande. Et celles-ci,
au lieu de remplir leur indispensable rôle économique de méca-
nismes traducteurs des besoins et des coûts, deviennent les
règles apparentes de la valeur. Elles masquent ainsi des défauts
d'organisation, l'ignorance, des spéculations, des fraudes, l'anar-
chie des marchés, des pratiques monopolistiques et aboutissent
à r « immolation » du travailleur et du consommateur.
Ainsi posée, la thèse proudhonienne de la valeur-travail se
situe économiquement sur un terrain très ferme. Et dès lors,
« en vain, comme l'a souligné Gaétan Pirou, oppose-t-on » à
cette théorie « des objections spécieuses, Proudhon les réduit
à néant ^ ».
— Lui dit-on que dans l'économie capitaliste la valeur n'a
I. Ouvrage cité, pp. 63.
44 LE FONDEMENT : LA SOGIO- ECONOMIE
pas pour mesure le travail « il reconnaît volontiers qu'elle
oscille arbitrairement au gré de l'offre et de la demande ».
— Lui rétorque-t-on que l'offre et la demande sont des
mécanismes économiques indispensables, il répond qu'il sait
bien que pour assurer la sincérité des relations, il faut « que
la valeur du produit soit débattue contradictoirement entre
les parties ». Mais cela ne peut impliquer que l'offre et la
demande « ne reconnaissent ni principe ni règle » et qu'un méca-
nisme d'ajustement soit érigé « en deux divinités capricieuses
et ingouvernables » sans que son fondement soit économique-
ment établi.
— Lui oppose-t-on que le travail ne peut devenir la mesure
d'une valeur basée sur l'utilité, il réplique que l'objection ne
s'applique qu'à la valeur d'usage et qu'elle ne porte plus sur
la valeur d'échange, la seule qui concerne sa théorie de la
valeur-travail.
— Soutient-on que l'utilité est justement la seule mesure
de la valeur d'échange puisqu'elle suscite l'offre et la demande
et que celles-ci variant constamment font les oscillations de
la valeur, Proudhon mine l'argumentation en montrant que
ces variations perpétuelles résultent de la concurrence anar-
chique du monopole, de l'industrie morcelée, « en un mot du
défaut d'organisation ».
— Lui réplique-t-on que « le travail étant lui-même sujet à
évaluation », donc une « marchandise comme une autre », il
y aurait « cercle vicieux à le prendre pour principe et pour
cause efficiente de la valeur », Proudhon rétorque que l'ar-
gument repose sur une confusion de langage, « le travail est
bien dit valoir non pas en tant que marchandise, mais au point
de vue des valeurs qu'on suppose potentiellement. La valeur
du travail est une expression figurée, une anticipation de la cause
sur l'effet ^ ».
« Tout produit s'échange contre des produits... supprimez
le travail, il ne reste que des utilités plus ou moins grandes
qui, n'étant frappées d'aucun caractère économique, d'aucun
I. Contradictions économiques, p. 88 et s.
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 45
signe humain, sont incommensurables entre elles, c'est-à-dire
logiquement inéchangeable ^, »
Ainsi, après avoir répondu ^ aux objections qu'on lui faisait,
Proudhon se trouve-t-il devant le problème suivant : économi-
quement parlant, seule Vutilité peut fonder la valeur, et le travail,
la mesurer, mais par suite de défauts d'organisation, de struc-
tures aberrantes, de comptabilisations erronées ou inexistantes,
cette valeur se fixe au gré de la variation de l'offre et de la
demande. Les mécanismes économiques y^M^^^j- par les erreurs,
les fraudes, les pressions et la spéculation ne permettent plus
alors la confrontation objective de la valeur d'usage et de la valeur
d'échange.
Que faire pour que cesse cette anarchie, que « la loi de la
proportionnalité des valeurs soit respectée » et que naisse « une
valeur constituée » qui ait pour fondement l'utilité et pour
mesure le travail ? Il faut établir — « les comptes de la société » — ,
« organiser » scientijiquement le travail et « socialiser » les struc-
tures {Systèmes des contradictions économiques, p. 72, ch. III en
génér.) en promulguant un « droit économique ».
§ 2. L'ÉCONOMIE, SCIENCE DES COMPTES DE LA SOCIÉTÉ.
C'est assurément dans sa conception de l'économie comme
science des comptes de la société que Proudhon montre un
des aspects les plus originaux et les plus étonnamment modernes
de sa pensée. Avec un sens génial de l'avenir il va faire d'une
comptabilité économique avant la lettre un des moyens d'ériger
l'économie politique en science économique. C'est cette comptabilité
qui, en confrontant les ressources et les emplois, et en faisant
la « balance » des productions et des consommations, donnera
une base chiffrée permettant de constituer véritablement la
valeur.
Les extrapolations prévisionnelles qu'elle permettra régularise-
1. Id., p. 81. Marx reprendra presque textuellement l'argument.
2. En fait dans des ouvrages différents.
46 LE FONDEMENT : LA SOGIO- ÉCONOMIE
ront les fluctuations de l'offre et de la demande, et, partant,
les variations de la valeur.
Dès lors, celle-ci, née de la confrontation continue des
consommations révélatrices de l'utilité et des productions
comptabilisées en coûts, deviendra, dans une économie par
ailleurs « socialisée », de plus en plus fonction des dépenses en tra-
vail (qu'elles soient « objectivées » en salaires, « concrétisées » en
capital, ou affectées en bénéfices). De plus, cette comptabilité
économique nationale donnera une base sûre de discussion
pour la répartition, en fonction de leur emploi, des fruits de la
production en salaires, en investissement, bénéfice (justifié alors
comme prime de production) . Par suite — préoccupation capi-
tale de Proudhon — les salaires et les revenus, en général, pour-
ront être, en particulier, ^atw à partir de critères économiques.
Pour établir cette comptabilité économique, Proudhon se
rend parfaitement compte qu'il faut une forte base statistique
et, d'autre part, une comptabilisation par branches et par
secteurs. Il va même plus loin : il a dès l'abord le pressen-
timent d'une sorte de tableau d'échanges interindustriels qui ne
sera réalisé que cent ans plus tard.
Il conçoit de plus la nécessité d'une liaison entre ces comptes
de la société et la comptabilité des entreprises et préconise
pour établir cette comptabilité une application des mathéma-
tiques ^ à l'économie politique.
A notre connaissance, cet aspect essentiel de la construction
proudhonienne a été négligé par la plupart des commenta-
teurs proudhoniens.
I. Dès la Création de V Ordre, Proudhon met en garde cependant
contre un fétichisme mathématique : « L'esprit doit douter des
vérités mathématiques qui ne sont pas en rapport avec les autres
vérités. » « Les apparences mathématiques sans rapport avec les
autres apparences de l'esprit sont aussi ininteUigibles » (p. 386).
Ce côté mathématique de la pensée proudhonienne a été aperçu
dans un curieux article paru dans les Annales des Mines de mars 1963
intitulé : « Vers une sociologie mathématique : Proudhon, Le Play,
Mayol et les économistes », par P. Lahtte, ingénieur en chef des
mines.
UNE COMPTABILITÉ ÉCONOMIQUE 47
A. — L'économie, science de calcul.
Dès ses premiers écrits, Proudhon, peu compris, même en
cela, de ses contemporains, affirme la possibilité de faire de
l'économie une science de calcul. Sainte-Beuve, qui l'avait bien
connu, témoigne dans l'ouvrage qu'il lui a consacré de ce qui
était à ses yeux une bizarrerie. Bien que, souligne-t-il, « l'éco-
nomie politique ne fût pas seulement pour lui une science de
calcul... il croyait à l'économie politique comme science et se
la représentait même comme une science exacte et mathématique »
{Proudhon, par Sainte-Beuve, Éd. Lévy, p. 59).
Dès sa Célébration du dimanche, il pense qu'une sorte de« mathé-
matique supérieure » pourra aider à la constitution d'une éco-
nomie sociale. Le sociologue C. Bougie, commentateur si per-
tinent par ailleurs, s'étonnera de cette insolite préoccupation
qui le conduit à envisager, sous un certain angle, cette économie
sociale comme « une science de type mathématique » (Bougie,
La Sociologie de Proudhon, p. 59).
C'est cette préoccupation qu'il affirme nettement à son ami
Akermann, lorsqu'il lui annonce la publication de son Premier
mémoire et l'optique sous laquelle il aborde l'économie sociale.
« Je cherche pour les problèmes... de la société... des méthodes
analogues aux méthodes des géomètres... Les lois de l'arithmé-
tique et de l'algèbre aux mouvements de la société... Les pro-
priétés des nombres sont le lien qui unit la philosophie pra-
tique à la philosophie organique. »
Mais, dès son Premier mémoire, et surtout dès le second, Prou-
dhon précise très nettement que c'est dans le cadre d'une
comptabilité économique qu'il entend que soit faite effectivement
cette application des mathématiques à l'économie politique.
Dans son Premier mémoire, Proudhon consacre ses développe-
ments les plus importants (ch. IV) à démontrer que la pro-
priété absolue est « mathématiquement impossible » ^.
I. Création de V Ordre, Éd. Flammarion, ch. VI, p. 174. Cf. Lettre à
Bermann du 22 février 1840 annonçant son Premier mémoire : « La
propriété, c'est le vol... attends- toi à voir cette proposition prouvée
par raison mathématique. »
48 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
« Je démontre que la propriété (abusive) est impossible, non
plus pour des raisons de droit, mais pour des raisons de nombre,
par des équations et des calculs» (Éd. Rivière, pp. 242-243).
Tous ces passages de ce chapitre IV eurent une influence
primordiale sur la pensée du jeune Marx. Cependant, ils ne
furent guère compris, même de ce dernier.
Ils ne peuvent l'être que si on les situe dans le contexte
d'une comptabilité économique.
Ce que Proudhon entend démontrer, après avoir prouvé les
faiblesses des fondements juridiques de la propriété (définie
comme le « droit d'user et d'abuser»), c'est que la propriété
absolue des instruments de travail et des moyens d'échange
entraîne toute une série d'erreurs dans la comptabilisation de la
production, de la distribution, et dans la répartition.
Ses amis Bermann et Akermann, souligne Sainte-Beuve, lui
reprochaient que, dans son Premier mémoire, la recherche philoso-
phiquedel'idée du juste et de l'injuste soit «reléguée» en dernier
lieu après une pareille démonstration « mathématique » ; « en
pareille matière sociale, il semble que la raison morale doive pri-
mer les calculs arithmétiques même les plus exacts... l'économie
politique est-elle une science de calculs ou une science morale?»
{Proudhon, par Sainte-Beuve, Éd. Garnier, p. 86).
Proudhon, quelque peu agacé, doit alors expliquer à ses
amis que le calcul n'exclut pas la morale, mais qu'il est à la
fois le préalable et la condition d'une juste répartition, c'est
ce que Sainte-Beuve baptise curieusement « sa mathématique
de la justice» (pp. 102 et 182). « Il s'agit, de raisonner en
matière de justice et d'économie sociale écrit-il en date du
14 juillet 1847, dans son Carnet, n° 5, non plus avec des idées
mais avec des chiffres et des faits. La justice... se règle avec des
arguments objectifs. »
Sans doute reconnaît-il qu'il a eu tort de ne point présenter
cette démonstration comptable avec l'impassibilité qu'elle
requiert. Mais, explique-t-il, « quand un homme vient à décou-
vrir... que la cause de tant de crimes et de misères est tout
entière dans une erreur de compte, dans une mauvaise comptabilité...
il est bien difficile que sa bile ne s'allume ».
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 49
En fait, Proudhon considère cette démonstration comptable
comme l'argumentation fondamentale dans son Premier mémoire :
« Dans ce Second mémoire, écrit-il à son ami Bermann, je
ferai ressortir cette pensée fondamentale de mon Premier mémoire
que... les maux de l'humanité viennent primitivement d'une
simple erreur de compte (soit de l'inégalité de la répartition des
biens. . . soit de r appropriation du produit collectif par un seul individu) . »
(Lettre à Bermann du 19 août 1840.) C'est, dans cet ouvrage,
adressé à l'économiste Blanqui, ce que résumera cette inter-
rogation bien connue : « Dans la répartition des produits du
travail et du sol, n'y aurait-il point quelque erreur de compte?
Chaque travailleur reçoit-il tout ce qui lui est dû et rien que
ce qui lui est dû? En un mot, dans les conditions actuelles
du travail, du salaire et de l'échange, n'y a-t-il personne de
lésé? les comptes sont-ils bien tenus? la balance sociale est-elle
juste? »
Si l'on dresse « un inventaire » de toute l'économie, on constate
que la grossière comptabilité économique qui prétend la régir
est falsifiée par : « 1° l'appropriation gratuite des efforts collec-
tifs; 2° l'inégalité dans les échanges; 3° le droit de bénéfice
ou plutôt d'aubaine » — c'est-à-dire pour Proudhon un pré-
lèvement ne correspondant à aucun travail particulier.
Dans la Création de V Ordre, o\i il dégage l'articulation en
trois parties de sa socio-économie, Proudhon va commencer
à développer positivement la façon dont il conçoit l'établisse-
ment d'une balance comptable permettant de déceler, en même
temps que les erreurs de compte, les véritables « équations » écono-
miques.
Ainsi, dès ses premiers écrits, juge-t-il indispensable d'inté-
grer dans une science économique constituée en « économie
sociale » une « comptabilité économique ». C'est elle qui don-
nera à l'économie politique, considérée dans ses mécanismes
de production et de répartition, V appareil scientifique permettant
d'exprimer l'équilibre des ressources et des emplois, les circuits
économiques, et les opérations de production, de répartition
et de financement effectuées entre les différents agents écono-
miques.
50
LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
« La solution du problème de la misère consiste... à élever
à la plus haute expression la science du comptable, à monter les
écritures de la société, à établir V actif et le passif de chaque insti-
tution... Il faut tenir les écritures à jour, c'est-à-dire déterminer
avec exactitude les droits et les devoirs de manière à pouvoir,
à chaque moment, constater l'ordre et le désordre et présenter
la balance. » Par ces lignes extraites des Confessions d'un révolu-
tionnaire, Proudhon exprime les principes et les fins qu'il assigne
à une comptabilité économique. Cette comptabilité économique
n'aura donc pas seulement pour fin de « constater » l'état pré-
sent, mais de décrire « les mouvements en cours » et de permettre,
pour la conduite scientifique de l'économie, les révisions et les
infléchissements probables. Elle sera ainsi autant « tableau de
bord» que « volant».
En langage actuel, disons que les fins de cette comptabilité
économique ne seront pas seulement rétrospectives mais prospec-
tives, prévisionnelles et opérationnelles. « Comme dans une entre-
prise, poursuit Proudhon, de nouvelles relations donnent lieu
chaque jour à de nouveaux comptes et modifient incessam-
ment l'organisation du travail, la distribution des ouvriers et
employés, l'emploi des machines, etc. Ainsi, dans la société,
de nouvelles lumières, de grandes découvertes modifient inces-
samment l'économie générale... »
Mais cette comptabilité économique débouche directement,
pour Proudhon, sur la sociologie économique — et cela par
les relations existant entre les acteurs économiques (produc-
teurs-consommateurs) et leurs opérations économiques. Ainsi,
sociologiquement parlant, l'étude des comportements, des fonc-
tions, des besoins lie cette comptabilité économique à une sorte
de comptabilité sociale qui la « transcende » et qui la relie pra-
tiquement à une sociologie économique. Ainsi les divisions
de cette socio-économie sont donc bien réellement, comme
Proudhon le souligne, des « séries intimement engagées l'une
dans l'autre ». « J'ai consacré, écrit-il dans les mêmes passages
de ses Confessions, deux volumes à expliquer les principes de
cette comptabilité que j'appellerai, si l'on veut, transcendante. »
Les deux volumes en question sont ceux des Contradictions écono-
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 5I
miques. Nous reviendrons sur cette jonction entre sa compta-
bilité économique et sa théorie des antinomies sociales (une
des applications de sa « dialectique sérielle ») quand nous trai-
terons de sa sociologie économique. Ce qu'il est maintenant
particulièrement intéressant d'étudier, une fois les principes
énoncés, ce sont les développements les plus importants que
Proudhon consacre à cette comptabilité économique.
B. — Les cadres d'une comptabilité économique natio-
nale.
C'est justement dans ses Contradictions économiques et parti-
culièrement au chapitre IV traitant de la valeur, que Proudhon
donne les précisions les plus significatives. Étoffées par des
extraits de sa correspondance et de ses Carnets et par des pas-
sages de ses autres ouvrages (notamment les premiers Mémoires,
la Création de V Ordre, la Justice et la Capacité), ces précisions
permettent de se faire une idée plus concrète de la comptabilité
économique de Proudhon.
Ce qu'il faut souligner dès l'abord — car le fait est prati-
quement ignoré. C'est que Proudhon possédait une solide for-
mation comptable. Il fit, pendant presque cinq ans (de février
1843 à décembre 1847), office de chef comptable et de chef
de gestion dans l'entreprise lyonnaise de navigation fluviale
des Frères Gauthier (dans ses Carnets intimes qui datent de
cette époque : rendez-vous d'affaires, éléments de calcul,
alternent avec les réflexions économiques, philosophiques ou
politiques) .
Ce n'est donc pas seulement en théoricien, c'est en «pro-
fessionnel de la comptabilité » (Bougie le souligne) qu'il aborde
ce problème d'une comptabilité économique. Déjà, quand,
boursier de l'Académie de Besançon, il était venu à Paris
compléter ses études, son penchant pour les mathématiques
l'avait conduit à être séduit par la comptabilité, et il avait
suivi, rue Rabuteau, des cours de cette science « de tenue
de livres » dont il reproche l'ignorance aux économistes
d'alors.
52 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ECONOMIE
Dès ses premières lectures économiques, il est attiré par
la possibilité de donner à l'économie politique une formula-
tion comptable; et il raconte dans sa Justice comment, décou-
vrant l'existence de l'économie politique (science qu'il s'in-
digne d'avoir pu ignorer en faisant toutes ses études secondaires),
il est frappé avant tout par une chose, « le tableau économique
de Quesnay », cet ancêtre reconnu de toute comptabilité écono-
mique. « En feuilletant le catalogue de l'Institut, écrit-il, je
tombai sur cette division « Economie politique », il y avait
juste quatre-vingts ans que Quesnay avait publié son tableau
sans que j'en eusse entendu parler. » (Justice.)
Répondant aux critiques que lui avait faites sur le chapitre
des Contradictions économiques consacré à la balance du commerce
son ami Bermann, Proudhon rétorque : « L'économie politique,
vois-tu, c'est la philosophie de la comptabilité. » Or, il le déplore :
« Tout ce qui est comptabilité est à peu près lettre close...
pour les esprits qui, comme le tien, ne sont point pa.ssés par
la routine des bureaux », et d'ajouter : « Nos économistes...
en fournissent des milliers de preuves. Il n'y a pas un de leurs
argiunents qui n'implique une erreur de comptabilité. » (Lettre
du 4 juin 1846.) Or, ne comprenant pas que « l'économie
politique » a « pour axiome fondamental la comptabilité » {Car-
nets, 15 janvier 1852), il y a nécessairement méconnaissance
de la science économique.
« J'ai longtemps cherché, écrit-il dans le chapitre X des
Contradictions économiques, pourquoi dans les ouvrages destinés à
l'enseignement de l'économie... il n'est nulle part fait mention de la
comptabilité... et j'ai fini par découvrir que la comptabilité... étant
toute l'économie politique, il était impossible que les auteurs de
fatras soi-disant économique... s'en fussent aperçu. Aussi ma
surprise, d'abord extrême, a-t-elle cessé toutefois lorsque
j'ai pu me convaincre que bon nombre d'économistes étaient
en fait de mauvais comptables. » Les économistes qui pré-
tendent ignorer la comptabilité se comportent comme des
mathématiciens qui ignoreraient l'algèbre ou des juristes qui
méconnaîtraient la procédure, car « la comptabilité est à l'éco-
nomie ce que la procédure est à la justice ». Sans elle, l'écono-
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 53
mie, science de la production, ignore ses propres mécanismes
économiques et ses équations fondamentales. Elle aboutit à une
pratique désordonnée.
Et Proudhon d'énoncer cette définition essentielle, qui tra-
duit à la fois le contenu de sa comptabilité économique et
son appartenance à une socio-économie : « Qu'est-ce que Véco-
nomie politique? C'est la science... des comptes de la société, la science
des lois générales de la production, de la distribution et de
la consommation de la richesse. C'est la connaissance des pro-
cédés généraux par lesquels la richesse se crée, s'augmente,
s'échange et se consomme dans la société. »
Cette « science des comptes de la société », cette compta-
bilité vise donc à décrire les mécanismes de la production, de la
distribution et de la répartition des revenus et à mettre en
relief, d'une part les relations existant entre opérations de pro-
duction, opérations de répartition et opérations financières,
d'autre part celles existant entre ces opérations et les différents
agents économiques.
Cette distinction des comptes d'' agents et des comptes d'opérations
et leur croisement dans un « compte unique » est fondamentale
pour Proudhon. Il insiste sur cette règle qui est devenue le
principe de base de toute comptabilité économique. « Outre
l'opposition fondamentale de crédit et de débit, d'achat et de
vente qui exprime si bien l'objet ultérieur que nous avons
assigné au crédit, celui de l'équilibre entre la production et
l'échange, la comptabilité à partie double nous révèle une
autre opposition, celle des personnes et des choses. Le négo-
ciant, après avoir ouvert par débit et crédit un compte à cha-
cune des personnes avec laquelle il est en relation d'affaires,
en ouvre pour chaque nature de valeurs qu'il est susceptible
de recevoir et de livrer, qu'il classe en quatre ou cinq caté-
gories, lesquelles viennent, à la liquidation ou inventaire, se
résoudre en un compte unique. »
Établissement de comptes d'opérations et de comptes d'agents
et d'un tableau économique d'ensemble les regroupant, c'est
ainsi qu'une comptabilité économique nationale devra être
construite. Car c'est bien dans le cadre d'une comptabilité
54 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
nationale que ce précurseur génial conçoit la construction pra-
tique d'une économie politique. «Je demande que l'on éta-
blisse une COMPTABILITÉ DE LA FRANCE (mis en
majuscules par Proudhon lui-même), proclame-t-il dans ses
Carnets, en date du 29 novembre 1847. La COMPTABILITÉ
DE LA FRANCE, voilà toute la question... »
Sans une comptabilité économique révélatrice des circuits de
production et de répartition, il n'y aura pas de problème social
soluble de répartition valable, de politique des revenus (écri-
rait-on aujourd'hui). Plutôt que des réformes utopiques, « il
faut aujourd'hui un principe sur lequel tout le monde soit
d'accord : le principe de l'égal échange, du commerce véri-
dique, de l'équilibre des valeurs... » [idem, « Comptabilité-
mutualité»). Mais, dans l'état d'inertie économique et de
laisser-faire de l'économie classique, « la France, lance-t-il, est
une maison de commerce qui ne tient pas d^ écritures » (id.) . Ainsi « le
comptable apparaît-il comme le véritable économiste, à qui une coterie
de faux littérateurs a volé son nom sans qu'il en ait rien su »
{Contradictions économiques, ch. X).
Et Proudhon déplore le dédain profond qu'affichent la
France et ses partis les plus avancés vis-à-vis des statistiques
et de toute comptabilité économique; il dénonce fortement
cette attitude utopique en proclamant, dès ses premiers écrits,
la nécessité d'un« socialisme scientifique » (Premier mémoire) . « On
ne sait rien de rien en France; chose singulière, il semble que
tous les partis aient une égale horreur de connaître. Les pha-
lanstériens et leur système ne comptent pas, les économistes
ne comptent pas, les démographes encore moins : c'est une
conspiration de mauvaise foi. » {Carnets, 24 mai 1847.)
Mais Proudhon ne se contente pas de préconiser la consti-
tution d'une comptabilité économique dans un cadre général
et de présenter son articulation en comptes d'agents et comptes
d'opérations regroupables en un tableau économique d'en-
semble. Il pressent parfaitement comment un tel système se
présente, non seulement comme une sorte de rendez-vous des
statistiques grâce au cadre de cohérence qu'il offre, mais éga-
lement comme un moyen de recouper et de suppléer les statistiques
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 55
insuffisantes. « Rien n'est plus aisé que de régler tous ses comptes,
de balancer toutes ses valeurs, écrit-il dans sa Capacité, toutes
ces quantités étant des fractions les unes des autres, elles peuvent
se représenter, se compléter, s'acquitter et se suppléer récipro-
quement. C'est une spéculation de la plus simple arithmétique. »
{Capacité, Ed. Rivière, p. 150.)
Il va plus loin; il comprend la nécessité d'intégrer, dans
sa comptabilité économique, V Etat en tant qu'agent économique et
intermédiaire Jinancier. « Les questions de crédit public et d'impôt,
écrit-il dans son chapitre X des Contradictions, sont encore des
questions de comptabilité commerciale appliquées à l'Etat. » Elles
doivent être traitées dans le cadre d'une comptabilité nationale.
Mais les fins prévisionnelles et opérationnelles qu'il va fixer
à cette comptabilité économique vont lui faire encore éprouver
l'intuition qu'il a des cadres futurs d'une comptabilité natio-
nale. C'est, nous le verrons, la construction d'un véritable
tableau d'échanges inter-industriels (dit encore : tableau entrées-
sorties) que ces réflexions vont suggérer. Et il pressent son
utilité comme test de cohérence et comme moyen de prévi-
sion.
Une comptabilité économique conçue dans un cadre national
et comportant des comptes d'agents et d'opérations, un tableau écono-
mique d'ensemble et un tableau d'entrées-sorties, tel est sans doute,
grossièrement esquissé, et sans exposition systématique, ce que
suggère à un lecteur attentif et averti toute une série de déve-
loppements que Proudhon a consacrés à ce problème, au gré
de son œuvre prolifique, parfaitement structurée dans son fond
et particulièrement dispersée dans sa forme.
La genèse et le cadre de cette comptabilité économique étant
précisés, il convient de développer ce qui en constitue l'essen-
tiel, c'est-à-dire les buts que lui assigne Proudhon.
G. — Les buts d'une comptabilité économique.
Son BUT PREMIER, nous l'avons indiqué, c'est de donner à
l'économie sociale, envisagée comme science de production,
une formulation scientifique qui en exprime mathématiquement
56 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
les lois et les relations. C'est ce qu'il exprimait à Cournot,
qui lui aussi voulait donner à l'économie une expression mathé-
matique, mais qui reprochait au Jurassien de vouloir y inté-
grer « un droit économique », appelé aussi par lui « justice ».
Mais à ce but premier s'ajoute un objectif plus pragma-
tique et une fin seconde. Cet objectif plus pragmatique
c'est, nous l'avons souligné, de grouper un ensemble d'infor-
mations sûres et chiffrables sur la production, les échanges,
les investissements et la consommation; et ceci afin de par-
venir à déterminer l'offre et la demande, et dès lors « consti-
tuer » la valeur (devenue scientifiquement utile) sur la base
d'un coût de travail entendu au sens large. Ainsi serait donnée
à une politique de revenus et d'' investissements une base solide et
incontestée.
Pour remplir cet objectif pragmatique, Proudhon sait qu'il
ne suffit pas d'avoir un cadre, mais aussi un contenu. Or si
ce contenu peut être enrichi par un cadre équilibré permettant
de dégager par solde des éléments inconnus au départ, seules
des statistiques détaillées permettent de le fournir. D'où l'im-
portance exceptionnelle et l'acharnement inlassable avec lequel
Proudhon demande la constitution de statistiques sûres, nom-
breuses, détaillées et renouvelées.
Pour Proudhon, en effet, l'investissement statistique est le
premier par ordre d'urgence. Seul il permettra une organisa-
tion vraiment scientifique de l'économie et de la politique
économique. A la veille de la Révolution de 1848, dans ses
Carnets intimes, cette préoccupation revient comme un leit-
motiv : « Organiser la statistique, note-t-il en mars 1847. La
société est pauvre parce qu'elle ne se connaît pas elle-même. »
Plus loin, on lit encore :
« Les causes de la misère se résument dans :
1° les intérêts du capital;
2"^ l'intolérance et les privilèges;
30 le bénéfice de l'entreprise;
40 le parasitisme des inutiles et improductifs;
50 les perturbations provenant de V insuffisance statistique et
de l'incapacité du travailleur, double cause qui amène l'in-
UNE COMPTABILITÉ ÉGONOMIQ,UE 57
certitude de la production et détruit la proportionnalité des
valeurs. » {Carnets, 6 mars 1946.)
Dès lors, « créer la statistique » est pour lui une réforme aussi
primordiale que «faire cesser V exploitatioii capitaliste, solidariser
la propriété, supprimer V agiotage, et augmenter la capacité industrielle
des travailleurs». [Carnets, 6 mars 1846.)
Il ajoute ailleurs : « La statistique n'est que le résumé de la
comptabilité. » {Carnets, 20 mars.) Quelques pages après, on
découvre le projet d'un journal intitulé « Le comptable », avec
pour devise : « Omnia in pondéra et mensura. »
Enfin, à un mois de la révolution (5 janvier 1848), on peut
lire, sous le titre : « Ce que nous ferons au lendemain de la
Révolution », l'énoncé d'une série de lois révolutionnaires, dont
une « loi pour V organisation d'un service statistique pour toute la
France, attaché au ministère du Commerce. Cette loi, sou-
ligne-t-il, est fondamentale »; et une « loi sur la comptabilité qui
ordonne à chaque citoyen de tenir compte de ses recettes et
dépenses, de ses opérations de commerce et d'industrie, et qui
l'oblige à présenter ses comptes à toute réquisition ». Ainsi,
quand éclate la Révolution de 1 848, le voit-on décidé à deman-
der l'instauration de statistiques et de comptabilité commer-
ciale obligatoires, qui fourniront les données indispensables à
l'établissement d'une véritable comptabilité nationale.
« La statistique existe à peine, sans laquelle l'Etat et la Société
ti'oîit qu'une existence instinctive et, ne pouvant se rendre compte
de rien, naviguent d'écueil en écueil, de naufrage en naufrage. »
(Programme révolutionnaire.)
Déjà, cinq ans auparavant, dans la Création de V Ordre, il
écrivait : « Quel peut être le but de cette immense statistique
industrielle et commerciale, de ces longues enquêtes, de ces
calculs et de ces savantes combinaisons autrefois inconnus des
gens de commerce? Que signifie cette instruction presque uni-
verselle par laquelle on prépare la jeunesse aux affaires? Si
ce n'est pas le besoin de sécurité et de franchise qui tend à
se soumettre les oscillations de l'offre et de la demande, et par suite
à prévenir les crises qui en résultent, à proportionner les productions
aux besoins, à discipliner les industries rivales, à arrêter les prix
58 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
de vente sur les prix de production. » [Création de V Ordre, p. 253.)
Et, dans son livre terminé sur son lit de mort (La Capacité), il
réclamera encore « des statistiques détaillées et souvent renou-
velées, des informations précises sur les besoins et les existences,
une décomposition loyale des prix de revient... » (Ed. Rivière,
P- 155)-
Mais la fin seconde de sa comptabilité économique ne se
limite pas à créer, dans un cadre comptable, un ensemble
d'informations chiffrables sur la production, les investissements
et la consommation. Cet objectif pragmatique débouche sur
des préoccupations plus profondes. Cette fin seconde, c'est ce
que Proudhon appelle « la constitution de la valeur » et, coroUai-
rement, « la détermination des travaux et salaires », c'est-à-dire la
régularisation de la production et de la répartition (ou, si l'on aime
mieux, l'équilibre dynamique, physique et financier des res-
sources et des emplois et l'élaboration scientifique d'une poli-
tique des revenus en résultant).
Aussi la grande affaire reste-t-elle, pour Proudhon, la cons-
titution de la valeur, c'est-à-dire l'équation entre le travail
utile (la demande de produits et de services) et le travail-
échange (l'offre en produits réalisés ou en services), bref, dans
son optique de comptabilité nationale, l'équilibre des ressources
et des emplois. C'est à ce propos qu'il pressent la possibilité
de ce qui deviendra un siècle après, avec Léontieff, « le tableau
d'échanges inter-industriels », base de toute véritable compta-
bilité économique prévisionnelle. « Pas un homme, écrit-il dans
son Premier mémoire (1840), pas un homme qui ne vive de plu-
sieurs milliers d'industries, pas un travailleur qui ne reçoive
de la société tout entière sa consommation... Toutes les indus-
tries se réunissent par des rapports mutuels en un faisceau
unique... toutes les productions se servent réciproquement de fin et de
moyen. »
L'idée revient dans sa Création de r Ordre (1843) ^. L'insis-
tance est encore mise sur les échanges inter-industriels et la
nécessité d'une centralisation comptable de ces derniers. « L'uti-
I. Création de r Ordre, p. 253.
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE 59
lité du produit étant la condition nécessaire de l'échange, la
société ne peut subsister dans des communications actives entre
les différentes espèces d'industries, sans une centralisation commer-
ciale. » Mais c'est dans ses Contradictions économiques, au chapitre
consacré à la valeur, que, dans le cadre d'une comptabilité
nationale, l'idée d'un tableau des échanges inter-industriels se
précise et qu'il conçoit la possibilité d'une comptabilité prévi-
sionnelle.
Proudhon part toujours de son problème de la constitution
de la valeur et pose d'abord la nécessité d'un cadre résumant
l'ensemble des données de la comptabilité nationale, c'est-
à-dire, dans le langage des comptables nationaux français, d'un
« tableau économique d'ensemble ».
«Je suppose donc une force qui combine dans des propor-
tions certaines les éléments de la richesse et qui en fait un tout
homogène... Tout ceci posé, on conçoit qu'à un moment donné
la proportion des valeurs formant la richesse puisse, à force de
statistiques et d'inventaires, être déterminée ou tout du moins
approximée. » « Cette méthode, précise-t-il, appliquée à la
détermination des valeurs, n'a rien qui répugne, ce n'est après
tout (\VLune affaire de comptabilité ^. » Mais aussitôt deux obser-
vations se révèlent à lui. Pour établir une comptabilité natio-
nale susceptible de se résimier en un seul tableau économique
d'ensemble, cela nécessitera « des milliers et des milliers de tra-
vaux semblables ^ » et un grand nombre de tableaux préalables.
D'autre part — et Proudhon semble considérer plus spécia-
lement cette sorte de tableau d'échanges inter-industriels sur
lequel se concentre son intérêt — , il y aura également nécessité
de réviser constamment sur ce tableau les chiffres établis en
coût de travail, car « la proportion » de travail varie sans cesse ^
au cours du temps. Proudhon affleure là le problème de la
variation des « coefficients techniques » bien connus des praticiens
du tableau d'échanges inter-industriels. Il voit très bien que
cette variation est liée au gain de productivité et au progrès technique
1. Contradictions économiques, p. 83.
2. Id.
3. Id.
60 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
et que ces derniers sont entraînés « par une heureuse combi-
naison d'efforts, par la division du travail, ...l'emploi de
quelques machines, la direction mieux entendue des agents
naturels ^ ». Mais, malgré les efforts considérables que cela
suppose, ce problème ne lui semble pas insoluble. Si par cette
variation, l'évaluation du produit changera « sur le tableau des
éléments de richesse ^ », sa valeur en coût de travail (entendue
au sens proudhonien du terme) « n'en sera pas moins rigou-
reusement déterminée ». Ainsi, Proudhon a-t-il foi en la possi-
bilité non seulement d'établir une comptabilité rétrospective, mais
également de dresser une véritable comptabilité prévisionnelle, c'est-
à-dire un budget économique.
Une phrase du même chapitre déjà citée des Contradictions
économiques est particulièrement significative à cet égard. Et là
encore Proudhon se révèle obsédé par la « constitution de la
valeur » : « J'ai cité Ricardo comme ayant donné pour un
cas spécial une règle positive de comparaison des valeurs. Les
économistes ont fait mieux; chaque année ils recueillent dans
les tableaux de statistique la moyenne de toutes les mercu-
riales... Cette moyenne arrive trop tard : mais qui sait si l'on
ne pourrait pas à Vavance la découvrir, est-il un économiste qui
ose dire non ^ ? »
Proudhon ne craint pas d'affirmer qu'un jour viendra où
le calcul économique, se faisant prévisionnel, permettra de
dominer les aléas économiques, constituera la valeur travail
et mettra au rang des « erreurs de compte » les prétendues
lois de l'économie classique.
Il pressent de même le rôle grandissant que pourront jouer
les mathématiques : « Le jour approche où toutes les chances étant
soumises au calcul, l'économie politique proférera cet apho-
risme : C'est à l'acheteur à fixer la quotité du produit. C'est
au fabricant à fixer la valeur pour la quantité de travail. Alors
seulement la double formule de Smith trouvera sa pleine appli-
cation : a) la division du travail est limitée par l'étendue du
1. Contradictions économiques, p. 83.
2. Id., p. 84.
3. Contradiction<i économiques, p. 79.
UNE COMPTABILITE ECONOMIQUE
6i
marché; b) la consommation et la production doivent se balancer
l'une par l'autre. »
Et de montrer alors comment, partant de l'économie envi-
sagée comme science du travail, il en arrive à une conception
comptable et quasi mathématique de la science économique.
« On remarquera comment l'idée fondamentale conduit, par
des équations successives, à la constitution de la science et lui donne
un caractère mathématique ^. » Cette allure mathématique mar-
quera du reste les premiers socialistes proudhoniens auxquels
les socialistes idéalistes reprocheront « leurs arguments secs,
tranchants, d'allure mathématique ^ ».
Mais Proudhon lui-même n'entendait pas réduire l'économie
à une comptabilité économique. Le problème même de la
« constitution de la valeur » débouche pour Proudhon sur celui
d'une politique des revenus. C'est même la fin dernière qu'il
assume à la comptabilité économique, et c'est à ce point précis
que s'établit le pont entre la science de la production basée
sur la comptabilité économique et la science de la répartition
formulée en un droit économique. « Quel rapport, interroge-t-il,
entre le droit... et la fixation d'un juste salaire, entre V égalité
de la loi et l'équilibre des services et produits? » {Capacité, p. 142.)
Celui « d'une détermination des travaux et des salaires. Jadis, cette
idée eût été un scandale. Aujourd'hui elle n'a rien que de
logique ». Pour apprécier la rentabilité de la journée d'un tra-
vailleur « il faut savoir de quoi elle se compose, quelle quantité
entre dans la formation des prix et s'il ne s'y rencontre pas
des éléments étrangers, des non- valeurs ».
Dès lors, sur la base d'une comptabilité économique, pourra
être constamment établi un barème « de la journée de travail »,
selon les « industries et professions ». Cette journée de travail
étant définie comme la « quantité de services et de production
1. Création de l'Ordre, p. 253.
2. « Les débuts du parti socialiste », par Albert Richard, Rcv. pol.
et parlent., 1897, t. I, p. 88.
62 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
de valeurs qu'un homme de force, d'intelligence et d'âge moyens
peut fournir dans un intervalle donné ».
Mais cette comptabilité économique et ses résultats laissent
entier le problème de l'organisation du travail. Quelle est la
« réalité organique» de la société économique? Qjuelles sont les
lois qui doivent régir son travail? Quels caractères doivent
revêtir les fonctions individuelles qui constituent son « corps
économique»? Qjaelles règles vont présider à l'aménagement
des postes et à l' attribution des instruments de travail? Autant de
questions auxquelles seule, selon Proudhon, une sociologie
ÉCONOMIQUE peut répondre. Car c'est elle qui permet la for-
mation d'une science de l'organisation du travail, d'une science
qui constitue la deuxième partie d'une économie politique
érigée en socio-économie.
Chapitre II
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE
A la racine de cette conception sociologique de l'organisa-
tion économique se retrouve, pivot de toute la construction
proudhonienne et soubassement de toute sa construction écono-
mique, le travail ^. L'économie est la « science du travail ». Dès
lors, le travail étant intelligence de l'homme sur la matière,
homme et matière sont les deux pôles de l'économie politique.
Comme science « mi-matérielle » (Création de V Ordre), elle
apparaît comme une comptabilité avec ses « lois » ; comme
science humaine, elle se révèle avec ses « forces » comme une
branche d'une psycho-sociologie. Et dès lors, « l'économie poli-
tique fait partie constituante d'une science sociale » [Contra-
dictions économiques, t. I, ch. I). « Des forces et des lois, voilà
ce qui fait la réalité de l'économie » {Justice, l'État), Des lois
économiques, des forces socio-économiques et les équilibrant
dynamiquement, un droit mutualiste économique, telle est en
fait pour Proudhon la constitution d'une véritable science
économique.
Toute l'erreur de l'économie classique a été de considérer
l'économie comme « une science de la production terrestre »
et non comme « une science de la production humaine ». Or,
le « moi humain manifesté par le travail... est le champ d^ exploration
de V économie politique ». Mais l'homme-producteur n'est pas isolé
dans le contexte productif. Le travail économique n'est pas
un travail insolidaire. L'homme est lié aux autres par ses besoins,
toute
I. Création de l'Ordre : « Le travail est l'axe autour duquel se meut
ite l'économie politique », ch. VI.
64 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
par la division du travail et la nécessité de l'échange qui en
résulte. Ainsi les lois du travail le rendent solidaire de la société
qu'il suscite et sans laquelle il ne peut vivre.
L'organisation collective du travail crée une solidarité de
fait entre tous les travailleurs. Elle engendre un accroissement
de la production et, partant, des richesses distribuables. Elle
spécialise les tâches individuelles, les attributions.
Or, ces trois faits sont liés. C'est V effort collectif qui engendre
cette solidarité de fait, ce surplus de production, et corollairement
une spécification des fonctions, une limitation des attributions indi-
viduelles.
L'économiste classique a isolé ces trois effets de la loi du
travail. Il a ignoré la « force collective », attribué arbitraire-
ment le « surplus collectif» et, faisant fi, pour la répartition
de celui-ci, de la participation de tous à l'effort collectif, il
n'a considéré qu'isolément les fonctions parcellaires des tra-
vailleurs, au lieu de les envisager dans leur « communauté
d'action » au sein de l'entreprise, au lieu de les considérer
comme les « vmités organiques » d'un « atelier » et les éléments
constituants d'une société économique.
Il y eut ainsi plus-value collective et « erreur de compte » vis-
à-vis de la personne du salarié.
A la lumière de ces faits, il apparaît que seule une sociologie
peut permettre d'expliquer, en les réintégrant dans leurs cadres
sociaux, les caractères collectifs des phénomènes économiques d'où s'in-
duisent l'existence d'une plus-value collective, celle d'une « force
collective » et, par voie de conséquence, l'existence de lois
sociologiques organisatrices de la fonction et d'une société éco-
nomique réelle.
Comme telle, cette sociologie économique s'intègre pour
Proudhon à l'économie politique. Elle en constitue une partie,
et sert de base à l'organisation du travail, de la fonction des
travailleurs et de la société économique.
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 65
§ I. Une SOCIOLOGIE de l'organisation du travail.
Pour comprendre la nature et la portée de cette sociologie
économique, il convient de saisir son point de départ, ses points
d'aboutissement et le contenu qui s'en infère. Son point de
départ, c'est une sociologie du travail. C'est à partir d'une
réflexion sur les lois fondamentales du travail tel qu'il s'observe
en société, le dégagement de lois sociologiques révélées par
l'organisation spontanée de ce travail en société. Son point
d'aboutissement c'est, croisée avec ce que C. Bougie appelle
une « sociologie de comptable » {La Sociologie de Proudhon,
p. 189), une sociologie du droit. Elle n'est autre qu'une sociologie
permettant, à l'aide des lois sociales, de dégager la « balance »
des forces socio-économiques qui composent la société du travail,
et d'exprimer — • par une « jurisprudence qui n'est l'art que de
trouver l'équation des antinomies sociales» [Correspondance, lettre
à Beslay du 27 août 1856), — un droit latent, spontané, en un
droit objectif qui tienne compte de tous les agents sociaux et
des lois régissant leurs relations.
Pour spécialisée que puisse apparaître au premier abord cette
sociologie économique, elle n'en revêt pas moins à l'intérieur
même du cadre économique un aspect très général. En effet,
elle a pour objet, non seulement la société économique, (et les
groupes économiques en tant qu'organes de ce « corps social »)
mais les travailleurs individuels eux-mêmes envisagés, dans leur
«fonction », économique comme « l'unité organique » {Créa-
tion de r Ordre, n^ 412), la cellule de base de la société.
A. — De r « organographie sociale » à la <( constitu-
tion sociale ».
Ainsi conçue, cette sociologie économique paraît intégrer
une sorte de psycho-sociologie. En fait, pour Proudhon, l'or-
ganisation des fonctions des travailleurs, « l'organographie
sociale» {Création de U Ordre, n° 552), est le corollaire de l'or-
ganisation de la société, de la « constitution sociale ». C'est l'en-
3
66 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
semble qui constitue 1' « organisation du travail ». Ces deux réa-
lités sont soumises aux mêmes lois du travail et le « travailleur
collectif» qu'est la société économique, comme le travailleur
individuel qui est en quelque sorte « sociétaire » de la société,
forment, pour l'étude de la réalité sociale, un tout solidaire et
indissociable.
*
* *
Pour saisir le développement de la sociologie économique
proudhonienne, il faut donc partir d'abord d'une sociologie du
travail. En effet, comme partie d'une socio-économie conçue
comme une science du travail, elle a trait « au travail considéré sub-
jectivement dans sa division et dans ses séries ». On se retrouve donc
au point de départ de la réflexion économique de Proudhon :
les deux lois fondamentales du travail en société sont la division
du travail et son corollaire, la. force collective. Ce sont« les consé-
quences spéciales » de ces lois envisagées non plus « dans le
produit » (optique de la production de la comptabilité écono-
mique) mais « dans le travailleur », qui constituent « la science
de l'organisation, deuxième section de l'économie politique »
{Création de l'Ordre, n° 380).
Quel est donc, au premier chef, l'objet de cette science de
l'organisation du travail? « Le travailleur. » Quel est ce tra-
vailleur? Dans la réalité socio-économique, c'est indissoluble-
ment lié : la série des travailleurs individuels, ou plutôt les «fonc-
tions » économiques de ces travailleurs individuels que leur
caractère même de fonctions socio-économiques rend nécessai-
rement associées entre elles, et reliées à leur tour à la société
tout entière. C'est en même temps le« travailleur collectif», c'est-
à-dire la « société économique » résultant de l'association des
travailleurs et immanente à chacun d'eux, mais dont la réa-
lité sociale, et la « force collective » qui l'exprime, dépasse la
sommation des unités et des énergies individuelles qui la
constituent. En fait, le travailleur personnel envisagé dans sa
fonction et le travailleur collectif manifesté par la société éco-
nomique sont en inter-relation étroite — plus même, en inter-
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 67
dépendance. Ils ne sauraient subsister l'un sans l'autre; ils
s'engendrent réciproquement et sont soumis aux mêmes lois
de travail. A travers la division du travail qui se traduit par
la constitution de fonctions économiques, et à travers la force
collective qui manifeste l'existence de la société économique
agit la même loi, « les deux faces corrélatives d'une même loi
de travail ». Dès lors, entre l'organisation des fonctions des
travailleurs individuels et l'organisation de la société écono-
mique, il y a un rapport aussi étroit que celui qui existe entre
des organes constituants et l'organisme qui les rassemble. Aussi,
si les conséquences de la loi économique de la division du travail
permettent de découvrir les lois sociologiques régissant l'orga-
nisation des fonctions, de celles-ci, de pair avec la loi corré-
lative de la force collective, on pourra déduire les lois socio-
logiques régissant l'organisation de la société.
Dans un passage essentiel de la Création de V Ordre, après
avoir montré comment l'analyse du travail l'a conduit d'une
comptabilité économique à une sociologie économique, du pro-
duit au travailleur, Proudhon souligne comment, de l'orga-
nisation du travailleur et de sa fonction, il va être amené à
déduire une organisation de la société. « Le travail analysé
dans ses effets nous a donné successivement, par équations
sérielles, les notions de produit, valeur, capital et salaire,
lesquelles, analysées à leur tour et suivies de toutes leurs appli-
cations, transformations et combinaisons, constituent la pre-
mière partie de la science économique. Le travail considéré
dans sa division nous découvrira les caractères essentiels de la
fonction, les conditions qui rendent les fonctions utiles et nor-
males, et, de ces conditions fondamentales, nous en arriverons,
par une sorte d^ intégration, à l'organisation de la société. » {Création
de r Ordre, n» 415.)
Ainsi l'organisation des fonctions et l'organisation de la
société se déduisent mutuellement. Le travailleur — personne —
et la société travailleuse s'engendrent réciproquement. Et,
comme Proudhon le montrera, les lois de l'un sont les corollaires
de l'autre. La loi de création de la fonction sera la « division
du travail » ; elle aura pour corollaire la loi de manifestation
68 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
de l'existence de la société qu'est la «force collective». La loi de
FONCTIONNEMENT de la société se découvrira dans 1' « antago-
nisme» compétition; elle aura pour corollaire \di« spécification»
de la fonction, significative de la liberté du travailleur. La loi
d'organisation de la société sera la « série », c'est-à-dire l'équili-
bration dynamique des éléments irréductibles et solidaires qui
la constituent. La loi corollaire de la fonction sera la « composi-
tion » qui reflétera les mêmes caractères de variété et d'unité.
En fait, si Proudhon part de la fonction, organe social, pour
aboutir à la société, organisme social, c'est qu'il entend mon-
trer, à l'inverse de l'individualisme classique et de l'univer-
salisme traditionaliste ou communiste (cf. Idée de droit social,
Gurvitch, p. 343), que pour fonder cette organisation du travail
on ne saurait ni assimiler l'homme à la société, ni rendre cette
société transcendante ou tout au moins supérieure à l'homme.
Comme l'a souligné très clairement Georges Gurvitch, « L'ordre
est pour Proudhon un ordre autonome et immanent auquel
participent toutes les personnes individuelles en tant qu'élé-
ments indispensables de cette activité... l'individu et le groupe
ne peuvent être séparés l'un de l'autre et s'engendrent récipro-
quement. » (Ouvrage cité, p. 339.) Ainsi la personnalité et la
liberté de l'homme travailleur sont-elles la condition du déve-
loppement d'une société progressiste. Là est l'erreur de Vuni-
versalisme, qui considère l'homme comme une simple unité sou-
mise à une collectivité supérieure et qui aboutit à la« déchéance
de la personnalité » {Justice, première étude) et au despotisme.
Là est l'erreur corrélative de l'individualisme et du nominalisme,
qui, sous prétexte de libérer l'homme, l'isolent, l'abstraient de
la société. Et « comme la fantaisie et l'anarchie sont impra-
ticables dans la nature, force est à ces nominalistes de faire
appel à la force» {Pornocratie, Ed. Lacroix, p. 121). Ainsi
— oublieux de la solidarité et de la réciprocité qui font vivre
les hommes — ils aboutissent à leur donner une liberté riche
de droits fictifs et pauvre de pouvoir, soumise en fait à l'ar-
bitraire de chacun et pratiquement à la force.
« C'est ainsi que, partant des deux points extrêmes de la
raison, on arrive à la tyrannie. » (Jd.)
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 69
B. — La relation travailleur-sociétaire et société tra-
vailleuse.
En réalité, l'homme « n'est homme que par la société,
laquelle ne se soutient que par l'équilibre des forces qui la
constituent » [Premier mémoire, Éd. Rivière, p. 310). Cette
phrase, Proudhon la répétera dans ses Contradictions économiques
et la commentera sans cesse dans ses autres ouvrages. Ainsi
sa sociologie économique va-t-elle s'appuyer sur la formation,
le respect et le développement simultanés de la personnalité
individuelle et de la personnalité collective. « Toutes les têtes
sont sacrées, souligne-t-il dans La Guerre et la paix (Éd. Rivière,
p. 158), La société n'existe que pour leur conservation. » « La
personnalité, répète-t-il, est la fin suprême. » « Il ne s'agit pas
de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser. » {Contra-
dictio7is économiques, t. I, p. 72.)
Mais, corrélativement, il affirme que l'homme fait « partie
intégrante de l'existence collective » {Justice, 6^ étude) . « Il est
immergé dans la société et il ne peut s'en séparer que pour
tomber dans le néant. » (Id.) « Hors de la société, l'homme
est une matière exploitable, un instrument capitalisé. » {Pre-
mier mémoire, Éd. Rivière, p. 314.)
Sur le plan socio-économique, c'est l'existence de la société
et la constitution de rapports organisés qui donnent à l'homme
une liberté efficiente. « L'homme le plus libre est celui qui
entretient le plus de rapports avec ses semblables. » Qu'est-ce
que la liberté? « La liberté, c'est la balance des droits et des
devoirs, rendre un homme libre c'est le balancer avec les
autres. » {Premier mémoire, p. 242.) Or, seules la comptabilité
économique et la sociologie économique peuvent déterminer
le droit et l'avoir, l'équilibre des hommes en société, la juste
« balance » des fonctions. Et qu'est-ce que l'égalité, si l'on fait
abstraction de l'équivalence des fonctions économiques? Une
fiction ou une mutilation. C'est l'organisation de la société
économique qui donne à l'égalité un contenu libérateur. « Par
la division du travail, l'égalité commence à se manifester non
70
LE FONDEMENT : LA SOCIO- ECONOMIE
plus comme une identité dans la pluralité, mais comme une
équivalence dans la variété. » C'est par cette même division
du travail, qui entraîne corrélativement « la communauté d'ac-
tion engendrée » par la « force collective » [Création de V Ordre,
no 380) que « l'organisme social est constitué en principe »,
et que « l'homme collectif vient à naître ». Ainsi, alors même
que l'homme désirerait se séparer de la société, il ne le pourrait
pas. Il naît homme en société comme il naît avec un cœur
et des bras. « Il avait la faculté de devenir, la société l'a fait
être. » {Premier mémoire, p. 236.) Il n'y entre point par le fait
d'un contrat résultant de sa volonté individuelle; sa naissance
et le fait sociétaire du travail le rendent inéluctablement associé.
« Quand même nous voudrions n'être point associés, la force
des choses, les besoins de notre consommation, les lois de la
production, le principe mathématique de l'échange nous asso-
cient. » (Premier mémoire.)
La sociologie de Proudhon, en cherchant à dégager les lois
sociologiques du travail, en vient ainsi à prouver l'intégration
économique de l'homme à une société de fait, qui existe réelle-
ment préalablement à toute convention. « Sous l'indice des idées
du xviii*^ siècle, l'homme est censé ne faire partie de la société
que par suite d'un consentement exprimé ou tacite. D'après
la science nouvelle, l'homme, qu'il le veuille ou non, fait partie
intégrante de la société qui, antérieurement à toute convention,
existe par le fait de la division du travail et par l'unité de
l'action collective. » {Création de V Ordre, ch. 4, « Les fonctions »,
no 572.)
Ainsi, préalablement à toute constitution d'un droit écono-
mique, convient-il de dégager les « lois (sociologiques) concer-
nant la production, la répartition, l'administration qui...
résultent objectivement des rapports qu'engendre ce double
fait, et qui sont indépendants de la volonté de l'homme »
(no 572). La double loi du travail, la division et la commu-
nauté d'action ou force collective, suscitent une société (sans
le travail, « la société serait nulle », Création de l'Ordre, n» 374)
et y intègrent l'homme.
« Ainsi, les hommes sont associés par la loi physique et mathé-
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 7I
matique de la production, avant de l'être par leur plein acquies-
cement... », et r « égalité » entre les hommes est-elle « de jus-
tice, c'est-à-dire de droit social ». « Nous travaillons tous les
uns pour les autres, nous ne pouvons rien par nous-mêmes
sans l'assistance des autres, nous faisons entre nous des échanges
continuels de productions et de services... Qu'est-ce que tout
cela? Des actes de société. » [Premier mémoire, pp. 346 et s.)
*
* *
Du point de vue qui nous intéresse, c'est-à-dire d'une socio-
logie économique destinée à servir de base à une organisation
du travail, quelle double conclusion Proudhon tire-t-il de cette
inter-relation entre l'homme et la société?
Première constatation : par le fait de la division du travail,
l'homme en tant que travailleur individuel est nécessairement un
sociétaire remplissant une fonction économique. C'est de cette
fonction économique que se déduira son droit, et c'est « en
tant qu'associé et non en tant que producteur » (Premier
mémoire) qu'il aura droit à son salaire, aux instruments de
travail et à une partie du surplus productif.
Deuxième constatation : la société, en tant que travailleur
collectif manifesté par le fait de la force collective et la pro-
duction d'un surplus collectif, est une réalité. Mais cette réalité
n'est pas transcendante et supérieure aux éléments qui la consti-
tuent. Elle n'en est point détachable. Elle n'existe que par la
nécessaire solidarité de ses membres et ne peut être saisie que
comme « une totalité indivise et immanente... à la pluralité
de ses membres » (Gurvitch, Idées du droit social, p. 340).
Ainsi l'étude socio-économique révèle-t-elle finalement à
Proudhon le travailleur individuel comme une personnalité sociale
et la société comme un travailleur trans-personnel. Dès lors, entre
l'étude du travailleur personnel envisagé dans sa fonction éco-
nomique, nécessairement associé et intégré à la société, et
l'étude du travailleur collectif, qui repose sur l'existence de
fonctions associées remplies par des travailleurs individuels, il
72 LE FONDEMENT : LA SOGIO- ECONOMIE
y a une connexion intime, une relation vitale du même type
que celle de l'organisme à l'organe.
Une sociologie économique doit envisager solidairement ces
réalités. Point de science sociale complète sans l'étude simul-
tanée du travailleur sociétaire et de la société travailleuse. C'est
leur imbrication même qui constitue la société en acte. C'est
ainsi que Proudhon peut bien proclamer, dans ses Contradic-
tions économiques : « Le champ d'observation de la science éco-
nomique, c'est la société, c'est-à-dire le moi... mais qu'est-ce
que ce moi collectif et individuel?... Le moi humain manifesté
par le travail. » « Voulez-vous connaître l'homme? Étudiez
la société. Voulez-vous connaître la société? Étudiez l'homme.
L'homme et la société se servent réciproquement de sujet et
d'objet... Le créateur de la matière économique, c'est l'homme...
Après avoir produit la raison et l'expérience sociale, l'humanité
procède à la construction d'une science sociale. » (Contradic-
tions économiques, ch. XIV, t. II, pp. 380-382.)
Pour construire cette sociologie économique dont le double
objet est simultanément le travailleur sociétaire et la société tra-
vailleuse, il convient donc d'étudier les fonctions des travail-
leurs dans le fonctionnement de la société, les lois de V « orga-
nographie sociale » et les lois de la « constitution sociale ». Pour
constituer la science sociale, l'humanité, déclare Proudhon, a
produit « la raison et l'expérience sociale » [Contradictions éco-
yiomiques, t. II, p. 378). « De l'expérience sociale», des maté-
riaux passés ou présents, on fera les éléments d'une sociologie
économique, d'une « raison sociale ». Des tendances perma-
nentes révélées par l'organisation spontanée de la société, on
induira une méthode. De ces matériaux et par cette méthode,
on dégagera les lois « organiques » de la société économique,
qui permettront la constitution d'une véritable sociologie éco-
nomique.
Cette expérience sociale, c'est l'observation des économies
présentes ou passées qui la révélera. « Car si l'économie sociale
est encore aujourd'hui une aspiration... il faut reconnaître aussi
que tous les éléments de cette étude sont dans l'économie poli-
tique. » [Contradictions économiques, t. I, ch. I.)
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 73
Dès lors, « la science sociale ne marchera qu'à l'aide de la
législation comparée (entendue au sens de pratique institu-
tionnelle exprimant un droit spontané) et de l'histoire » {Créa-
tion de V Ordre, n° 19).
§ 2. Le TRAVAILLISME HISTORIQUE.
C'est donc dans le présent et dans l'histoire qu'il convient
d'étudier « le mouvement de la société sous l'action des lois
économiques » (ch. V, « L'Histoire », n^ 487, Création de V Ordre,
1843). « L'ordre social ne se trouve pas dans des combinaisons
abstraites... sans antécédents historiques, il est dans les exemples
et les souvenirs du passé, il est surtout dans le présent » (n° 489) .
Mais l'histoire « n'est pas science, mais matière de science »,
la matière brute d'une sociologie économique. De ce point de
vue, « l'histoire est la même chose que l'économie politique »
(n^ 468, en note). Car « au point de vue de l'organisation, les lois
de V économie politique sont les lois de V histoire» (n^ 468). C'est
l'action des lois sociologiques que nous révèle l'histoire. « C'est
donc au point de vue travail, c'est-à-dire : i" du produit, de
la valeur, de la formation des capitaux ; du crédit ; des échanges ;
de la monnaie; 2° de la spécialité, de la synthèse du travail,
de la coordination des fonctions, de la solidarité et de la res-
ponsabilité du travailleur; 3° de la distribution et de la répar-
tition des produits... que nous avons à étudier l'histoire »
(no 468).
Ainsi, nous pourrons découvrir comment « le travail agit
sur l'économie des sociétés, affranchit le prolétariat » et après
avoir observé « l'influence du travail sur la société sous le
rapport de la production et de la circulation des richesses...
en suivre les manifestations organiques dans le mouvement révolution-
naire ». On pourra voir alors comment « le système social se déter-
mine réellement et se constitue d'après les lois d'organisation ».
Dès lors, ayant découvert que « sous l'effet de la division du
travail », se dégagent « d'une agglomération indifférenciée...
les premiers linéaments de l'être collectif... la vie individuelle »
74 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
et« la détermination... des gi-andes catégories... de fonctions »,
on remarquera que « suivre le mouvement évolutif de ces caté-
gories, en reconnaître le caractère et les tendances, en formuler
les lois, c'est, comme on le verra, constituer la société; c^est organiser
le travail» {Création de V Ordre, n" 471).
A. — L'histoire, matière d'une socio-économie.
Mais il serait vain de vouloir voir dans l'histoire autre chose
que des matériaux d'une sociologie du travail, d'autres lois
que celles reflétant l'effort simultané et conjugué de la société
économique et des travailleurs qui la constituent. « On s'est
beaucoup occupé, écrit Proudhon, cette même année 1843,
de savoir quel était l'élément du développement historique...
Il est facile maintenant de comprendre à quel point on se
fait illusion » (n^ 457).
Ni le progrès, tautologie qui consiste à dire « que l'histoire
est la loi de l'histoire », ni la providence ni la nécessité (« Le maté-
rialisme en ce qui concerne la société est absurde », écrit-il
dans sa Théorie de la propriété ^) , ne servent à formuler l'histoire
d'un siècle ni la totalité de l'Histoire (n^ 457). « L'affranchis-
sement du prolétariat, fait très important en lui-même et très
significatif », ne saurait non plus être « pris pour loi du déve-
loppement historique », car « ce n'est qu'un fait particulier de
l'histoire» (n^ 460). Et la loi de l'évolution du prolétariat,
loi complexe, ne peut se trouver « que dans la science écono-
mique ».
Le progrès de la liberté se découvre bien sans doute comme
une «face de l'histoire de la civilisation» (n° 460). («La
tendance est à la défatalisation », écrira-t-il plus tard dans la
Justice, étude sur la conscience et la liberté) ; mais ce n'est pas
toute l'histoire, et par conséquent « elle (la liberté) ne la
formule pas» (n^ 460). « Il n'y a donc pas de loi historique
universelle... Ceux-là donc perdent leur temps et poursuivent
une œuvre vaine qui, semblables aux philosophes se jetant
I. Éd. Lacroix, p. 242.
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 75
hors de toute spécialité connue et s' attachant à des généralités
fantastiques... groupent des faits sans discernement... et s'ima-
ginent... acquérir le don de prophétie» (n** 457)-
« Trouver une formule applicable à la totalité du sujet
historique : l'histoire, à ce point de vue, est une impossibilité,
une chimère... » (n° 467), « une vanité de philosophe » (n" 473).
Ainsi, la conclusion de Proudhon est nette : « La philosophie
de l'histoire n'existera que lorsque la science sociale aura été défi-
nitivement constituée. »
Mais l'histoire reste « matière de science » ; elle est la matière
de la sociologie économique. C'est elle qui révèle « les per-
turbations sociales amenées par la violation des lois économiques »
(no 502). C'est en elle que « le travail, champ d'observation de
l'économie politique considérée... historiquement dans ses déter-
miinations scientifiques... » apparaît comme « la force plastique
de la société, l'idée-type », « l'idéo-réalité », l'action intelligente
de l'homme en société sur la matière, « qui détermine les
diverses phases de la croissance de la société et par suite tout
son organisme tant interne qu'externe » (n^ 546) .
B. — Les lois de travail, clé de l'histoire.
Ainsi, les « lois du travail » se découvrent-elles « dans l'histoire
dans leurs manifestations spontanées et leurs applications ». Dès lors,
de même que les lois économiques du travail et « l'économie
politique » fournissent « la clé de l'histoire » (n^ 543) — car
« l'histoire ne pouvait être expliquée que par l'économie poli-
tique» conçue en tant que «science... du développement social»
{nP 502) — de même l'histoire permet à son tour de dégager,
de pair avec l'observation présente de l'organisation écono-
mique, « la formule de la société » parce que « dans la conception
du travail, dans ses transformations et dans ses lois, l'économie
et l'histoire, le possible et le réel, l'ordre et l'anomalie nous
sont donnés» (n^ 548). Telle est, écrite dès 1843 (l'essentiel
de ces idées est déjà exprimé dans la Création de l'Ordre, c'est-
à-dire avant toute rencontre avec Karl Marx et tout écrit
76 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
économique de ce dernier) *, la doctrine du travaillisme histo-
rique qui s'oppose à l'avance (tout en l'inspirant) à tout maté-
rialisme historique. Telle qu'elle est, elle fournit à la sociologie
économique proudhonienne des matériaux pour sa constitution.
C'est de Vobservation de l'organisation des sociétés historiques, comme
de celle des sociétés contemporaines, qu'il va notamment déduire
les caractères de la fonction économique des travailleurs et les
lois qui président à la formation et à l'organisation de la société
économique. A la lumière de ces observations, « la première
loi d'organisation du travail » amenée par la division du travail,
c'est « le dédoublement, la spécification des fonctions » (n° 405).
La véritable société économique commence avec cette spéci-
fication des fonctions (n° 422). Là où la tâche reste commune,
là où le travail n'est pas dédoublé mais seulement « frac-
tionné », «les nations sont arrêtées dans leur développement »
et l'on aboutit « à la désorganisation et à la mort ». Tel est
notamment pour Proudhon l'exemple de la communauté de
Sparte, de l'Institut de Pythagore ou des communautés jésuites
du Paraguay (n° 405).
— «La seconde loi du travail» apparaît comme « la composition».
La fonction doit revêtir un caractère synthétique, c'est-à-dire
correspondre à une opération qui en elle-même forme un
tout et entraîne, en même temps qu'une responsabilité vis-
à-vis de la société, un droit indiscutable sur un produit, et un
salaire qui l'exprime. Or, si historiquement cette loi apparaît
dans les autres fonctions sociales, elle est violée dans les fonc-
tions dites inférieures. « Aujourd'hui (en 1843), ^^ prolétaire
du xix^ siècle est le travailleur parcellaire sans instruction et
sans initiative... Sous le nom d'esclavage, de plébéianisme,
de servage et de prolétariat... des auteurs éminents ont raconté
les douleurs de ces misérables catégories d'humains » (n° 527).
D'où ces revendications, « d'où les explosions périodiques du
prolétariat » (Premier mémoire) . « Si r histoire est le tableau déroulé
dans le temps de l'organisme collectif, Vesclave, le plébéien, le serf,
I . La Sainte Famille, où il fait l'apologie des Mémoires proudhoniens,
est écrite en 1844, publiée en 1845; L'idéologie allemande, où il parle
et juge de la Création de l'Ordre, date de 1845.
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 77
le prolétaire sont le symbole du citoyen mineur» (n° 529).
Ainsi, dans le travail « parcellaire », se trouve le principe du
paupérisme; car ces fractionnements, cette violation de la
loi de composition sont le prétexte à de bas salaires. « Le
principe du paupérisme est dans le défaut d'équilibre entre le
produit et le salaire du travailleur c'est-à-dire dans la rançon
prélevée par le capitalisme oisif... Cette thèse, ajoute Proudhon
en 1843, a été surabondamment démontrée » (n^ 449) et
de renvoyer ses lecteurs à ses deux premiers mémoires ( Qu^ est-ce
que la propriété?, 1840, Lettres à M. B langui, 1841).
On voit, en passant, la priorité qu'a Proudhon dans l'expres-
sion de thèses dont la paternité ^ est attribuée à Karl Marx,
dont l'éducation économique profitera pleinement de la
lecture et de la relecture attentive des premiers ouvrages
proudhoniens.
Mais de l'histoire et de l'observation de la réalité contempo-
raine, Proudhon ne prétend pas seulement dégager les consé-
quences de l'application de la division du travail sur l'orga-
nisation des fonctions, c'est-à-dire les lois de spécification et
de composition qui s'en infèrent, au sein même des « per-
turbations sociales » amenées par la violation de « ces lois
économiques » de base. Il entend encore en déduire — comme
conséquence première de cette division du travail (et de son
corollaire la force collective) et comme conséquence immédiate
de cette organisation des fonctions — le dégagement des lois
sociales révélatrices de l'organisation de la société. Et dans la
Création de V Ordre, Proudhon va chercher à observer l'influence
I. On peut reconstituer la plupart des thèses marxistes à l'aide
d'extraits des Mémoires proudhoniens et de la Création de V Ordre,
C'est-à-dire des ouvrages écrits avant tout contact entre Proudhon
et Marx et toute expression par ce dernier de ses thèses (cf., malgré
l'imperfection de ce travail d'étudiant, notre thèse d'économie
politique : Proudhon. Vers la propriété de fonction, en particulier « Influence
des Mémoires proudhoniens sur la formation des thèses marxistes »,
pp. 122 à 199, première partie (t. I), et t. II, Création de V Ordre.
ch. III, « L'histoire», Paris, 1951, pp. 243-248). Cf. également Pierre
Haubmann, Proudhon et Marx, pp. 38 et s., et édition critique des
œuvres de Marx de l'Institut « Marx-Engels », de Moscou (cahiers
de lecture).
yS LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
du travail et de l'organisation des fonctions sur la société, et
à en suivre « les manifestations organiques » à travers la
succession des formes sociales, afin de percevoir comment
« le système social se détermine et se constitue d'après les lois de
l'organisation » (n» 468) . Saisir « l'expérience sociale », « la
raison sociale en action », « la société en création d'ordre », telle
est son ambition.
« L'histoire étant la succession des états divers par lesquels l'intel-
ligence et la société passent avant d'atteindre à la connaissance et à la
réalisation de ses droits », c'est dans ce « panorama de création en
train de se poursuivre {-nP 277), que « le philosophe... cherche...
l'émersion des lois » {n° 456) ^.
Et Proudhon va tenter « d'esquisser en un trait rapide »
la succession des états antinomiques de la société. Il va essayer
d'y déceler la formation progressive de l'organisme écono-
mique, ses caractères spontanés, et l'émergence dialectique
de cette loi « sérielle », ce processus créatif qu'il prétend ériger
en méthode d'organisation sociale.
C. — Les sociétés historiques, manifestation des lois
d'organisation économique.
Qjaelles sont donc, « sous l'influence du travail sur la société »,
ces « manifestations organiques, ces mouvements révolution-
naires », cette « succession d'ordres » qui décèle le dévelop-
pement de l'organisme économique et l'émergence dialectique
d'une loi d'organisation? La première forme sociale qui appa-
raît est la tribu, ou communauté inorganisée. « La forme
de la société est à l'origine la tribu, c'est-à-dire une aggloméra-
tion indifférenciée, sans série... point de division du travail...
rien de social ne trahit la personnalité de l'homme » (n° 470).
I. Cf. La Loi sérielle et son émersion progressive. Éd. Lacroix, p. 300,
n° 455, et p. 184, passages où Proudhon montre ces lois au travail
dès le commencement du monde.
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 79
A cette tribu inorganisée succède une tribu organisée.
Cette tribu se développe, « s'organise sous l'influence de ses
chefs ». « Les premiers linéaments de l'être collectif appa-
raissent. La vie industrielle prend son essor. » Et en même
temps, « les ordres de fonctions s'établissent, chacun dans sa
spécialité». La société est à «l'état d'embryon» (n^ 492).
Dès lors, la division du travail s'opère par la « détermination
des catégories de fonctions ». A partir de cet instant, « suivre
le mouvement évolutif de ces fonctions, en reconnaître le caractère
et les tendances, en formuler les lois, c'est, comme on le verra,
constituer la société, c^est organiser le travail» (n° 471).
Application de la « division du travail » dans les fonctions,
émergence de la « forge collective » dans la société, telle
est la double loi du travail dont témoigne la tribu organisée :
elle fournit ainsi à l'origine la loi fondamentale de la société
économique embryonnaire.
On saisit là comment Proudhon conçoit l'organisation des
fonctions des travailleurs individuels comme le premier stade
de l'organisation de la société économique.
Mais de cette tribu organisée on passe rapidement au sys-
tème des CASTES. « A peine séparées, les fonctions primigènes
s'immatriculent dans certaines familles dont elles deviennent
l'apanage» (n^ 472). Ces castes, « on les retrouve partout oii
la société fait ses premiers pas hors de la barbarie ». Mais
bientôt, ou ces castes se figent et mettent la société à l'état
léthargique, ou elles engendrent un régime en perpétuelle
mutation, où sous l'influence du « travail », du « despotisme »
et de la « liberté », « elles s'absorbent l'une l'autre et se
confondent à nouveau» (n^ 472). Dès lors, le processus de
l'antagonisme dialectique se déchaîne entre les diverses forces
collectives, et la guerre commence entre le mouvement et la
résistance. Mais comme telles, les castes témoignent de deux
autres lois de l'organisation du travail : la « spécification
des fonctions » et 1' « antagonisme » de la société en travail.
Le régime des castes va alors osciller entre la monarchie unitaire
et la féodalité despotique, la démocratie anarchique ou la com-
munauté autoritaire.
8o LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
Sous le RÉGIME MONARCHIQUE, « l'individu-roi forme caste
à lui seul et impose sa loi aux autres castes » (n° 478). Il
assure ainsi « la convergence et l'harmonie des fonctions »
avant de procéder « au dédoublement des catégories de tra-
vailleurs ». Ainsi, sous l'angle économique, ce régime apporte-
t-il « unité et centralisation ». « Telle a été parmi d'intolérables
violences la mission des rois » (n° 475). Les monarchies
témoignent ainsi des deux principes d'organisation du travail :
la « centralisation et la coordination de la série des producteurs »
(no 516). Mais, cette «force expansive » s'épuise «par la
transaction » que le roi fait avec« les castes les plus puissantes »,
ce qui engendre « le statu quo » économique et l'immobilisme
hiérarchique. Ainsi « l'organisme social apparaît d'abord sous
l'image d'une série pyramidale dont le sommet est occupé par le
prince et la base s'appuie sur le prolétariat » (n^ 488). Ce régime
est alors contradictoire, dans son développement, car sa
conception conduit à opprimer la base sociale, cette « matière
organique » qui le nourrit et qui tend à le renverser.
La « FÉODALITÉ » est une autre phase de cette période
oscillatoire qui succède à celle de castes organisées. Qu'est-ce
que la féodalité? C'est au départ, « autant de guerriers,
autant de princes », « autant d'alleux, autant de souverai-
netés » (no 509). C'est ensuite le pouvoir économique et le
pouvoir politique confondus, détenus par quelques titulaires
de fiefs. La « souveraineté » partagée entre les propriétaires,
la vassalité politique et économique coordonnent entre elles
ces personnalités antagonistes, et devient le mélange d'une
« aristocratie tumultueuse et d'un despotisme divisé ». Et
comme tel, ce régime de la féodalité se présente comme « une
forme sociale ambiguë» (n^ 513). Elle témoigne cependant du
couple antinomique que forme dans l'organisation socio-
économique « la personnalité du travailleur » et « la solidarité
engendrée dans la société par la force collective ».
« Forme sociale ambiguë » apparaît également à Proudhon,
une autre phase instable de cette période oscillatoire, la
« COMMUNAUTÉ », « mode artificiel », s'apparentant « au des-
potisme oriental » oîi, par la confusion du corps politique et
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 8l
du corps économique, l'Etat devient « propriétaire des biens et
des personnes » (Premier mémoire) . « Que d'éloges irréfléchis
prodigués au législateur de Sparte... La gérontocratie indivise
que Lycurgue avait établie subit des changements dès la
mort de son auteur... Elle était insupportable à tous les hommes
d'intelligence... Et la liberté individuelle, gênée dans ses actes,
fuyait une patrie où elle ne pouvait vivre... tandis que la
défense d'agir et d'être par soi-même poussait à la tyrannie...
et quand Sparte se fut dépouillée de ses mœurs factices, elle
se retrouva sans mœurs, sans lois, sans institutions, sans idées »
(n° 504). De même « l'Institut de Pythagore, qui faillit en
quelques années envahir toute la Grèce, disparut un jour dans
la tempête. On dit, commente Proudhon, que ce fut une
conspiration de riches... je soupçonne que le dessein hautement
et imprudemment avoué d'une propagande qui dans ses
vues embrassait le monde, fut la véritable cause de la catas-
trophe ». Ainsi finirent aussi, ajoute-t-il, les établissements
communautaires que les jésuites fondèrent en Paraguay.
« Partout, conclut Proudhon, où se formera une communauté
assez puissante pour se faire reconnaître politiquement... tôt
ou tard, les violences de la liberté viendront la dissoudre...
Il semble que pour un État libre, le voisinage d'une commu-
nauté soit un voisinage de mort » (n^ 505) ^. Cependant,
comme telle, la communauté témoigne de 1' « intégration »
des travailleurs dans la société et de la « force collective » de
la société travailleuse.
La DÉMOCRATIE, telle qu'Athènes l'a connue, puis Rome,
avec son principe d'égalité politique, « ses divisions des pou-
voirs » et son « dédoublement de la puissance souveraine »
(no 594) apparaît bien comme une forme sociale naturelle.
N'applique-t-elle pas sur le terrain politique les lois de dédou-
blement et de spécialisation, de la « composition » des fonctions
reconnues équivalentes, ne témoignent-elles pas de la liberté,
de l'autonomie des collectivités et des personnes individuelles ?
I. Rappelons que tous ces passages ont été écrits en 1843 et sont
donc éti-angers à tout esprit de polémique avec Marx.
82 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
N'est-ce pas aussi l'émergence de ces lois sociologiques qui
doit inspirer l'organisation du travail ? En fait, ces démocraties
étaient anarchiques. Les fonctions politiques y étaient « enche-
vêtrées, mal circonscrites » (n° 595) . Ces démocraties politiques
étaient économiquement inégalitaires. Elles reposaient sur
r « esclavage » et sur le « mépris du travail ». « L'industrie
était réputée illibérale et servile », et dès lors les « institutions »
manquaient pour l'organisation démocratique « du commerce
et de l'industrie» (n^ 495). « La Grèce démocrate a péri...
par le mépris qu'elle faisait des fonctions industrielles »; « la démo-
cratie romaine puis l'Empire romain » ont péri parce qu'ils se
sont « arrêtés devant la propriété quiritaire, les latifundia,
l'esclavage et l'usure » et n'ont pas « su républicaniser V agricul-
ture, l'industrie et le commerce; le despotisme oriental, lui aussi,
après être ressuscité cinq ou six fois de ses cendres, a succombé
par l'insuffisance de sa division ».
A travers cette succession dialectique des formes sociales
empiriques prises par les sociétés historiques sous l'effet des
lois économiques et de leur violation, quels principes permanents
d'organisation peuvent se dégager pour une organisation de la
société conforme à sa réalité socio-économique? Proudhon
pense les résumer ainsi : Au sortir de la période inorganique la
« division du travail » dans les fonctions, « la force collective et la
solidarité qu'elle engendre » dans la société apparaissent
d'abord dans la communauté tribale, dans la tribu organisée.
Les « castes » témoignent, après, de la spécification des fonc-
tions, et dans leur instabilité, de l'antagonisme de la société
de travail. « L'unité originelle » du travail et sa loi de« division »
se produisent ensuite dans la monarchie et traduisent la
« centralisation » de l'organisme socio-économique et la « coordi-
nation » des fonctions. La démocratie fait la preuve de la
« personnalité » autonome des personnes individuelles et collec-
tives et de la « composition » des fonctions. La « féodalité »
et la communauté témoignent en sens inverse de l'antinomie
liberté-solidarité, personnalité-force collective. Reste l'avènement
d'un régime fondé sur « l'égalité et la coordination » qui saura
rassembler en une « série » harmonique les lois sociologiques du
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 83
travail que révèle dialectiquement la succession des formes
sociales historiques.
Mais, en même temps que l'on découvre « soiis révolution
des lois économiques, la constitution progressive de la société» {pP 516),
on constate que « le mouvement d'organisation » s'est pra-
tiquement « renfermé dans la sphère politique... et s'est borné
« aux applications » des « premières lois du travail, la division
et la spécification » des fonctions. Par contre, ce mouvement
d'organisation n'a que très peu « embrassé l'industrie, le commerce
et l'agriculture » (n^ 5 1 6) tandis que la loi de composition des
fonctions qui entraîne la responsabilité et le caractère synthé-
tique des tâches y était pratiquement violée par la « perpé-
tuation du travail parcellaire » (n° 336) .
Ce qu'il convient de souligner dans ces développements,
c'est que lorsqu'il parle du mouvement d'organisation écono-
mique s' appliquant à la « sphère politique », Proudhon consi-
dère cette dernière non point dans une optique proprement
politique, mais dans son optique de comptable national. Il considère
alors r « Etat » comme agent économique, qui équivaut sur ce
plan à l'agent « entreprise » que constituent « l'industrie,
le commerce, l'agriculture », agents que néglige justement ce
mouvement d'organisation.
Dès lors, on comprend dans cette optique que les analyses
que comporte son travaillisme historique se rapportent à une
sociologie économique et non à une sociologie politique.
D. — L'émergence antinomique de l'organisme éco-
nomique.
Tout ce contexte s'éclaire — et ce sont là les passages les
plus significatifs — lorsque cette analyse souligne la tendance
progressive de la société économique à s'organiser indépen-
damment de la société politique. « En Orient, commeen Grèce,
ce qui frappe l'attention de V économiste, c'est la tendance inva-
riable de la société à se constituer d'abord comme corps politique...
au-dehors... avant de se développer au-dedans comme foyer de pro-
duction et de consommation» (n» 487). Lorsque commence à se
84 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
constituer « un embryon » de corps économique distinct du
corps politique, on s'aperçoit « que les fonctions agricole, indus-
trielle et commerciale viennent à l'organisation... en passant
par le gouvernement ». Ce qui veut dire, précise aussitôt
Proudhon, « que l'agriculture, le commerce et l'industrie doivent
être centralisés, comme r administration » et non point « que le
travail doit être organisé par l'État » (n^ 485). Mais on constate
que l'organisation politique commence toujours par ignorer
l'organisme économique. Elle en viole les lois en ignorant que
cet organisme est le substrat même de la société et condition
même de sa propre existence. De là les causes de décadence
des civilisations. « Au premier stade de l'évolution sociale...
les spécialités industrielles se sont développées dans la caste »
(no 490). Plus tard, de plus en plus subalternisé par les fonc-
tions politiques l'organisme économique engendre, faute d'une
organisation indépendante, la crise des Etats. « La démocratie
athénienne périt... du mépris qu'elle faisait des fonctions indus-
trielles, la Rome impériale... périt parce qu'elle ne sut pas répu-
blicaniser l'agriculture, l'industrie et le commerce» (n^ 497).
Pourtant, dès la civilisation romaine, on voit cet effort de la
société économique pour se constituer en une « république
économique » indépendante de l'État. « Que de sang versé à
l'occasion des lois agraires, c'était Vordre agricole industriel, sou-
ligne Proudhon, qui cherchait à se constituer à côté de Vordre poli-
tique. Mais les idées n'étaient point mûres. Au lieu d'une
science économique, on eut le Code, les Digestes, les Pan-
dectes, au lieu de l'égalité, l'Empire. » On constate donc une
tendance historique de la société économique à se constituer
indépendamment du corps politique « qui la recouvre et qui
l'oppresse » et à émerger en pleine liberté et autonomie. Nous
découvrons là, saisie à la lumière de son travaillisme histo-
rique, la loi sociologique fondamentale qui va inspirer toute
la sociologie économique et partant tout le droit économique.
Par la suite, l'instauration du régime des alleux, « propriétés
franches, indépendantes » (n^ 507), aurait pu être aussi l'em-
bryon d'une organisation économique libre. Mais l'alleu dégé-
néra « en fief » (n° 510). Le pouvoir de la terre donna pouvoir
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 85
sur l'homme. Organisme politique et organisme économique
furent à nouveau confondus.
« Aujourd'hui (1844), constate Proudhon, la féodalité comme
système politique est tombée sous les efforts réunis des communes
et des rois, mais dans l'industrie », dans « l'organisme écono-
mique, comme dans le corps politique réel, dans l'administra-
tion, la justice, l'instruction publique, l'armée, la féodalité nous
étouffe encore» (n° 513).
Pour que le peuple subsiste et que la société dure, il faut
« une organisation économique indépendante et libre », « il
faut centraliser indépendamment de l'État le commerce, l'agri-
culture et l'industrie » pour coordonner les fonctions et consti-
tuer « une démocratie industrielle » (n° 538) .
E. — Histoire et prospective économiques.
Dix ans plus tard, en 1853, dans son Manuel d'un spéculateur,
suite à son Idée générale de la Révolution, Proudhon concluait les
développements de son travaillisme historique par une synthèse
portant sur la période contemporaine, et par des vues pros-
pectives sur les lustres à venir. « Les hommes qui observaient
avec attention le mouvement économique faisaient ressortir...
l'incohérence des éléments sociaux et ils en montraient l'an-
tagonisme et les innombrables contradictions. » C'était 1' « anar-
chie industrielle». Qu'en déduirent-ils ? « Une telle situation
est éminemment critique, elle doit fatalement, par jeu de ces
principes, aboutir, sous l'action prépondérante du capital, à une for-
mation corporative, à une féodalité industrielle. Anarchie indus-
trielle, féodalité industrielle, telle était, selon eux, l'inévitable
gradation... Maintenant, la prédiction est accomplie... la féo-
dalité industrielle existe donc réunissant tous les vices de l'anar-
chie et de la subalternisation. » [Manuel, préface.)
Dès lors, quittant le passé et l'État contemporain, et appli-
quant sa méthode des antinomies sériées, cette dialectique
sérielle qu'il a dégagée de l'étude de l'histoire et de l'observa-
tion du monde, Proudhon ne craint pas de se livrer à ce qu'on
86 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
appellerait actuellement une étude « prospective » ou un « futu-
rible ».
« A la féodalité industrielle... doit succéder, selon la loi des
antinomies historiques, une démocratie industrielle, cela résulte
de l'opposition des termes. Quel sera l'agent de cette révolu-
tion? U histoire encore nous le révèle, entre l'ancienne féodalité
et la révolution, il y eut, comme régime transitoire, le despo-
tisme. Entre la féodalité nouvelle et la liquidation définitive,
nous aurons un empire industriel. »
Capitalisme inorganisé, capitalisme organisé, capitalisme d' Etat sont
donc appelés à se succéder en vertu de « la loi des antino-
mies historiques », cette démonstration de la dialectique sérielle
dans laquelle Proudhon croit découvrir la « clé » de la « créa-
tion de l'ordre dans l'humanité », et la méthode d'organisation
de la société économique.
« Anarchie ou féodalité, en effet, /'histoire le démontre, c'est toujours
le défaut d'équilibre, V antagonisme, la guerre sociale auxquels, dans
l'état actuel des esprits, on ne saurait envisager de remède qu'au moyen
d'une concentration plus puissante, d'un empire industriel. »
Cet avènement de l'empire industriel qui, sous un certain
sens, est poiu: Proudhon « la réalisation du programme communiste »
{Manuel, Éd. Garnier) en tant qu'il suppose l'absorption de la
société économique par l'Etat, lui parait inévitable.
« Tout nous y pousse, la tradition monarchique, l'histoire, l'ins-
tinct populaire, les préjugés de la démocratie... Nous aurons
l'accord, l'unité... mais aurons-nous la liberté?... aurons-nous
le droit? »
«Notre prévision ne va pas au-delà de l'antithèse que nous sug-
gère le présent », a-t-il écrit. Cependant, Proudhon, « en grand
presbyte» de l'histoire qui «enjambait les siècles» (Sainte-Beuve)
entend, grâce à sa dialectique sérielle, dépasser la prévision anti-
thétique pour une prospective également antithétique.
A cet empire industriel doit succéder, « selon la loi des anti-
nomies historiques », une démocratie industrielle, « c'est-à-dire
la république industrielle » qui doit achever le plan de la
société économique « en fondant l'équilibre économique et
social, la révolution commencée en 1 789 ».
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 87
Cette république industrielle est déjà inscrite dans « cette
raison sociale ». A travers « cette expérience sociale » traduite par
l'histoire, Proudhon pense la déchiffrer dans la notion de « série » :
« Il ne dépend pas de moi de désigner autrement le quatrième
terme de cette série économique dont l'évolution frappe tous
les regards : anarchie industrielle, féodalité industrielle, empire
industriel, république industrielle. »
Ainsi apparaissent successivement les formes que devra revê-
tir tour à tour la société économique pour arriver à se constituer
en toute indépendance,
« De ces quatre termes, écrit-il en 1853, le premier touche à
sa fin; le second est à son apogée; le troisième, en éclosion, le quatrième,
à V état fœtal. »
F. — L'histoire-négation et l 'histoire-révélation.
Sous l'influence des lois du travail (division et force collec-
tive), chacune de ces formes successives de la société aura pour
conséquence de faire émerger dialectiquement les lois élémen-
taires et les lois organiques de la réalité sociale. Et l'histoire
témoigne ainsi à la fois, et de la réalité vivante de l'orga-
nisme économique, et de l'existence de lois du travail qui
incitent à son organisation autonome.
Mais l'histoire prouve également (de pair avec l'observa-
tion de la réalité présente) l'existence d'une dialectique
SÉRIELLE, d'un processus créatif, dont la transposition systé-
matique fournit une méthode qui doit permettre « l'accord
de la pratique et de la raison sociale », c'est-à-dire « la consti-
tution d'une science sociale» {Contradictions économiques. Éd. Gar-
nier, p. 86).
Cette « pratique sociale » n'est autre que l'effort de la société
en travail, c'est-à-dire l'effort collectif, convulsif et toujours
contradictoire par lequel le travail — • action intelligente des
hommes en société sur la matière — élabore à travers ses
échecs, ses erreurs et ses spasmes antagonistes, « la raison
sociale ». Dès lors, l'histoire se découvre sous deux aspects
fonctionnels : histoire-négation et histoire-révélation.
88 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Par sa partie négative, par ses scories, par ses tendances
avortées, « V histoire est la démonstration des erreurs de l'huma-
nité ; par la réduction à l^ absurde », elle est négation, car l'histoire
réduit à l'absurde ce qui est contraire à la raison sociale.
Par la façon dont l'histoire témoigne de la permanence et
de l'émergence sans cesse contrariées de cette raison sociale,
elle « révèle » la « logique », les lois propres de cette raison
sociale. Elle est « révélation ». Et l'histoire apparaît alors
comme « la succession des états divers par lesquels l'intelli-
gence et la société passent avant d'atteindre à la connaissance
et à la réalisation de ces lois ». Elle devient « l'institutrice des
législateurs » {Création de V Ordre, n" 454) et « le philosophe y
cherche... les progrès de la connaissance et l'émersion des lois ».
Ainsi, comme l'a souligné si bien G. Bougie, « le processus
historique est donc aux yeux de Proudhon le révélateur par excel-
lence des tendances de la société » économique {La Sociologie de
Proudhon, p. 106).
Dès la Création de V Ordre (où le grand sociologue croit déceler
« le noyau du matérialisme historique »), il développe ce tra-
vaillisme historique par lequel il met au service de la sociologie
économique, la philosophie de l'histoire conçue comme le dégage-
ment dialectique des lois de l'organisation du travail et de la société
économique.
Aussi, en même temps qu'une sociologie, une technologie
est-elle esquissée dès la Création de l'Ordre. C'est elle qui four-
nira la clé des Contradictions économiques où Proudhon décrit
l'histoire du développement économique, non pas dans son
aspect positif, révélateur des « séries », mais dans son aspect
négateur, dans ses « antinomies », dans ses contradictions, préa-
lable indispensable à toute « révélation » de principe d'équi-
libre.
* *
Ainsi le travaillisme historique de Proudhon nous introduit-il
au centre de sa sociologie économique. C'est lui qui permet la
confirmation de son réalisme social qui en est la base, et le déga-
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 89
gement de cette « dialectique sérielle » qui en est la méthode.
— Découverte des lois sociologiques organisatrices de l'organisme éco-
nomique qu'est la société économique, et des fonctions qui en
sont l'organe;
— • preuve par voie de conséquence de V existence d'une société
économique, être collectif réel :
Ce double fait, que Proudhon dégage de l'observation de
l'histoire et de celle de la société contemporaine, constitue ce
« RÉALISME SOCIAL », noyau de toute sa sociologie économique.
— Dégagement d'un processus créatif spontané observé dans
le développement historique des sociétés passées et des sociétés
contemporaines : la constatation de ce processus (qui traduit,
à travers la « pratique sociale », l'émergence progressive de la
« raison sociale») va permettre la constitution d'une méthode.
En effet, ce processus va inspirer une méthode qui, s'y adaptant,
en permettra la maîtrise. Ce sera la « dialectique sérielle ».
Elle sera pour Proudhon la méthode propre à la constitu-
tion d'une sociologie économique. C'est par elle que se fera
« l'accord de la pratique et de la raison sociale » qui permet,
selon Proudhon, « la constitution de la science sociale ».
§ 3. Le réalisme social.
Comment la société économique, à la lumière de l'histoire
et de l'observation du monde présent, apparaît-elle dans sa
réalité d'être collectif vivant, ayant son organisme, ses attributs,
ses lois?
Les réponses à ces questions constituent le « réalisme social »
de Proudhon.
Ce qui manifeste en premier lieu l'existence réelle de la
« société économique », c'est la constatation de l'existence
d'une «force collective ».
Avant de l'avoir redécouverte à l'œuvre dans l'histoire, c'est
dans l'observation de l'économie de son époque que Proudhon
l'a d'abord saisie. Et comme telle, c'est une raison comptable
go LE FONDEMENT : LA SOCIO- ECONOMIE
et un motif personnaliste qui l'a poussé à en découvrir l'existence.
— Explication du surplus collectif;
— • explication et redressement d'une « erreur de compte »
vis-à-vis d'une personne, le salarié :
Tels sont les motifs comptables et personnalistes qui ont
amené Proudhon à dégager sa « théorie de la force collective ».
Tel est aussi le joint entre sa comptabilité de production et
sa sociologie de l'organisation, son économie comptable et
son économie sociale.
Ainsi, cette théorie de la force collective a-t-elle un point
de départ personnaliste.
Si Proudhon en arrive à sa théorie de la force collective
pour expliquer le surplus collectif de production, s'il découvre
dans la « société économique » un « être collectif », une collec-
tivité réelle engendrant une force et une production qui est
autre et supérieure à la somme des efforts des productions
individuelles juxtaposées, s'il fonde en précurseur une sociologie
économique s'intégrant dans une science sociale qui l'englobe.
— c'est pour démontrer le droit individuel du travailleur
au surplus collectif;
— c'est pour fonder ce droit personnel sur une fonction sociale
et sur un droit social;
— c'est pour réintégrer V individu-fiction, l'individu numéro
dans son milieu social nourricier, et en faire cette personne-
fonction, cette unité concrète à la fois irréductible à ce milieu
qu'elle sécrète et solidaire de lui.
A. — La théorie de la force collective.
Cette théorie de la force collective (et son corollaire la théorie
proudhonienne de la plus-value), Proudhon la formule dès
son Premier mémoire sur la propriété. Il la déclarera comme sa
pensée fondamentale et dans son livre posthume : La Théorie
de la propriété, il la mettra au premier rang de ses apports
constructifs.
Les sociologues les plus avertis ^ lui feront gloire d'être le
I. Bougie, La Sociologie de Proudhon, notamment p. ii8 et Intr.
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE gi
premier à énoncer une théorie qui est « Vidée-mère de la socio-
logie », idée que lui emprunteront par la suite Marx et Engels ^.
Dans son Premier mémoire, il pose le cas d'ouvriers employés
par un « capitaliste » à dessécher un marais. Ce dernier a
payé à chacun son salaire d'une journée et s'estime quitte.
Non, « ce prix ne suffit pas, s'exclame Proud'hon. On dit que
le capitaliste a payé les journées des ouvriers. Pour être exact,
il faut dire que le capitaliste a payé autant de fois une journée
qu'il a employé d'ouvriers chaque jour, ce qui n'est pas du
tout la même chose, car cette force immense qui résulte de r union
et de l'harmonie des travailleurs, de la convergence et de la
simultanéité de leurs efforts, il ne la leur a point payée ^ ». Et
pour mieux mettre en évidence le surplus engendré par l'effort
collectif, de donner l'exemple frappant des deux cents grenadiers
qui ont dressé en quelques heures l'obélisque de Louqsor sur
sa base : « Suppose-t-on qu'un seul homme en deux cents jours
en serait venu à bout? Cependant au compte du capitaliste,
la somme des salaires eût été la même. »
Si on sépare les travailleurs les uns des autres, « il se peut
que la journée payée à chacun d'eux surpasse la valeur de
chaque produit individuel », mais « lorsque vous avez payé
les forces individuelles, vous n'avez pas payé les forces collectives
et par conséquent, il reste toujours un droit de propriété
collective que vous n'avez point acquis et dont vous ouissez
injustement » (id.) .
Ainsi, le capitalisme s'attribue-t-il indûment la totalité de
la plus-value collective. Or cette plus-value est la propriété de
l'ensemble du personnel de l'entreprise. Que le capitaliste ait
« un droit partiel sur le tout » pour « les fournitures qu'il a
faites », Proudhon le concède. Comme travailleur, « en tant
que vous avez contribué à la production, vous avez part à la
jouissance », mais seulement comme manager de la production
et non comme détenteur d'un capital constitué le plus souvent
par l'accumulation de plus-value ou propriété en résultant.
p. XVI, et Gurvitch, Les Fondateurs de la sociologie : Proudhon, p. 74.
1. Bougie, id., pp. 70 et 76; Gurvitch, id., p. 7.
2. Id., Premier mémoire, p. 215.
92 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
La conclusion logique que Proudhon en tire fonde tout
un système d'appropriation mutualiste :
1° « Toute production étant nécessairement collective, l'ouvrier a
droit dans la proportion de son travail à la participation des
produits et des bénéfices », ou plus précisément et plus lar-
gement « le travailleur conserve, même après avoir reçu son
salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a
produite ».
2° « Tout capital accumulé étant une propriété sociale, nul ne
peut en avoir la propriété exclusive. »
Et pensant surtout aux fermiers agricoles, il énonce encore
cette troisième conclusion : « Le travailleur acquiert aux
dépens du propriétaire oisif. »
Cette force collective qui engendre un « surplus productif »,
Proudhon ne se contente pas d'en montrer l'application à
l'intérieur d'une entreprise, il montre qu'il ne s'agit là que
d'une illustration particulière de la grande loi de la division
du travail dont les conséquences sont la force collective et la
solidarité du travail i. Celle-ci s'étend à toute « la société
économique », collectivité vivante, être collectif dont l'atelier
est la cellule constituante ^.
Dès lors, le phénomène de la force collective, et sa consé-
quence, la création de la plus-value collective ^, est un phéno-
mène de l'économie générale. Le producteur isolé, et sa production
individuelle, n'y échappe pas. Par mille liens, par l'échange
sur le marché, les fournitures, le crédit, la consommation,
1. « La force de la collectivité est la conséquence de la division du
travail », déclare Proudhon dans une note de la Justice, 7^ étude,
p. 154.
2. « L'unité constitutive de la société est l'atelier », Contradictions
économiques, ch. 5.
3. Ainsi, pour Proudhon, ce qui fait l'essentiel de la plus-value
c'est la différence entre le travail collectif et la somme des travaux
individuels, alors que pour Marx celle-ci est due principalement à
la différence entre la valeur d'usage de la force de travail et sa valeur
d'échange. En fait, Proudhon avait déjà utilisé cette argumentation
dès son Premier mémoire. Dès lors, tout en empruntant textuellement à
Proudhon les éléments de sa théorie de la plus-value, Marx en ren-
versera l'ordre des facteurs.
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 93
il bénéficie des avantages inhérents à la production et à l'efFort
collectif, et il est soumis aux règles qui les régissent.
B. — Le pluralisme travailliste.
« Ce fait incontestable et incontesté de la participation
générale à chaque espèce de produits a pour résultat de rendre
communes toutes les productions particulières, de telle sorte
que chaque produit sortant des mains du producteur se trouve
d'avance frappé d'hypothèque par la société. » Ainsi « tout tra-
vailleur est à l'égard de la société un débiteur » en même temps
qu'un créancier vis-à-vis du surplus collectif engendré par
l'effort de tous au sein de la société économique. Par sa théorie
de la force collective, Proudhon aboutit non seulement à
démontrer économiquement le caractère collectif de la production
économique et le droit personnel du travailleur à participer aux
fruits de cette production, mais, parallèlement à cette sociali-
sation DU MILIEU ÉCONOMIQUE et à ccttc personnalisation du
travail, il en arrive sociologiquement à un personnalisme ^
ÉCONOMIQUE : droit individuel du travailleur fondé sur sa
participation sociale, à un solidarisme ^ travailliste : inter-
dépendance du travail et de l'effort de tous et de chacun au
sein de la société économique, et à un réalisme social ^ :
1. Bougie, Socialismes français, p. 143 : « Il parle en morale... un
langage personnaliste »... « Il réalise ce tour de force... de forcer
la raison collective à consacrer le droit personnel » ; Bougie, La Sociologie
de Proudhon : « Avec autant de véhémence qu'il affirme le prix de la
personnalité, Proudhon insiste sur la réalité de l'être social », p. 233,
« une moralité personnaliste»; de Lubac, Proudhon et le christianisme,
p. 172 : « C'est là encore un aspect de ce personnalisme qui l'appa-
rente au Kierkegaard du Post-scriptum. »
2. Bougie, La Sociologie de Proudhon, p. 72 : « Tout soucieux qu'il
soit de l'individualité, il est à un certain point solidariste avant la
lettre»; p. 18 : « C'est déjà une manière solidariste »; Guy-Grant,
Pour comprendre la pensée de Proudhon, p. 133 : « Proudhon se montre
non seulement sociologue, mais solidariste avant la lettre. »
3. Bougie, p. 146 : «Avec Proudhon nous n'avons pas seulement
rencontré un solidarisme, mais un réalisme social »; p. 180 : « C'est
à l'atomisme qu'il en veut. C'est le réalisme social qu'il entend
défendre... l'idée mère de la recherche sociologique apparaît ainsi,
à savoir l'idée que la société est autre que la somme des individualités »;
94 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
force collective et société économique conçues comme des
réalités différentes des forces individuelles et des personnes
qui les sécrètent. L'originalité foncière de la position proudho-
nienne et sa force viendront non seulement de ce qu'il arrivera
le premier comme le reconnaîtront les sociologues très avertis
qui l'étudieront, mais qu'il les conservera liés comme la triple
déduction d'un même fait : l'effort collectif né du travail des
hommes. Si l'on se souvient de sa définition du travail (action
intelligente de l'homme sur la matière), on ne sera pas surpris
que sur ce tronc du travaillisme qui fonde et inerve toute la
construction économique et l'œuvre proudhonienne se rat-
tachent également, en plus des rameaux soulignés, un volon-
tarisme ^, un pragmatisme ^, un humanisme que l'on a qua-
lifié de prométhéen (Gurvitch) et un « instrumentalisme » oii
Bougie reconnaît « le noyau du matérialisme historique » ^.
p. 77 : « Proudhon le premier lance cette théorie de la force collective
dans la circulation, le premier il marque avec netteté en même temps
que le principe auquel il rattache le phénomène qu'il observe les
conséquences sociologiques qui en découlent »; p. 70 : « C'est à la
sociologie proprement dite que Proudhon dès cette époque (1840)
nous semble ouvrir les voies et sur ce point encore par cette théorie
de la force collective qui est de son propre aveu l'idée centrale de son
Premier mémoire. Nous verrons qu'il précède Marx et Engels. »
1 . Gurvitch, Les Fondateurs français de la sociologie. L'auteur parle
du « pragmatisme volontariste » de Proudhon, p. 64, et de son
«volontarisme révolutionnaire», p. 14.
2. Bougie : « Il semble qu'une tendance nouvelle prenne ici le
dessus : une tendance que l'on appellerait aujourd'hui pragmatique.
Proudhon développe dans son étude sur le travail une philosophie
de l'action qui s'achève par une apologie de l'outil. Ce qui n'était
dans la Création de V Ordre qu'un aperçu devient ici un thème central. »
Gurvitch (ouv. déjà cité, p. 6) : « Proudhon arrive le premier à une
position qui recevra le nom de pragmatisme »; p. 26 : « Nous allons
voir que se révèle un pragmatisme très marqué. » Cf. également
pp. 59, 63 et 64. Cf. Bernes, La morale de Proudhon, Étude sur la philo-
sophie morale au xix® s., p. 143, et G. Pirou, Proudhon et le syndicalisme
révolutionnaire, p. 52.
3. Bougie : il n'en reste pas moins que dans la Création de V Ordre :
« Proudhon a mis le doigt sur le noyau du matérialisme historique.
S'il est vrai que le matérialisme est avant tout une technologie,
une philosophie de l'outil, un bilan de ce que doivent à la trans-
formation des moyens de production la structure sociale et les habi-
tudes intellectuelles elles-mêmes. Le souci de l'action et des influences
directes ou indirectes exercées par les formes directes de l'action a
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 95
Cette richesse n'est pas le fruit d'un éclectisme ou d'un syncré-
tisme groupant artificiellement des théories dont il reste le
découvreur, mais d'un pluralisme travailliste englobant
les divers plans sous lesquels est saisie la réalité du travail.
Un pluralisme travailliste : telle apparaît la clé de toute
la pensée proudhonienne. C'est elle que nous découvrirons au
centre de toutes les constructions proudhoniennes, qu'il s'agisse
de sa construction économique et de sa démocratie mutuelliste,
de sa construction politique et de son fédéralisme, de sa construc-
tion philosophique et de sa conception d'une justice réciproque,
de sa conception éducatrice enfin et de son enseignement
« polytechnique ».
Mais à ce pluralisme travailliste, c'est par sa conception
sociologique du travail qu'il y parviendra. Et c'est par une approche
sociologique qu'il donnera toute sa dimension et son relief
à cette réalité qu'il a découverte dans l'étude de l'économie.
G. Bougie avait parfaitement raison d'affirmer : « Nous nous
sommes aperçu qu'il existe une sociologie de Proudhon qui,
peut-être, fournit la clé de beaucoup de ses thèmes ^. »
Mais cette sociologie est une sociologie économique. Elle
fait partie intégrante de l'économie politique. Elle en fait une
socio-économie.
C'est ainsi que d'une part, on comprend comment le plu-
ralisme réel que cette sociologie infère de la réalité socio-
économique se traduit philosophiquement par une position plu-
raliste, par une unité pluraliste où se joignent et convergent des
conceptions apparemment différentes et, d'autre part, comment
ce pluralisme travailliste est le corollaire de la théorie de la force
collective.
Résultant de « communauté d'action » d'une pluralité
constituante, la« force collective », seule, permet de comprendre
remis à l'honneur aujourd'hui les théories de ce genre : le pragmatisme
a réveillé le technicisme. Mais d'ordinaire on néglige sur ce point
encore de rendre à Proudhon son dû. »
1. Bougie : « Le pluralisme de Proudhon... qui est comme la
racine de ses tendances économiques et politiques », p. 326; Gurvitch,
ouv. cité, p. 2 : « pluralisme sociologique », etc.
2. Bougie, id.f avant-propos, p. xii.
96 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
l'économie, ses contradictions et son équilibre dynamique.
Mais cette force collective, qui dépasse la simple sommation
de la pluralité des forces individuelles qui y contribuent, ne
peut s'expliquer alors que comme un attribut d'un être collectif,
être collectif dont l'idée-maîtresse (l'indépendance des réalités
collectives) est le fondement même de la sociologie.
G. — La société économique, être collectif.
« Pour le véritable économiste, la société est un être vivant,
doué d'une intelligence et d'une activité propres, régie par
des lois spéciales que l'observation seule découvre et dont
l'existence se manifeste non sous une forme physique, mais
par l'intime solidarité de ses membres... la réalité, j'ai presque
dit la personnalité de l'homme collectif est un phénomène
aussi certain que la personnalité et la réalité de l'homme-
individu ^. » C'est ce que Proudhon formulera plus précisément
en écrivant : « Je regarde la société, le groupe humain comme
un être sui generis, constitué par le rapport fluidique et la
solidarité économique de tous les individus, soit de la nation,
soit de la localité ou corporation soit de l'espèce tout entière ^. »
*
Ces textes sont d'une importance capitale. Cette conception
sociologique est à la base même de sa conception du droit.
C'est par elle que Proudhon échappe au faux dilemme de
l'individualisme et de l'étatisme, c'est elle qui fournit la clé
de voûte à toutes les constructions économiques de Proudhon :
LA DISTINCTION DE LA SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE ET DE l'ÉtAT
et son corollaire, leur autonomie réciproque et leur équilibre anti-
nomique. Mais comme l'a si bien analysé G. Gurvitch (ouvr.
cité, pp. 348 et s.), le « réalisme social » de Proudhon, « cette
métaphysique du groupe », comme il la désigne lui-même,
distingue trois aspects de l'être social. Les deux premiers,
1. Contradictions économiques, Éd. Lacroix, p. 100.
2. Philosophie du progrès, i''® lettre.
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 97
la « FORCE COLLECTIVE » et la « RAISON COLLECTIVE », SOnt
des manifestations, des attributs de l'être social, la troisième
est la considération de l'être collectif dans sa « réalité »
même, son existence spontanée et les lois de son organisation.
La « FORCE COLLECTIVE » cst « l'élément purement sensible
de la société » (Gurvitch, p. 348), la manifestation de la société
économique en travail, l'acte qui en manifeste l'existence.
« Les individus ne sont pas seuls dotés de forces, les collectivités
ont aussi les leurs... ces forces agglomérées constituent la force
ou puissance du groupe. » En conséquence, la force collective
« étant un fait aussi positif que la force individuelle », les
êtres collectifs apparaissent comme des réalités « au même titre
que les individus » et « par son pouvoir, de tous ses attributs le pre-
mier et le plus substantiel, Vêtre social fait acte de réalité et de vie »
{Justice, 4^ étude, L'Etat).
Mais cette force collective « immanente à la société comme
l'attraction dans la matière » reste « de la force ».
Au contraire, le deuxième attribut de la société économique,
« LA RAISON COLLECTIVE », cst à la fois « uuc communauté de
conscience » et une intelligence, « une raison sociale », cette raison
sociale dont Proudhon a cherché à reconnaître l'émergence
dans l'histoire. Et c'est cette raison sociale qui produira ce
droit spontané qui pourra être traduit iuridiquement en « droit
économique ».
De la constatation de ces deux attributs : force collec-
tive et raison collective, se déduit la considération même
de la RÉALITÉ DE LA SOCIÉTÉ économique, saisie dans son exis-
tence spontanée et dans les lois de son organisation.
Avec sa force et sa raison collective, la société apparaît
comme « un être réel au même titre que l'homme qui en fait
partie. Cet être formé d'hommes, qui n'est pas la même chose
qu'un homme, a sa vie, sa puissance, ses attributs, sa raison, sa
conscience » (Pornocratie, Ed. Lacroix, p. 119). Elle a aussi « ses
lois propres, lois des rapports que l'observation nous révèle...
dont l'ensemble forme ce que j'appelle droit économique »
{id., p. 120).
gS LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
D. — Société économique et pluralité des êtres collectifs.
Mais la société économique ne constitue pas le seul être
collectif. Elle est elle-même constituée par une pluralité d^êtres
collectifs qui sont ses « organes », tout comme les travailleurs
et leurs fonctions en sont ses « cellules organiques ».
L'être collectif qui constitue l'organe élémentaire de la société
est le« groupe de travailleurs » : « groupe industriel » d'vm« ate-
lier », « groupe agricole » d'une « commune rurale », groupe
de consommateurs d'un quartier.
Ces groupes élémentaires forment eux-mêmes par le jeu de
leurs rapports sociologiques qvii les associent, des groupes plus
larges : groupes d'industries, districts agricoles, collectivités
des consommateurs.
Ces « sociétés particulières » constituent également des êtres
collectifs, des collectivités ayant une réalité différente et des
attributs autres que celles qui les ont engendrées.
Ainsi, par formation successive et par intégration, se consti-
tue cette collectivité générale, cet être collectif que forme l'or-
ganisme économique d'une nation, voire d'une humanité : cet
organisme, c'est la société économique.
Mais la société économique et les êtres collectifs qui l'en-
gendrent ne sont pas les seules collectivités existantes. Les
groupes de producteurs et de consommateurs ne sont pas les
seules collectivités particulières. « Les compagnies savantes,
artistes, les académies, les écoles, les municipalités, les assem-
blées nationales, les clubs, les jurys » constituent des êtres collec-
tifs socio-politiques. Et en général « toute réunion d'hommes
associés pour penser et agir ensemble » {Justice, « Les Idées »)
engendre un être collectif, une collectivité particulière.
Mais ce qui est extrêmement important pour comprendre
toute la sociologie de Proudhon, c'est la conséquence que cette
constatation aura sur la constitution d'un droit économique
et d'une organisation économique. La société économique
n'est pas le seul être, la seule collectivité générale.
Distinct de ce corps économique, il y a l'Etat, corps poli-
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE 99
tique. « L'État est une réalité aussi positive que la Société »
(Théorie de V impôt, Éd. Lacroix, p. 64.) C'est un être collectif
général qui résulte lui-même de l'association de groupes socio-
politiques. Il apparaît donc, sous cet aspect, comme « la résul-
tante et non la dominante de la réalité sociale » [id., p. 69).
Mais la conquête et l'aliénation de l'État par une minorité
agissante d'individus et une conception juridique erronée ont
fait méconnaître cette véritable nature sociologique de l'Etat.
Cette « résultante sociale » devient la « dominante sociale »
et la « force collective », le « pouvoir social », de ce corps poli-
tique est employé sans cesse pour tenter d'absorber le corps
économique, la société économique et en nier ainsi la nature
autonome, la réalité indépendante.
Ce qu'il faut saisir dès maintenant dans cette conception
d'une pluralité d'êtres collectifs, qui est un des caractères essen-
tiels du « réalisme social » de Proudhon, c'est :
— d'une part qu'une organisation sociale conforme à la
réalité sociologique doit respecter ^existence et l'autonomie des
collectivités particulières qui la. constituent;
— d'autre part, et c'est la clé de toutes les constructions
proudhoniennes, et notamment de son droit économique, que
V Etat, corps politique, et la « Société économique » sont, comme en
témoigne l'étude sociologique de l'histoire, deux réalités distinctes
qui doivent s'organiser d'une façon autonome.
Sans doute, par l'identité de certains de leurs éléments de
base, qui sont avant tout les hommes, qu'ils soient travailleurs
ou citoyens, et par la similitude de leur constitution sociolo-
gique, corps économique et corps politique sont en état d'in-
terdépendance.
Cette interdépendance est telle qu'ils constituent, le plus
souvent, ensemble, une « nation » qui est également « un être
collectif» général, «une personne vivante», comme l'écrit
Proudhon à Michelet.
Mais de cette interdépendance, de cet accouplement, de
cette union dans une nation, ne saurait s'inférer une intégra-
tion, une confusion, mais simplement une complémentarité. La
société économique devra donc, pour se conformer à sa loi
100 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ECONOMIE
sociologique, se constituer d'une façon autonome. Dès lors,
pour organiser ce corps économique, pour l'institutionnaliser,
il faut l'étudier en détail, dans sa constitution originelle, dans
sa réalité organique.
E. — La constitution organique de la société écono-
mique.
Dans quelle réalité « organique » se présente la société écono-
mique spontanée avant même qu'un droit économique ne l'ins-
titutionnalise ?
Dans ses unités constituantes, la société économique, l'or-
ganisme économique apparaît en allant du simple au complexe :
lO dans la série des «fonctions associées » remplies par les tra-
vailleurs individuels;
2° dans la série des « groupes de travailleurs des ateliers »,
entreprises ;
3° dans la série des entreprises d'une même communauté écono-
mique, et par extension, dans l'association des diverses commu-
nautés économiques existantes.
Mais le principe constituant, qui associe ces unités écono-
miques en un organisme économique, se découvre dans le « tra-
vail ». Il n'est autre pour Proudhon que la loi organique de la
société, « la série s'incarnant dans la société ». Car c'est le fait
du travail (cette « idéo-réalité, cette action intelligente des
hommes en société sur la matière ») qui, par ces lois de la
division et de la force collective, diversifie en fonctions et
associe en groupes ces éléments constituants, et engendre ainsi
la société. Sans lui, « la société serait nulle » {Création de V Ordre,
n° 374)-
Ainsi, au départ de la constitution de la société économique,
comme réalité sociologique, comme être collectif autonome,
il y a le fait fondamental du travail. « La première loi du
travail étant la division du travail, par cette loi, tous les tra-
vailleurs sont solidaires » et toutes les fonctions sont « des fonc-
tions associées» (n^ 381).
Car la division du travail nécessite pour l'accomplisse-
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE lOI
ment d'une entreprise la « communauté d'action ». C'est cette
communauté d'action, cette « force collective » qui crée une
collectivité primaire, un être collectif élémentaire. Celui-ci se
manifeste par une « force collective » engendrant un « surplus
productif» supérieur à la somme des productions que chacun
des travailleurs aurait réalisée séparément. Cette collectivité
primaire, c'est « le groupe des travailleurs », c'est 1' « atelier ».
Nous dirions aujourd'hui l'entreprise.
« L'unité constitutive de la société est (donc) l'atelier »,
qui est à la fois une série de travailleurs individuels et une
collectivité, une communauté qui a une réalité différente de
chaque travailleur pris en particulier. « Car l'atelier implique
nécessairement un intérêt de corps et des intérêts privés, une
personne collective et des individus... viennent ensuite les
rapports d'atelier à atelier. » {Contradictions économiques, Éd. Gar-
nier, ch. V, p. 223.)
C'est par ces rapports d'atelier à atelier qui se constituent
par l'association naturelle de ces communautés élémentaires
la société économique, l'organisme économique.
Ainsi, si le travailleur remplissant une fonction économique
est en quelque sorte le germe de la société économique, V atelier
né de l'association des fonctions en apparaît comme Yembryon.
La société économique qui résultera des rapports d'atelier à
atelier en sera le « corps » constitué. Mais la loi qui régira tout
le processus restera le travail.
C'est pourquoi Proudhon peut écrire : « Le travail considéré
dans sa division nous découvrira le caractère essentiel du tra-
vailleur, les conditions qui rendent la fonction utile et normale,
et de cette conception fondamentale... nous arriverons par une
sorte d'intégration... à l'organisation de la société. » (Création
de l'Ordre, n^ 415.)
De V « organographie » sociale à la « constitution sociale », en
passant par l'organisation de l'entreprise, tel est, sociologiquement, le
déroulement du processus créatif selon lequel se constitua la « société
économique ».
102 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
*
* *
« Le travail est un, écrit Proudhon dans ses Carnets à la
date du ii mars 1847. La valeur, idée essentiellement sociale,
est une. Toutes les divisions et sous-divisions n'expriment pas
au fond des fractions véritables, mais des relations et des pro-
portions. Dès lors que l'homme travaille, la société est en lui, son
travail est divisible, partant échangeable, et finalement appré-
ciable. » On voit là encore en passant comment la « consti-
tution de la valeur » est le point de départ de sa socio-économie,
le travail de l'homme en société son fil conducteur, et comment
sa comptabilité économique débouche sur sa sociologie écono-
mique. Mais« chaque division (du travail), continue Proudhon
dans le même passage, est comme un point de vue particulier
du haut duquel on peut embrasser tout le travail, chaque pro-
duit est une espèce qui rappelle tout le régime industriel, chaque
fraction de franc... indique un point de comparaison qui
rappelle toute la valeur.
Dajis la société travailleuse, conclut-il, il n'y a pas des tra-
vailleurs, il y a un travailleur unique diversifié à Vinfini. »
On saisit alors comment Proudhon va, pour dégager la loi
spontanée, constitutive de la société, l'étudier d'abord dans ce
microcosme social qu'est la. fonction pour l'étendre ensuite à l'en-
semble de « la constitution sociale ».
Ainsi « organiser la société, c'est décrire une série : série
réelle et série individuelle tout ensemble : car si la série sociale
est inaltérable dans sa forme, ses unités organiques sont à la fois
vivantes, intelligentes et intelligibles », car ce sont des fonctions
remplies par des hommes et des communautés humaines. C'est
alors que l'organisation de la société économique apparaît
comme un processus idéo-réaliste : « organiser la société, ne
craint pas d'écrire Proudhon, c'est opérer, en quelque sorte,
la synthèse de la matière et de l'esprit » (n° 596). C'est égale-
ment ainsi qu' « organiser le travail, c'est délimiter les fonc-
tions, puis les grouper » selon les lois sociologiques du travail
et aboutir ainsi progressivement à la détermination du « règne
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE IO3
industriel» (n^ 441). Dès lors, «organiser le travail, répète
encore Proudhon, c'est trouver la série naturelle des travail-
leurs, la série sociale » dont« l'unité organique est le travailleur,
en langage un peu plus abstrait, la fonction » (n° 413).
C'est de la découverte de la loi sociologique de la fonction
que l'on induira la loi d'organisation de l'atelier et, partant,
celle de la société économique tout entière. Ainsi, après cette
démarche inductive, pourra- t-on observer le fonctionnement
de cet ensemble social, dégager les lois générales qui régissent
ses relations, et par voie de conséquence la croissance de
la société économique. Proudhon a consacré de longs déve-
loppements à ces deux lois de la fonction : la « spécification »
et la « composition », et nous avons déjà dit ce qu'il fallait
entendre par ces termes. « Spécialité du travailleur, spécia-
lité de l'atelier et des instruments de travail, telle est la
première condition du travail, le premier caractère de la
fonction» (n^ 418). Mais la spécialité de la fonction ne per-
met l'intégration sociale du travailleur, et la consécration de
sa liberté, qu'à condition d'être « spécification », c'est-à-dire
«non Tpoint fraction ou morcellement» (n" 417) d'une tâche
commune, mais attribution définie d'une tâche particulière,
personnalisée. Ce caractère spécifique de la fonction appelle un
corollaire, une deuxième loi : la « composition ». Il ne doit
pas y avoir « décomposition de l'œuvre industrielle » entre les
travailleurs. Ce qui aboutit au« travail parcellaire» qui entrave
la liberté, mutile la personnalité, annihile la responsabilité
du travail » et conduit à la décomposition du corps social. Mais
il doit y avoir en vertu de la loi organique du travail « une
différenciation ». Ainsi, pas de fragmentation des tâches, mais
un « dédoublement » ; « le travail, manifestation de l'intelli-
gence humaine, suit les lois de la nature. Il ne divise pas, si
j'ose employer ce langage chimiste, en ses parcelles intégrantes,
il se dédouble en ses espèces constituantes» (n" 420).
Dans la fonction, les « caractères d'une opération synthé-
tique doivent-ils être conservés? ». Chaque fonction doit cor-
respondre à une opération économique complète.
« Par la spécification, le travail satisfait aux vœux de notre
I04 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
personnalité qui tend invinciblement à se différencier, à se rendre
indépendante, à conquérir sa liberté et son caractère; par la
composition, le travail répond à tous les besoins de l'intelligence,
à sa faculté inventive et organisatrice, comme à son amour
de synthèse et d'unité » (n° 434). C'est par la composition de
la fonction que le travailleur est rendu « responsable ».
Il ne faudrait pas croire que cette socio-technique que déve-
loppe Proudhon nous éloigne de la société économique et de
son fonctionnement. « L'honune-machine, dans sa spécialité
atomique » est une cellule sociale qui dégénère, un cancer de tout
le corps social. Une poussière « de travailleurs parcellaires »
ne forme pas une société vivante, mais constitue sa négation.
« Les lois de la nature ne sont jamais impunément violées.
Ce qui nuit à l'individu ne profite pas à l'économie sociale »
(no 427).
Du reste, c'est toujours à partir de la même réalité du travail,
cette loi créatrice de la société, que se déduisent les principes
sociologiques qui doivent régler et les lois spécifiques de la
fonction et les lois générales de la société. « Division du travail »,
«force collective », « spécification », « composition », ne sont que les
corollaires d'une même loi générale. Non seulement ces lois du
travail correspondent à des réalités psycho-sociales ^ qui
témoignent de l'interpénétration du travailleur sociétaire et
de la société travailleuse; mais dans les lois de la fonction, et
dans les lois de la société, se révèle le même couple antinomique
de différenciation-association et de compétition-solidarité, ce
principe contradictoire qui, à travers la série organisatrice du
travail, constitue la loi de tout développement.
La loi de « spécification » de la fonction, et la loi de « compéti-
tion » qui anime la société économique ne sont que des appli-
cations de cette loi élémentaire : V « antagonisme » qui pousse
chaque être, individuel ou collectif, à la différenciation et à
l'indépendance.
I. « L'association est le corollaire de la division du travail. La
solidarité est le corollaire de la force collective. La personnalité du
travailleur et la liberté individuelle sont le corollaire des lois de
spécification et de composition. » {Création de V Ordre, nP 443.)
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE IO5
La loi de « composition » de la fonction et la loi d' « association »
qui anime également la société ne sont que des applications
de cette deuxième loi élémentaire celle de la « solidarité », qui
pousse chaque être individuel et personnel à l'union et à
l'interdépendance.
Antagonisme-solidarité forment ce « couple antinomique »,
Cette loi et cette contre-loi sont indissolublement liées dans tout
processus créatif, et tout particulièrement dans celui qui com-
mande le développement de la société économique.
A l'intérieur de la loi organique du travail, agit cette
relation antinomique. Elle joue donc non seulement au sein
de la société économique, entre les éléments constituants,
mais entre ces éléments et la société économique elle-même.
Elle joue, en particulier, entre le travailleur sociétaire et la
société de travail.
Aussi, qu'on ne se méprenne pas sur les rapports qui doivent
exister entre cette société économique et ses éléments consti-
tuants.
De l'observation de la réalité sociologique, Proudhon a déjà
dégagé la théorie de l'être collectif, par laquelle il conjugue
« réalisme social » et personnalisme. Une personnalité irréductible
et autonome est reconnue non seulement à la société écono-
mique elle-même, mais aux travailleurs, à l'entreprise, aux
groupes économiques.
Dès lors, d'une plus large étendue de son champ d'action,
une collectivité économique ne saurait tirer une prétention
hiérarchique absorbante vis-à-vis de groupes plus restreints,
pas plus que du rôle d'éléments constituants on ne saurait
induire un rôle de subordination annihilante vis-à-vis des
groupes constitués.
Car c'est justement l'action autonome des personnes qui
permet le développement et la survie des groupes — comme
c'est l'existence autonome et le développement indépendant
des groupes qui permet aux collectivités plus larges (sociétés
particulières et sociétés générales) de naître, de vivre, de
survivre et de s'engendrer mutuellement.
Ainsi, abstraction faite de fictions juridiques mutilantes,
I06 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
quelle nature de rapports spontanés l'observation sociologique
va-t-elle faire apparaître entre les personnes, les groupes et la
société économique?
— des rapports de compétition : la loi de l'antagonisme est une
loi élémentaire de la vie (loi de création, de production, de
répartition) ;
— et des rapports de commutation : la loi de la solidarité est
la seconde loi élémentaire de la vie (loi de participation,
d'échange, d'association).
C'est alors que l'on aperçoit les liaisons étroites qui existent
entre le « réalisme social » et la « dialectique sérielle » de
Proudhon. Cette dialectique sérielle, Proudhon l'a dégagée,
en même temps que le réalisme social, de ses analyses de
l'économie et de son travaillisme historique. Si, pour lui, le
réalisme social apparaît en quelque sorte, avec sa théorie de
l'être collectif, à la fois comme la statique et la base de sa
sociologie économique, la dialectique sérielle en constitue à la
fois la dynamique et la méthode.
C'est elle qui, schématisant les rapports de la société en
acte et de ses éléments, va permettre l'intelligence et la maîtrise
de ces rapports et la constitution d'une sociologie économique.
§ 4. La dialectique sérielle.
Lutter, se distinguer pour être, échanger, s'unir pour être
plus : tels sont les deux pôles irréductibles et indispensables, la
dialectique vitale de toute personnalité tant individuelle que
collective.
Dès lors, pour Proudhon comme dans le domaine du sport,
LA PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITÉ u'cst la traduction réaliste
de la vie, qu'associée avec une philosophie de la lutte,
DE LA compétition.
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMIQUE I07
A. — Un processus dialectique réel.
Concurrence et échange, compétition et participation éco-
nomiques se révèlent à l'expérience comme les deux forces
vitales aboutissant au libre développement de l'économie et
des travailleurs qui l'animent et la composent. Si par leur
action propre elles s'opposent, elles se révèlent complémen-
taires lorsque, englobées dans la série économique engendrée
par la division du travail, elles sont considérées dans le contexte
dynamique du travail et dans son action associative. Le travail,
nécessaire comme condition de la survie, libre comme l'action
intelligente de l'homme sur la matière, est la loi organique,
constituante des personnes et de la société dont l'antagonisme
et la solidarité ne sont que les lois fonctionnelles.
Force créatrice de la personnalité, «force plastique » de la société,
réalité concrète associant dynamiquement, dans l'effort de
l'action, la matière, l'esprit et les personnalités individuelles
et collectives, le travail est, par ce fait, la loi, la force associa-
tive qui maintient accouplée l'antinomie compétition-partici-
pation. A condition de ne pas être dénaturé par une appro-
priation abusive et une aliénation stérilisante, il en est aussi la
« force organisatrice », la « série », la « loi de classification et
de progression » qui en permet 1' « équilibration » dynamique.
« Idéo-réalité », effort matérialisé, action concrète des indi-
vidus en société et des collectivités intelligentes, complexe
fonctionnel de matière et d'esprit, le travail, dans son libre
développement (qui n'est autre que le développement d'une
liberté efficiente) permet l'établissement d'un rapport d'équi-
libre, le dégagement d'une « loi de réciprocité », la prise de
conscience de cette « loi de mutualité » qui n'est autre que la
première forme de la justice.
Sur le plan de l'économie, cette « justice commutative »,
engendrée par le travail, se formulera concrètement en un
droit économique, droit mutualiste qui, en termes de réci-
procité, traduira simultanément sous l'angle de la production
la« balance » des biens et services (telle qu'elle ressortira d'une
I08 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
véritable comptabilité économique) et sous l'angle de l'orga-
nisation r « équilibre » entre les forces économiques (telles
qu'une sociologie économique en aura dévoilé les règles).
Ainsi ce droit économique, expression d'une justice commu-
tative, traduite en termes de politique économique, est-il
défini par Proudhon « comme la synthèse des deux premières
divisions ^ » de sa socio-économie, celle des mécanismes pro-
ductifs et celle de l'organisation économique.
Mais avant de passer à l'étude du dernier volet de ce tryp-
tique, il est nécessaire, pour sa compréhension, d'insister sur
la liaison qui existe entre le « réalisme social » qui sera la
source de ce droit et la « dialectique sérielle » qui en sera le
jaillissement.
* *
C'est à partir de l'observation de l'économie et de ses contra-
dictions, et de l'histoire analysée à la lumière d'un travaillisme
historique, que Proudhon, juste après la rédaction de ses
premiers Mémoires, dégage, dans sa Création de V Ordre dans
Inhumanité, cette « dialectique sérielle ». Reposant sur le postulat
de l'identité des lois régissant le monde, la vie et la pensée, elle
se présente comme une formulation dynamique du mécanisme de ces
lois et partant comme une méthode pratique de les assimiler intel-
lectuellement, de les maîtriser volontairement et de les utiliser pragma-
tiquement. Le monde humain et le monde matériel — la vie,
l'action et l'effort les imbriquant continuellement dans leur
réalisme — apparaissent comme une pluralité d'éléments irréduc-
tibles, à la fois aîitagonistes et solidaires.
Le monde économique — quelles que soient les forces qui
tentent de le réduire en l'aliénant — n'échappe pas à ce plu-
ralisme de fait. Constituant type de ce pluralisme, 1' « anti-
nomie » est un « couple ^ » de forces composé par l'opposition
de deux éléments à la fois antagonistes et complémentaires.
Ainsi, par l'opposition des éléments pris deux à deux, se
I. Création de V Ordre, ch. IV, n» 383.
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE IO9
constitue une succession, une chaîne d'antinomies sans autre
lien apparent entre elles que leur rapport antagoniste. Le monde
ainsi saisi apparaît nécessairement comme contradictoire, et
l'économie en particulier comme une succession de « contradictions
économiques ».
Or, la résolution de l'antinomie est impossible. Pourquoi?
Parce que c'est de l'opposition des éléments antinomiques, de
leur confrontation réciproque que naissent le mouvement et la
vie. La synthèse est artificielle. Elle ne résiste pas à l'épreuve
de la vie, ou entraîne la mort. Sur le plan économique, la
compétition et la participation constituent par excellence l'an-
tinomie type qui suscite le mouvement économique et sans
laquelle, par suite de la stérilisation des forces libres, l'économie
dégénère 1.
L'économie serait-elle donc condamnée pour survivre à
n'être qu'une succession de contradictions? Non! car l'obser-
vation de la réalité économique comme celle d'autres réalités
(et Proudhon évoque parallèlement les travaux de Jussieu et
de Cuvier sur la botanique et la zoologie) révèlent que la
chaîne antinomique — qui exprime les lois élémentaires de
l'antagonisme et de la solidarité — sont intégrées naturellement
dans des séries qui en forment la loi organique. La « série » se
présente comme une force associative et organisatrice qui
traverse, sous-tend et discipline le mouvement dialectique des
chaînes antinomiques. Dans l'économie, le travail constitue
la série type ^ qui parcourt et soumet à sa force organisatrice
les antinomies économiques. En fait, le travail constitue une
série générale, sorte de faisceaux de séries particulières qui
apparaissent comme autant de lignes de force.
Autre loi organique de l'action humaine : la guerre qui orga-
nise négativement antagonisme et solidarité et constitue une
série générale inverse de celle que le travail constitue positive-
ment. Dès lors, le monde apparaît comme une trame de séries
1 . Philosophie du progrès, eh. VIII.
2. Pour Proudhon, le travail est la série « s'incarnant dans la
société» économique, Création de l'Ordre, p. 269.
IIO LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
évoluant elles-mêmes par le mouvement résiiltant de la somme
des tensions internes.
B. — Une prise de conscience d'un ordre idéo-réaliste.
La « DIALECTIQUE SÉRIELLE » apparaît donc comme une
loi de progression et d'organisation, un principe organique de
différenciation et d'association simultanée, un processus général de
croissance commun au monde matériel, à l'esprit, à l'homme,
à la société (dont les dominantes sociales sont le travail ou la
guerre) et à l'intérieur duquel se développe en une « dialec-
tique de conflit et de solidarité » (J. Lacroix), une chaîne
de couples antinomiques dont l'opposition interne des deux
termes accouplés est la source de tout mouvement et de toute
vie. Leur propriété essentielle est leur impossibilité de se
résoudre en synthèse et leur possibilité de « se balancer » par
le jeu de l'équilibre des contraires, soit terme à terme, soit par
opposition avec d'autres couples antinomiques.
Tout ordre se découvre ainsi simultanément comme une dia-
lectique ANTINOMIQUE, sourcc de tout mouvement et de
toute liberté, et la traversant, comme une loi sérielle, une
SÉRIE ASSOCIATIVE, sourcc de tout équilibre et de toute unité.
Cette vision dynamique n'est autre que celle d'un ordre
en création. C'est le mouvement engendré par cette dialec-
tique antinomique qui frappe d'abord l'observateur.
« En effet, pour quicoiaque observe de près le mouvement
de la civilisation, le progrès apparaît comme une immense chaîne
dialectique. » (Idée générale de la révolution, p. 6. j « L'opposition,
l'antagonisme, l'antinomie éclatent partout. » (Théorie de l'im-
pôt.) Dès lors, une évidence s'impose : « Le monde moral
comme le monde physique repose sur une pluralité d'éléments
irréductibles et antagonistes et c'est de la contradiction de ces
éléments que résultent la vie et le mouvement de l'univers. »
(Théorie de la propriété, p. 231.J
Le monde, la société et l'homme témoignent de cet anta-
gonisme dialectique : « Le monde, la société, l'homme sont composés
d'éléments irréductibles, de principes antithétiques et de
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE I I I
forces antagonistes. » (Théorie de V impôt, p. 239. y) L'économie
comme le droit se révèlent ainsi antinomiques : « La science
du droit, comme celle de Véconomie roule sur de perpétuelles
antinomies.» (Lettre à Langlois, 30 décembre 1861.)
Mais à travers ce mouvement dialectique, à travers cette pluralité
d'éléments antinomiques, se révèle le travail d'une force
organisatrice, d'une loi d'organisation, créatrice d'unité, d'ordre
et de progrès : c'est la loi sérielle, «la série ». Agissant à U inté-
rieur même de ce mouvement, la tiaversant, la disciplinant
et respectant la pluralité des éléments et leur antagonisme,
elle les amène à une unité pluraliste et à une tension dj>?ia-
mique.
Ainsi, l'ordre apparaît-il, à l'état spontané, « comme unité dans
la diversité... Cette unité est l'œuvre de la série» (Création de
r Ordre), loi d'organisation et d'équilibre qui se décèle dans
le monde en création.
Mis en présence de ce double mouvement qui se conjugue
pour engendrer un monde en création continue, l'observateur
en vient à admettre — comme force de Vordre, l'antagonisme,
r« antinomie » et ce mouvement dialectique qui en résulte,
— et comme forme et principe de cet ordre, la loi sérielle,
la « série », ce processus organique et organisateur.
Ayant ainsi pris force par Le mouvement dialectique, V ordre prendrait
forme par la « série »... « cette loi suprême qui gouverne la
nature, donne la forme à nos pensées, redresse nos jugements
et constitue la science ». « Elle peut être ainsi définie » intel-
lectuellement, comme « V intuition synthétique dans la diversité,
la totalité dans la division » (Création de V Ordre, n° 300J .
Dès lois, « découvrir une série c'est apercevoir l'unité dans
la multiplicité, ce n'est pas créer l'ordre en vertu d'une prédis-
position de l'esprit, c'est se mettre en sa présence, et par l'éveil
de son intelligence, en percevoir l'image» (n° 254).
Par suite, la série apparaît comme la découverte, dans
une « totalité déterminée » constituée d'une pluralité dialec-
tique d'éléments antinomiques, d'une unité pluraliste, qui
la traverse et la fait participer à la formation d'un ordre
progressif. Le concept d'unité n'est autre alors, dans l'esprit
112 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
de l'observateur, « que l'intuition de la série ». L'esprit dis-
tingue en effet « d'abord une totalité déterininée, puis dans cette
totalité, il reconnaît des parties et acquiert le principe de
pluralité » qui n'est autre que la traduction dans l'esprit d'un
pluralisme réel, « enfin saisissant le rapport d'identité qui les
unit..., elle arrive au concept d'unité » et à la perception d'un
ordre pluraliste (n^ 341).
Ainsi, le monde matériel, l'esprit, l'homme, la société
sont-ils, dans le principe même de leur constitution, une unité
pluraliste, un antagonisme discipliné, organisé, « sérié ».
« Otez l'antinomie, le progrès des êtres est inexplicable. Otez la
série, le monde n'est plus qu'une mêlée d'' oppositions terribles. » (Créa-
tion de l'Ordre, p. 396.) L'antinomie est la source de la société
et de la liberté tant individuelle que collective.
C'est le JEU que permet V antagonisme de ces facultés qui permet
à l'homme ce « composé de puissance », la maîtrise de ce jeu
qui devient ainsi liberté (cf. Justice, conscience et liberté
contradictions économiques, ch. XI).
C'est le jeu des forces collectives qui permet la liberté des
personnes collectives.
Ainsi, précise Proudhon, « ce qui rend la société possible est,
à mes yeux, la même chose que ce qui rend la liberté possible :
l'opposition des puissances » {Justice, t. III, p. 212).
Dès lors, toute résolution de ces antinomies vitales, toute
« SYNTHÈSE » qui prétend confondre les deux éléments qui
composent le couple antinomique, base de toute chaîne
dialectique, est-elle, soit artificielle, soit mortelle, procédé factice^
ou processus « fatal ».
Ainsi « les termes antinomiques ne se résolvent pas plus que les
pôles opposés d'une pile électrique ne se détruisent... ils sont
la cause génératrice du mouvement de la vie, du progrès... Le
problème consiste à trouver, non leur fusion — ce qui serait
I. En 1843, dès la Création de l'Ordre, donc avant tout contact avec
Marx, Proudhon, contrairement à l'affirmation de ce dernier qui
prétendait l'avoir « infecté d'hégélianisme », critique le système
hégélien qu'il connaît déjà fort bien : « La synthèse, écrit-il, ne
détruit pas réellement la thèse et l'antithèse, le système de Hegel n'est
qu'un artifice de langage. » {Création de l'Ordre, ch. III, n»» 283 et s.)
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE II3
la mort — mais leur équilibre, équilibre sans cesse instable,
variable selon le développement même des sociétés » ( Théorie
de la propriété, Ed. Lacroix, p. 52).
« L'antinomie ne se résout pas. Là est le vice fondamental
du système de Hegel » {Justice, Les biens) qui n'a pas compris
que « V antinomie ne fait qu'exprimer un fait et s'impose impé-
rieusement à l'esprit ».
En faisant intervenir artificiellement un troisième terme
qu'elle croit faire provenir de la fusion des deux termes du
couple antinomique, cette dialectique conduit sur le terrain
politique et social « à l'absolutime gouvernemental, à la
prépotence de l'État, à la subalternisation de l'individu»
{Guerre et Paix, Éd. Dentu, p. 162), et sur le terrain philoso-
phique, « à la négation de la liberté » {Justice, 9^ étude) .
A l'observateur de la réalité physique, psychique, sociale,
il apparaît donc que le couple antinomique ne peut être réduit
en un troisième terme, ce qui supprime toute possibilité de
liberté et de vie. « Les termes se balancent soit entre eux, soit
avec d'autres termes antinomiques », mais « une balance n'est
pas une synthèse» {Justice, Les biens), c'est un équilibre dyna-
mique, un BALANCEMENT, uuc équilibration de ces deux termes
dans leur marche antinomique naissant de leur opposition syn-
chrone et de« leur action réciproque » {Pornoc, Éd. Lacroix, p. 123).
Ainsi l'antinomie, la chaîne des antinomies, la pluralité
antinomique apparaît-elle comme la loi d'existence et de
développement de toute vie, de tout organisme, qu'il soit
végétal ou animal, individuel ou social : « Qui dit organisme
DIT COMPLICATION, écrit Proudhon avant Teilhard. Qui dit
pluralité dit contrariété, INDÉPENDANCE » {Théorie de Vim-
pôt, p. 234). Mais « de même que la vie suppose la contradic-
tion, la contradiction à son tour appelle une force organi-
satrice » {Solution du problème social, p. 93). Il y a au sein même
des conflits « une force organisatrice» {Justice, t. III, p. 256).
Cette force organisatrice, c'est V œuvre de la « série ».
Deux espèces de séries dominent pour Proudhon le monde
social :
— la série positive du travail, l'ordre économique productif
114 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
qui crée une ufiité d'association en catalysant les solidarités,
pôle positif du couple antinomique qui en constitue le facteur
6^ union intérieure;
— ou la SÉRIE DE LA GUERRE, Ordre destructif qui engendre
une unité de compétition en magnétisant les antagonismes, pôle
négatif du couple antinomique, qui en constitue la contradiction
interne.
C. — Une méthode inductive et pragmatique.
En l'homme, pour Proudhon, « l'entendement comme la
conscience semble constituer aussi des catégories sérielles qui
embrassent toutes les antinomies » de l'être, (cf. lettre du
17 janvier 1862 [Correspondance, t. XI, pp. 349-350).
Mais en fait, « la série n'est pas une forme de l'entendement,
amorphe de sa nature. Elle est d'abord une impression de la
réalité sur V entendement » {Création de V Ordre, n" 590).
La « SÉRIE » est avant tout « réelle ». Dans le monde
minéral, végétal, animal, humain, social, elle exprime une
force associative « qui résiste... et se brise », et se désintègre
ou se décompose « plutôt que de se soumettre à aucune méta-
morphose » {Création de V Ordre, n^ 361).
Ainsi, « d'après cette théorie idéo-réaliste, la réalité
de l'être irait en croissant du minéral au végétal et du végétal
à l'animal et à l'homme : elle atteindrait son maximum dans la
société, la chose à la fois la plus libre et qui souffre le moins
l'arbitraire de ceux qui la gouvernent » (id.) .
On voit ici transparaître, par cette théorie idéo-réaliste, au
centre même de la dialectique sérielle, cet axiome du réalisme
social de Proudhon : la société économique se décompose ou
dégénère si elle n'est pas constituée selon ses lois sociologiques,
selon la loi sérielle du travail.
Mais il peut y avoir une catégorie de « séries idéelles ».
« En vertu de l'activité propre de l'entendement, elle est en
certains cas une création opérée par l'esprit à l'image de la nature »
{Création de l'Ordre, n° 590).
C'est par ce procédé d'une schématisation « idéelle », opérée
UNE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE II5
à l'image de la réalité, d'une « logique » formelle copiée sur la
« logique » réelle du monde, que la dialectique sérielle de processus
CRÉATIF EFFECTIF PEUT DEVENIR UNE METHODE EFFICIENTE.
C'est ainsi que se calquant sur la démarche spontanée
du développement socio-économique de la société, elle pourra
en acquérir l'intelligence et la maîtrise, et en devenir la méthode.
Alors, r « antinomie » devient la marche d'une « logique » qui
procède, à l'image de la réalité, par la « contradiction » et
par le « balancement » antinomique.
« La série idéelle étant (alors) un calque de la série réelle, para-
digme authentique de l'intelligence» (n^ 590), devient Vunité
de cette logique, la loi qui rassemble la chaîne des antinomies
en un ensemble harmonique.
Dès lors, décalque de la réalité, « Isl dialectique est proprement
la marche de l'esprit, d'une idée à l'autre, à travers une idée supérieure,
une série» {Contradictions économiques, ch. IX).
Cette marche sera d'autant plus une représentation réelle
d'un processus fidèle que I'idée sera fidèle à ce qu'elle est
dans son origine : un rapport dégagé d'une action.
En effet, « toute idée naît de l'action et doit retourner à l'action
sous peine de déchéance pour l'agent ». C'est pourquoi cette
marche des idées enfantées par copie du processus réel, cette
dialectique sérielle dégagée du processus créatif du travail
dans la société, ne doit cesser de se « réincarner » dans ce travail.
« Cela signifie, enchaîne aussitôt Proudhon après le passage
cité, que toute connaissance a priori est sortie du travail et
doit servir d'instrument au travail. » (Justice.)
Ainsi, dans cette optique pragmatique, « tout ce que l'obser-
vation révèle est loi de la pensée... Il est donc vrai de dire
que les choses sont les types des idées » et dans cette optique,
dans cette optique seulement, qu'elles apparaissent aussi,
en quelque sorte « comme des idées réalisées ».
Ainsi, la dialectique sérielle se découvre-t-elle comme une
méthode « idéo-réaliste » qui s'oppose au matérialisme
comme à l'idéalisme. « La théorie sérielle, écrit Proudhon...
c'est par elle que nous réfutons l'idéalisme. » {Création de
l'Ordre, n^ 358.)
I l6 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Car l'idéalisme crée des séries artificielles sans rapport avec la
réalité. Dès lors, ce ne sont plus « des idées » au sens pragma-
tique que leur donne Proudhon, mais des mythes, des
« chimères » ou, dans le langage proudhonien, « des idéoma-
NIES ».
« La série artificielle est funeste, lorsqu'au lieu de se pré-
senter comme auxiliaire de la série naturelle, elle la méconnaît
et prétend en usurper le rôle. Alors la nature, en lutte avec
le génie de l'homme, l'écrase de ses propres œuvres, la science
déraisonne, l'industrie est stérile, l'art grimace, le despotisme
s'empare de la société jusqu'à ce que l'arbitraire de l'homme
cède à la nécessité» {Création de V Ordre, n" 233), c'est-à-dire,
selon cette optique, à ce qu'il obéisse, pour développer ses
actions libres, aux lois de sa nature.
A l'inverse, les séries idéelles, calque des séries réelles, sont
en quelque sorte un « complément de la création » (n° 359), « une
création continuée », « une création opérée par l'esprit à l'image
de la nature » (no 590) ^.
I. Cette dialectique sérielle, lors de son exposition dans la Création
de l'Ordre, fit une impression profonde dans les milieux philosophiques
et socialistes allemands et russes. Elle eut « une fortune considérable »,
note A. Cuvillier (préface Création de V Ordre, Éd. Rivière, p. 28).
Elle eut notamment une influence très importante sur trois hommes
dont la pensée exerça une action dominante : Marx, Grun et Herzen.
Pour Grun, la Création de V Ordre est « son livre (de Proudhon) le plus
riche et le plus savant ». Par sa dialectique sérielle « il a compris la
négation de la négation... cette vérité colossale où mille crânes fran-
çais ont trouvé leur Waterloo » {Die sociale Bewegung in Frankreich,
pp. 449 et 404). Ainsi il égale pour lui les plus grands philosophes
allemands. Pour Marx, (pour lequel Grun cet autre docteur en
philosophie fut, en Allemagne, le grand rival socialiste, et en France
l'homme qui fut à l'origine de la brouille Proudhon-Marx), « ce qu'il
y a de plus intéressant dans le livre de Proudhon, de la Création de
V Ordre dans V humanité, c'est sa dialectique sérielle, l'essai de donner
une méthode de la pensée, par quoi la pensée indépendante est
remplacée par l'opération de la pensée » {Idéologie allemande, écrite
en 1845 et publiée en 1938).
Pour Herzen, qui le répandra dans toute la Russie, ce livre « est
un phénomène extrêmement remarquable... Il résout (les) anti-
nomies par des séries... par la raison dialectique qui conçoit la synthèse
comme la réalité» {Journal, Éd. de Genève, pp. 270-271).
UNE SOCIOLOGIE ÉCONOMiqUE I I 7
D. — Le travail social et la dialectique sérielle.
Le TRAVAIL, action des hommes en société sur la matière,
constitue, quant à lui, 1' « idéo-réalité » par excellence, la série-
type, celle qui rassemble en elle des séries réelles et des séries
idéelles. Il est « la série s'incarnant dans la société économique »,
la source même de la constitution sociale.
« Toutes les lois, formes, puissances de la série, trouvent dans le
travail, leur application. » {Création de V Ordre, n^ 595.)
Par sa nature idéo-réaliste, il constitue la puissance organi-
satrice de l'économie sociale. Car, « en fait, V industrie humaine
consiste dans le maniement des réalités sériées » et « dans la
substitution de séries idéelles aux séries naturelles de corps »
(n° 595).
Organiser le travail, c'est « former la série sociale des tra-
vailleurs » selon les lois organiques du travail. « Organiser la
société (économique), c'est décrire (selon ces lois) une série
réelle et individuelle tout ensemble» (n^ 596).
Mais la loi organique du travail, la loi sérielle de l'économie
demeure une loi de classification, d'organisation, Ib. forme et le
principe de V ordre productif Elle n'en est point la force et le moteur.
Si elle traverse et discipline le mouvement dialectique des anti-
nomies, des contradictions économiques qui opposent les élé-
ments de la société économique, elle en respecte le dynamisme,
source de toute production et de tout mouvement.
Dans sa marche antinomique, « la société (économique), écrit
familièrement Proudhon dans ses Carnets intimes, se balance ainsi
sur elle-même... comme la marche consiste pour ainsi dire dans
ce balancement alternatif sur les deux pieds, et tend toujours
à tomber... avant de se résoudre en progrès, ainsi la société... »
{Carnets, Éd. Rivière, 4 septembre 1846, vol. I, p. 376.)
Dans l'application de la dialectique sérielle à la société éco-
nomique, on conçoit donc que la notion d'équilibre dyna-
mique interviendra dans cette maîtrise de la réalité comme
une synchronisation à la fois particulière et générale de tous
les mouvements, chaque dérèglement antinomique risquant
d'engendrer par contagion un antagonisme général.
Il8 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Dès lors, l'effort volontaire tant individuel que collectif (effort
qui n'est à un certain point de vue que la libre application
de la loi sérielle érigée en moteur des révolutions permanentes)
devra sans cesse tendre d'une part à organiser en « loi de classi-
fication et de progression », en principe d'équilibre et de justice,
la série générale positive dont le travail révèle le principe
naturel, et d'autre part à convertir la série négative de la
guerre en compétitions économiques ^ et en « luttes d'indus-
tries », en « paix émulative ^ » pour éviter le risque d'une
désintégration générale dont la vision hante Proudhon.
On comprend alors comment dans le plan de l'économie,
la dialectique sérielle ^ apparaît comme la dynamique de
cette sociologie économique, dont la théorie de l'être collectif
serait la statique. Le droit économique mutualiste devra
traduire, dans son pluralisme dialectique, cette double
optique d'une même réalité.
1. « Afin d'assurer la paix, tenir les énergies sociales en lutte
perpétuelle. » (Justice.) « Dans une société bien ordonnée les forces
ne luttent que pour se reconnaître, se confirmer, se contrôler et se
classer. » {Guerre et paix, p. 132.)
2. La Guerre et Paix, Éd. Rivière, p. 483 et p. 438.
3. Cf. également l'influence de la dialectique sérielle sur Gambetta.
« La série, telle était sa pensée directrice, disons le mot, sa marotte.
Il faut sérier les questions. Combien de fois la formule s'est épanouie
sur ses lèvres... Gambetta nous parla alors de Proudhon et de son
livre : De la création de V Ordre dans l'humanité; c'est là, nous dit-il, que
j'ai trouvé les plus clairs développements de l'idée de série. » (« La
philosophie de Gambetta », par Deluns-Monteau, Rev. pol. et parlem,
1897, t. L PP- 263 et 264.)
Pour Proudhon, « chaque science est un mode particulier de
sériation, une variation de la loi sérielle » [Création de V Ordre, n° 301).
Il est curieux de constater d'une part comme la théorie de la particule
et de l'antiparticule constitue en physique moderne une confirmation
de la théorie proudhonienne de l'organisation antinomique du
monde, et d'autre part l'usage de plus en plus poussé cjue l'on fait de
la notion de série, tant dans la chimie (la série des composés), que
dans la physique appliquée (le montage en série, montage électrique
constitué d'une succession de pôles plus et moins), et surtout dans le
domaine des techniques statist ques économiques et de l'économétrie
(« la méthode de sériation », la série et « le pluralisme fonctionnel »
de Waguemann, etc.) et dans celui des mathématiques pures (« la
théorie des séries »).
Chapitre III
UN DROIT ÉCONOMIQUE
Ce que Proudhon entend par droit économique est à l'opposé
des conceptions traditionnelles du droit. Il ne s'agit nullement
d'une acception courante du droit envisagé comme une dis-
cipline unitaire, régie par des principes propres et s'exprimant
en une série de règles autoritaires qui dominent et s'imposent
de l'extérieur aux sujets de droit, en en fixant et en rationa-
lisant d'une façon permanente les rapports et les obligations.
Cette conception fortement ancrée dans les esprits qui fait
du droit une entité unitaire, transcendante, autoritaire, fixe,
permanente, à la fois idéalisée et rationalisante, est exactement
l'inverse de la conception proudhonienne.
Elle en est aussi éloignée que la conception abstraite et figée
d'une justice juridique (qu'implique la conception tradition-
nelle du droit) l'est de la justice proudhonienne, cette justice
concrète, vivante, sous-jacente à toute sa conception d'un droit
économique.
§ I . Un droit « SOCIOLOGIQUE ».
Si l'on voulait la qualifier d'un mot, il faudrait dire qu'il
s'agit avant tout d'une conception sociologique, sans oublier tou-
tefois qu'elle découle d'une sociologie économique, étroitement
liée dans le contexte de l'économie, à une comptabilité écono-
mique.
Ce droit économique est pour Proudhon la troisième partie
d'une véritable science économique.
I20 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ECONOMIE
C'est du croisement d'une sociologie économique et d'une
comptabilité économique qu'il résultera.
C'est grâce à ses observations sociologiques et comptables
qu'il entend en montrer la réalité concrète et les éléments
spontanés. C'est dans ces éléments qu'il prétend découvrir les
conditions naturelles d'un équilibre.
C'est de ces réalités socio-économiques qu'il attend — grâce
à leur institutionnalisation et leur organisation non hiérar-
chique — l'émergence d'une loi d'équilibre, d'une « équilibra-
tion » dynamique s'exprimant et se développant sous les formes
d'un droit souple, pluraliste et relatif.
Dès lors, ce droit économique apparaît comme l'expres-
sion d'un mutuellisme économique se présentant conjointement
— comme un principe permanent d' « équilibration » et d'or-
ganisation (« le principe de la mutualité ») — comme une
action institutionnalisante traduisant, régularisant et protégeant
en institutions ouvertes et évolutives (« les institutions mutuel-
listes ») la vie des groupes et les réalités socio-économiques, et
enfin comme un droit pluraliste (« le droit relatif et mobile de
la mutualité ^ ») exprimant les relations vivantes et les rapports
dynamiques des forces et des groupes constituant l'économie
et la société économique.
Ces prémisses permettent de comprendre comment pour
Proudhon ce mutuellisme, et le droit économique qui en
découle, s'intègrent à la science économique et en constituent
la troisième partie.
Le travail « considéré objectivement » dans ses produits a
constitué pour Proudhon la première partie de l'économie poli-
tique. De l'analyse de celle-ci il a tiré une théorie de la valeur-
travail et les éléments constituants d'une comptabilité écono-
mique.
Le travail « considéré subjectivement » dans 1' « organisation »,
dans la fonction du travailleur et dans la société économique
lui est apparu comme la deuxième partie négligée de la science
économique. Il en a dégagé sa théorie de l'être collectif et l'a
I. Révolution sociale.
UN DROIT ECONOMIQUE 121
considéré comme l'expression d'une sociologie économique.
Le travail « considéré synthétiquement » dans sa nature à la
fois objective et subjective, dans les produits et les instruments de
travail et dans les fonctions de la société économique se révèle
alors comme la troisième partie de l'économie politique, celle
qui touche aux problèmes « de l'administration et de la répar-
tition » économiques.
Comme telle, elle se présente donc « comme la synthèse des
deux premières divisions d'après les données fournies par les
théories des valeurs et de l'organisation, et a rapport à la
science du droit ^ ».
Quelles données ressortent de la production considérée sous
l'angle de la valeur-travail et d'une comptabilité économique?
Celles de la nécessité scientifique d'une balance comptable
permanente. C'est elle qui fournira à un droit économique
les bases comptables d'un droit de répartition, première partie
de ce droit économique.
Quelles tendances naturelles se dégagent de l'étude de l'or-
ganisation de l'homme et des groupes travailleurs lorsqu'on
les envisage sous l'optique d'une théorie de la force collective
et d'une sociologie économique? Celle de la possibilité pra-
tique d'une « balance » sociologique, d'une équilibration réci-
proque et évolutive des groupes et des forces économiques.
C'est elle qui fournira au droit économique, les bases sociolo-
giques d'un droit d'organisation qui constitue la deuxième partie
de ce droit économique.
Ainsi, c'est donc un même principe d'équilibre qui semble
se dégager des deux premières parties de l'économie dont le
travail constitue à la fois le lien, l'axe et la matière : balance
comptable, balance sociologique, équilibration des biens et
services, équilibration des groupes, apparaissent à Proudhon
comme deux applications (l'une, sur le plan physique, matériel,
du travail économique, l'autre sur le plan organique, social
de ce même travail), d'une loi naturelle tendant à constituer
un équilibre ou plutôt une équilibration,
I. Création de l'Ordre, ch. IV.
122 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
Par rapport aux lois élémentaires de l'antagonisme et de la
solidarité, celle-ci se révèle comme une loi organique qui en
permet l'équilibre dialectique, le balancement.
C'est le travail, force associative et organisatrice, série attrac-
tive englobant le couple antinomique, qui permet le dégage-
ment de ce rapport d'équilibre.
C'est par le travail (à condition qu'il ne soit point aliéné,
qu'il traduise « une liberté efficiente ») que ce rapport d'équi-
libre devient principe intelligible, c'est-à-dire « réciprocité » et
loi consciente, c'est-à-dire «justice». Celle-ci peut alors se
traduire en « droit réel ».
Ce droit réel, le principe de la mutualité en exprime la
réalité permanente dans des institutions ouvertes, incarnation
de groupes sociaux évolutifs, et dans un pluralisme juridique,
expression vivante d'un droit mobile et relatif.
Ayant ainsi « bouclé » la relation fonctionnelle qui unit ce
droit économique à sa sociologie économique et à sa compta-
bilité économique, on comprend alors pourquoi pour Proudhon
ces trois grandes divisions forment trois séries engagées inti-
mement l'une dans l'autre {Création de V Ordre, ch. IV, n^ 383).
En effet, ce droit ne sera pas une science juridique qui trans-
cende les réalités socio-économiques et les règles autoritaire-
ment, mais une technique immanente à celle-ci, destinée à susciter
l'émergence et à canaliser l'évolution d'un rapport naturel
d'équilibre, d'une tendance à l'équilibration, d'un « droit »
spontané que l'économie implique dans sa structure anti-
nomique. « Chaque force, écrit Proudhon dans La Guerre et
la paix, porte son droit en elle-même» (Éd. Rivière, p. 133),
même l'homme qui sous un certain angle apparaît comme
« un composé de puissance ».
« L'économie politique» — croisement de forces physiques et
de forces sociologiques — « donne naissance à un droit nouveau
qu'il s'agit de reconnaître et de constituer » (id., p. 463).
Dès lors, l'économie politique se compose de deux branches
fondamentales : « La description des forces économiques en dehors du
droit et leur régularisation par le droit» (Théorie de la propriété,
ch. X).
UN DROIT ECONOMiqUE I23
Lorsque l'économiste a analysé les phénomènes économiques,
« dégagé des moyennes, établi une balance » comptable de
l'économie, lorsqu'il a observé les forces économiques, dégagé
les rapports des groupes économiques, établi la possibilité d'une
balance sociologique, sa tâche n'est point terminée, il doit voir
dans ces tendances dégagées « l'indice d'une construction scien-
tifique à opérer» {Justice, Les biens).
Dès lors, à l'aide des « matériaux dégagés de l'expérience »,
il doit organiser « un droit économique » qui exprime et régu-
larise ce rapport d'équilibre, ce droit spontané que décèle,
malgré les aliénations des forces et les appropriations abusives,
l'étude des phénomènes et des forces économiques.
« C'est, écrit Proudhon, ce que j'appelle avec plus ou moins
d'exactitude l'application de la justice à l'économie. »
En fait, cette justice n'est elle-même que l'application cons-
tante et généralisée d'une loi d'équilibre décelée dans le jeu
même des forces et des phénomènes socio-économiques.
Ainsi conçue, « la justice, explique-t-il, ne méconnaît pas
les faits économiques, elle ne les travestit pas pour son usage.
Elle ne leur impose pas de loi étrangère, elle se borne à en
constater la nature variable et antinomique. Dans cette anti-
nomie, elle saisit une loi d'équilibre ».
Et de cette loi d'équilibre semblable à elle (puisqu'elle
en est en fait l'application consciente), elle « fait un principe
pratique, une vérité générale pour la société, une obligation »
{Justice, Les biens).
Et Proudhon, pour nuancer sa pensée, ne craint pas de
répéter : « La justice appliquée à l'économie n'est autre qu'une
balance perpétuelle ou, pour m'exp rimer d'une manière plus
exacte, la justice, en ce qui concerne la répartition des biens,
n'est autre chose que l'obligation imposée à tout citoyen et à
tout État de se conformer à la loi d'équilibre qui se manifeste
partout dans l'économie et dont la violation accidentelle
ou volontaire est le principe de la misère : ...Féconomie sociale
est un vaste système de balances » (id.) .
124 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
*
Dès lors, « la justice... en tant qu'elle s'applique aux choses
du travail, de l'industrie et de l'échange » n'est autre « que
le droit économique » (la Guerre et la PûMr,Ed. Rivière, p. 341).
Il y a ainsi un engendrement respectif de la justice par le travail
et du droit par la justice : le travail est la « force » qui engendre
les rapports socio-économiques et les soumet à sa loi d'équi-
libre. La justice économique est la « forme » mobile qui
traduit constamment cette formulation, cet équilibre de justice.
Cette justice et ce droit économique naissent donc sponta-
nément des rapports socio-économiques engendrés par le
travail envisagé comme un processus créatif basé sur les
relations homme-matière-société.
Dès lors, cette justice économique sera une « loi-rapport »
traduisant la coordination des ensembles socio-économiques,
et non une « loi commandement » (cf. Jean Lacroix, Itinéraire
spirituel : Proudhon et la souveraineté du droit. Éd. Bloud et
Gay, p. 78) édictée par une autorité hiérarchique.
De même, le droit économique ne sera pas un droit-fiction
de nature individuel attribué à un sujet abstrait, mais un
DROIT-FONCTION de nature essentiellement sociale, résultant
concrètement des rapports réciproques des éléments consti-
tuant la société économique (personnes individuelles et collec-
tives) et des fonctions remplies par eux.
Cette justice économique se traduira donc en principe
de mutualité, expression consciente et maîtrisée d'une réci-
procité de fait, et ce droit économique traduira un « droit
SOCIAL » (cf. L'Idée de droit social, G. Gurvitch, Éd. Sirey)
qui sera aussi bien un droit social personnalisé, fonction d'un
travailleur individuel, qu'un droit social sociétaire, fonction
d'une collectivité travailleuse.
Tout comme cette justice dont il émane, ce droit écono-
mique, ce droit social existe à l'état spontané à l'intérieur de
la société économique par le jeu même des éléments qui la
constituent et de la réalité collective qui s'exprime dans ces
UN DROIT ECONOMIQUE 125
rapports. Ainsi ce droit économique existe-t-il embryonnaire-
ment dès lors que, sous l'effet du travail, il y a société de fait,
et donc rapport réel, et donc justice en puissance, et donc
droit spoîitané. Ce droit est alors un « droit inorganisé », juridique-
ment un droit sans cesse aliéné par les actions hiérarchisantes,
mais un droit qui vit organiquement, qu'engendre la réalité
même des rapports sociaux. Nous avons déjà souligné que
pour Proudhon, « d'après la science nouvelle, l'homme, qu'il le
veuille ou non, est partie intégrante de la société, qui, anté-
rieurement à toute convention, existe par le fait de la division
du travail et par l'unité de l'action collective ». Dès lors,
enchaîne-t-il, « les lois concernant la production, la répartition,
l'administration... (de la société économique) résultent objective-
ment des rapports qu'engendre ce double fait et indépendamment de
la volonté et de la connaissance de V homme » (Création de V Ordre,
no 572). C'est l'erreur des théories nominalistes de ne pas
« reconnaître ce principe antérieur aux conventiotis et aux contrats,
niant ainsi V objectivité du droit » {Mélanges, III, Éd. Lacroix,
p. 144). Découvrir ce droit spontané doit être l'objectif;
une convention ou une loi qui ne le respecte pas finit par
devenir lettre morte. « Une loi ne s'invente pas, elle se découvre.
Les prescriptions du code sont lettre morte là où elles sont
en opposition avec les faits et les lois. » {Manuel d'un spéculateur,
Éd. Garnier, p. 204.)
Les lois de l'économie sociale que révèlent une comptabilité
économique et une sociologie économique existent donc par
elles-mêmes. « Les lois de l'économie sociale sont indépendantes de
la volonté de l'homme, du législateur. » Elles émanent des rapports
qui naissent dans la société du travail, « JVotre privilège est de
les reconnaître, notre dignité d'y obéir. » {Révolution sociale. Éd. Gar-
nier, p. 255.) Cette obéissance est une obéissance libératrice, une
maîtrise de son propre milieu puisque c'est la reconnaissance
d'une loi que l'on a préalablement suscitée en tant qu'élément
constituant et actif de la société économique, ce « travailleur
indivis », ce « législateur indifférencié », immanent à chacun
de nous.
126 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Ainsi, par le seul effet des lois du travail et de leurs consé-
quences socio-économiques (division du travail impliquant
échanges, force collective impliquant association), il y a donc,
indépendamment de toute convention ou loi, une société
RÉELLE, UNE JUSTICE LATENTE, UN DROIT SPONTANÉ.
Ce droit économique que Proudhon considère comme la
troisième partie d'une socio-économie doit être entendu comme
nous l'avons déjà souligné comme un mutuellisme économique.
Ce mutuellisme économique apparaît alors comme l'expression
consciente et organisée de ces trois aspects d^wi même fait social
préexistant : la société réelle, la justice immanente à celle-ci, le droit
spontané et vivant qu'elle suscite. En effet, souligne Proudhon,
« société, justice, égalité, sont trois termes équivalents, trois
expressions qui se traduisent » {Premier mémoire. Ed. Rivière,
p. 309). Aussi la constitution de ce droit économique apparaît-
elle comme un passage de l'organique à l' organisation, de l'existence
à la conscience, de la spontanéité à la volonté. Il y aura donc passage
d'une société réelle à une société institutionnelle, d'une justice naturelle
à une justice mutuelle, d'un droit-rapport à un droit-fonction.
Cette institutionnalisation des réalités sociales qui sécrètent
le droit économique va se traduire par l'émergence effective
et la libération de tous les éléments constituant l'organisme
économique, organisme et éléments que méconnaît ou mutile
une organisation purement politique.
L'institutionnalisation, la« constitution sociale » de la société
va aboutir à reconnaître la réalité et l'autonomie de la société
économique par rapport à la société politique et à la doter
d'une organisation indépendante de celle de l'Etat. Cette
réalité, cette existence autonome de l'organisme économique que Proudhon
avait décelée, dans ses conséquences, par une comptabilité
économique, et saisie, dans son fonctionnement, dans une
sociologie économique, et notamment par son travaillisme
historique, il va en faire l'existence et l'indépendance juridiques
d'un être collectif sujet de droit.
UN DROIT ECONOMIQUE 127
Et ces passages d^organismes sociaux en personnes collecti7)es
organisées vont s^ accomplir à tous les niveaux de la société économique.
Car la société économique, « ce travailleur à mille bras »,
ne saurait arriver à une existence libre si ses bras, ses membres
dont dépendent sa vie et son existence ne participaient à
cette libération.
Dès lors, la réalité sociale de l'entreprise-atelier doit aussi
être reconnue juridiquement et se constituer en une commu-
nauté de travail, un être collectif qui a son droit et son auto-
nomie. Par le même fait, la fonction du travailleur doit devenir
une réalité institutionnelle qui, en obéissant aux caractères
sociologiques de cette fonction, garantit la liberté efficietite (respect
de la personnalité) et la responsabilité concrète du travailleur
(respect de la participation).
De même que le passage de ce droit-rapport à ce droit-
fonction, le passage d'une justice naturelle à une justice
mutuelle, c'est-à-dire d'un rapport d'équilibre à une réciprocité
et d'une sociabilité de fait à un principe de mutualité, se traduira
également à deux niveaux : chez les travailleurs personnels et
dans les êtres sociaux que sont les collectivités travailleuses.
Dans la mentalité des personnes tant collectives qu'indi-
viduelles, il devra y avoir passage d'un instinct social à une conscience
sociale, ce qui implique, pour les personnes collectives, la
mutation d'une force collective en un effort collectif, et pour les per-
sonnes individuelles, d'un instinct, d'un culte primaire de la
justice en une culture de cette justice.
Et par cette culture, s'effectue un dernier passage : celui
d'une morale abstraite en une « philosophie du travail »
qui, pour être une « philosophie pratique » du métier, demande
avant tout une pratique approfondie de ce métier, une édu-
cation concrète et plénière sur le travail, une « capacité ».
Ainsi, pour qu'au niveau des mentalités la justice économique
passe à' un rapport saisi et subi instinctivement à un principe de
mutualité éprouvé et appliqué consciemment, il faut que le droit
économique fasse appel à une éthique personnelle et
COLLECTIVE qui s'intègre en fait à une culture professionnelle
complète.
128 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Du culte à la culture, de la force à l'effort, de la puissance à la
capacité, Proudhon entend prouver par cette progression que la
constitution d'une science sociale, ne fût-elle qu'économique,
implique celle d'une conscience sociale.
Une organisation mutualiste s'inspirant des structures réelles,
un principe mutualiste s'appuyant sur les mentalités pour les
convertir en esprits conscients : cette mutation de réalité
sociologique en réalité juridique serait incomplète si ces
structures et ces mentalités n'étaient envisagées dans les
rapports qu'elles suscitent : un droit mutualiste s'appuiera
sur ces rapports naturels pour les transformer en des relations fonc-
tionnelles.
Ces relations juridiques traduiront « synthétiquement » des
rapports matériels de travailleurs à produits et des rapports
sociaux entre travailleurs personnels ou collectifs. Ainsi appa-
raissent-elles à cet égard comme les résultantes d'une compta-
bilité économique et d'une sociologie économique. Dès lors,
c'est sous l'aspect d'une conjonction de relations comptables
et de relations sociologiques qu'elles s'expriment. On comprendra
donc pourquoi, selon les développements, ce droit économique
prend dans l'œuvre proudhonienne, tantôt l'aspect d'un droit
comptable « qui, souligne Jean Lacroix, fait consister la justice
dans ime stricte comptabilité de justes comptes entre égaux »
(ouvrage cité, pp. 74 et 75) : « Parlez-moi de droit et d'avoir,
seul critère à mes yeux de la justice » {Contradictions écono-
miques, t. I, p. 258), soit sous l'aspect d'un droit sociologique;
et « la jurisprudence » apparaît alors comme « l'art de trouver
l'équation des antinomies sociales » (Lettre à Beslay, 27 août
1856, cf Gurvitch, ouvrage cité, p. 375). En fait, comme il
le précise dans la Création de V Ordre où il donne l'articulation
de ces trois parties de sa sociologie, la troisième partie de
l'économie qui a rapport à la science du droit est comme la
synthèse des deux premières divisions, le dégagement des règles du
juste et de l'injuste d'après les données fournies par la théorie
des valeurs » (rationalisée dans une comptabilité économique)
« et de l'organisation » (traduite en une sociologie écono-
mique) (Création de l'Ordre, n^ 380).
UN DROIT ECONOMIQUE I29
Arrivés à ce point, nous quittons déjà la philosophie de ce
droit économique, que nous avons tenté d'exposer systémati-
quement, pour aboutir à ses traductions pratiques. Avant de
passer à celles-ci il convient d'insister sur le fait que la consti-
tution de ce droit économique organisé n'est pas faite pour
remplacer le droit économique spontané, mais pour en faciliter
l'expression généralisée. Car la source du droit économique est
dans la société économique réelle et dans ses éléments consti-
tuants et non dans l'organisation institutionnelle qui n'en est
que le « lit canalisé ». Dès lors que cette société est vivante et
évolutive, les rapports changent et donc le droit qu'elle sécrète.
Par voie de conséquence ce droit traducteur doit être relatif, et
mobile (« le droit relatif et mobile de la mutualité », La
Révolution sociale).
*
Comment effectivement va s'exprimer ce droit économique?
Quelles vont être dans les différents domaines économiques
ces diverses manifestations pratiques et à quel type de struc-
ture aboutit-il?
Ces deux questions nous conduisent maintenant à tenter
d'exposer systématiquement, après les principes de ce droit
économique, ses applications pratiques.
§ 2. Un droit « CONTRACTUEL ».
L'expression pratique de ce droit économique n'est pas la loi
mais la convention, le contrat (le terme de quasi-contrat employé
par Pi'oudhon dans son Principe fédératif prêterait moins à
confusion) .
Ce contrat n'est pas le contrat individualiste du Code civil, ni
le « contrat social » à la Rousseau, contrat qui crée le droit et
la société et qui résulte du consentement volontaire de chacun.
Il s'agit d'un contractualisme sociologique. Ces contrats
collectifs, ces conventions collectives sont en fait, comme l'a
130 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
si bien précisé G. Gurvitch, « des actes-règles... des procédés tech-
niques de constatation formelle d'un droit préexistant qui rend juste-
ment valables les conventions elles-mêmes » (ouvrage cité,
p. 355)-
Ces conventions collectives ont, comme le soulignejean Lacroix,
« pour seul but de dégager et de reconnaître une loi imma-
nente qu'elles ne créent pas, mais constatent. Il ne s'agit pas
de tirer un droit du néant mais de découvrir un droit exis-
tant, déjà latent dans la société. Ainsi, recommande-t-il, le contrat
ne saurait être I'origine du droit, mais seulement son instru-
ment » (ouvrage cité, p. 77).
Le statut, la coutume, le contrat-convention, la pratique des tribu-
naux arbitraux seront les moyens formels de dégager et d'harmo-
niser ce droit objectif, tandis que ses sources en demeureront
la société économique et que ses éléments constituants seront
reconnus comme institutions juridiques.
On a rapproché cette théorie proudhonienne du droit de
théories de juristes modernes comme celles d'un Duguit, ou d'un
Hauriou (théorie institutionnaliste du droit). En fait, ce rap-
prochement n'est pas fortuit. Hauriou a reconnu en Proudhon
son maître (Gurvitch, ouvrage cité, pp. 48 et s.) et la pratique
des conventions collectives qui se sont développées à partir
de 1936 trouve son origine dans la pensée proudhonienne.
Dès lors, pour Proudhon, comme il l'exprime dès la Créa-
tion de l'Ordre, cette loi-contrat « est l'expression... des rapports
qui naissent entre les hommes du travail de l'échange » et la
société économique organisée « est V organisme fondé sur la connais-
sance réfléchie de ces lois» (n» 573). Aussi ce droit résultant de
la constatation objective d'un droit social préexistant variera-t-il
avec l'évolution des organismes sociaux qu'il engendre. Ces
conventions collectives qui le formalisent apparaissent comme
des actes de jurisprudence chargés d'interpréter un droit essentielle-
ment mobile, parce qu'expression d'un organisme social vivant
par le développement même de ses éléments personnels et
collectifs. Jurisprudentiel, interprète d'un droit mobile, ce droit
économique aboutira donc à « formuler la jurisprudence stu: les
rapports qu'engendrent chaque jour le commerce et l'indus-
UN DROIT ECONOMIQUE I3I
trie au fur et à mesure de V accomplissement des faits » (Création de
V Ordre, 11° 547). De plus, par sa procédure contractuelle, il
sera, en dépit de la fiction de la représentation, un droit essen-
tiellement ÉGALiTAiRE et démocratique et non un droit hiérar-
chique, car une convention est conclue d'égaux à égaux.
« La justice commutative, le règne des contrats, en d'autres
termes le régime économique et industriel se substituent ainsi
au vieux système de justice distributive, au régime des lois... au
régime féodal gouvernemental et militaire. » Selon Proudhon,
« l'avenir de l'humanité est dans cette substitution » {Idée géné-
rale de la révolution. Ed. Garnier, p. 124).
Le caractère réciproque et égalitaire de ce droit économique
ne fait que refléter la réalité et l'autonomie des organes qui
composent la société économique, et la réalité même et l'au-
tonomie de cette société économique par rapport à la société
politique qu'est l'Etat.
Dès lors, ce droit sera également pluraliste tant par son
origine sociologique d'où s'infère un pluralisme social basé sur
la compétition et l'association des personnes individuelles et
collectives, que par son origine comptable d'où se dégage un
pluralisme de fait basé sur l'opposition et la solidarité des
intérêts.
Droit reflétant un droit vivant spontané, droit de constatation,
droit conventionnel et extra-étatique, droit mobile, droit égalitaire, droit
pluraliste, ce droit sera également un droit de tension en vertu
des antinomies mêmes des réalités qu'il traduit. Il devra donc
« maintenir les énergies sociales en action », traduire en compé-
tition, « en lutte d'industries » {la Guerre et la Paix, Éd. Rivière,
p. 483), r « antagonisme » qui, sociologiquement, est une loi
élémentaire du développement naturel des êtres individuels et
collectifs et la source même de leur vitalité et de leur dyna-
misme. Mais ce droit de tension sera, en vertu même du mou-
vement dialectique qui anime les sociétés réelles et de la soli-
darité de fait qui en constitue la contre-loi élémentaire, égale-
ment un droit d^ association, un droit fédératif
Tous ces aspects du droit économique vivant constituent
les caractères et le contenu de ce « droit relatif et mobile de
132 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
la mutualité » que Proudhon, après l'avoir développé tout au
cours de son œuvre, expose plus spécialement dans son tes-
tament : La Capacité politique des classes ouvrières.
*
* *
Ayant ainsi précisé quels caractères effectifs revêtira ce droit
économique, on peut tenter maintenant de systématiser ses
manifestations, c'est-à-dire les structures juridiques pratiques
auxquelles aboutit son action.
Dans la Création de l'Ordre, où se trouve l'ébauche de toute
sa socio-économie, Proudhon précise que ce droit économique
a pour objectif : la « répartition des produits », la «distribu-
tion des fonctions » et 1' « administration des instruments de
production » (cf nP^ 380, 382, 408, 443, 446, 448 et 547).
En fait, il regroupe ses objectifs en deux parties (n^ 448) :
r « ADMINISTRATION ÉCONOMIQUE » qui traduit surtout l'or-
ganisation économique de la société et qui comporte la dis-
tribution des instruments de travail, et la « répartition
ÉCONOMIQUE » qui traduit l'organisation des fonctions des tra-
vailleurs et la répartition des produits en une politique de
l'emploi et une politique des revenus. Nous aborderons ici
brièvement la répartition économique pour systématiser ensuite
l'administration économique.
§ 3. Un droit de répartition économique.
Nous avons déjà souligné les caractères que Proudhon attri-
buait à une organisation de la fonction conforme aux impé-
ratifs sociologiques : ce sont la « spécification », garante de la
liberté et de la personnalité du travailleur, et la « composition »,
garante de sa responsabilité sociale et de son droit au produit
intégral de son travail. Mais pour que ces fonctions économiques
et les travailleurs qui les remplissent constituent, dans la réalité
de l'entreprise-atelier, des équipes homogènes à la fois solidaires
dans leur ensemble et équivalentes dans leurs éléments fonc-
UN DROIT ECONOMIQUE I33
tionnels, il faut que cesse « cette abstraction fondamentale...
d'où résulte la division de la société en deux catégories, celle
des spirituels faits pour le commandement et celle des charnels
voués au travail et à l'obéissance» {Justice, t. III, pp. 20-21,
cf. Jean Lacroix, ouvrage cité, p. 84 et § sur « La philosophie
du travail ») .
Cette distinction méconnaît la nature pragmatique, 1' « idéo-
réalisme » du monde, du travail et partant de l'intelligence.
Car « Vidée naît de faction et doit revenir à l'action à peine de
déchéance pour l'agent» {Justice, III, p. 69).
En fait, cette distinction résulte de l'érection de l'enseigne-
ment supérieur en « séminaires d'aristocratie » (Idée générale de
la révolution) et de la séparation de la formation professionnelle
et de l'enseignement général. « De tous les systèmes d'éduca-
tion, le plus absurde est celui qui sépare l'intelligence de l'ac-
tivité et scinde l'homme en des entités impossibles, un abstrac-
teur et un automate» {Contribution économique, t. I, p. 172).
Dès lors, pour aboutir à l'équivalence des capacités — • préa-
lable à l'équivalence des fonctions, et par voie de conséquence,
condition pour une organisation démocratique et libre de la
société économique — Proudhon établit, en particulier dans
sa Capacité et sa Justice, un Programme d^ enseignement étendu à
toute la nation où est combiné ce qu'il appelle « Vécolage et l'appren-
tissage» (Principe fédératif), c'est-à-dii^e l'enseignement général
et la formation professionnelle. Cette éducation « avant tout
expérimentale et pratique » s'appuie sur des méthodes actives :
« apprendre par les yeux et par les mains ». Et « le travail
réunissant l'analyse et la synthèse, la théorie et l'expérience
en une action continue... résumant la réalité et l'idée » y est
présenté comme « le mode universel d'enseignement » {Contra-
dictions économiques, t. I, p. 172).
Ainsi conçu, l'enseignement devient un véritable apprentissage
polytechnique. « En deux mots, l'apprentissage polytechnique et
l'ascension à tous les grades, voilà en quoi consiste l'émancipa-
tion du travailleur, hors de là il n'y a que mensonge et verbiage,
vous retombez dans la servitude du travail parcellaire... dans
le prolétariat, vous recréez la caste... vous détruisez la justice »,
134 ^^ FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
c'est-à-dire toute possibilité d'un droit économique et d'une
société économique autonome [Justice, t. III, p. 93).
Ainsi, pour pouvoir organiser les fonctions, un droit éco-
nomique doit-il respecter, non seulement la spécification,
garante de la liberté personnelle des travailleurs, la « compo-
sition », garante de leurs responsabilités sociales, mais encore
r « équivalence des fonctions » garante d'une équivalence
entre les travailleurs, équivalence rendue possible par la « capa-
cité », facteur d'égalisation et de promotion.
*
* *
La répartition des produits ou la politique des revenus
s'enchaînent avec l'organisation des fonctions.
Si Proudhon demande une équivalence des fonctions, il n'en-
tend nullement par là une égalisation des salaires. « La justice
(économique) consiste à mettre tous les travailleurs à même
d'obtenir par leur produit un bien-être égal, elle ne va pas
jusqu'à conduire la main et exagérer la charité fraternelle pour
niveler. » {Création de V Ordre, vP 444.)
D'après les développements que Proudhon consacre à cette
question, cette répartition des produits résulte de la combi-
naison de trois facteurs de droit : un droit social « à un minimum
de salaire », dont Proudhon fait formellement état dès son troi-
sième mémoire, un droit économique « au produit de son travail »
personnel qui est une des idées maîtresses du premier mémoire
proudhonien, un droit socio-économique à une part du « surplus pro-
ductif » engendré par le fait de l'effort collectif. Comment ce
droit à la « plus-value », qui est une des revendications prin-
cipales des mémoires proudhoniens, sera-t-il réalisé, comment
ce surplus collectif sera-t-il réparti au sein de l'entreprise (et
par-delà elle au sein des groupes d'entreprises) ? En fonction
de la « responsabilité » prise dans l'œuvre collective (cf. n^ 443,
Création de l'Ordre, et lettre à Villaume du 24 janvier 1856).
En fait, Proudhon voit très bien les difficultés soulevées. D'une
part, pour séparer le salaire correspondant au produit personnel
de celui du produit collectif et, d'autre part, pour répartir
selon la responsabilité effective ce produit collectif. Aussi, outre
UN DROIT ÉCONOMIQUE I35
le soin apporté pour déterminer la responsabilité afférente à
une fonction (grâce à sa spécification et à sa composition),
compte-t-il pour cela sur deux procédures : une procédure
comptable et une procédure arbitrale.
C'est la comptabilité économique qui permettra de dégager les
éléments objectifs, les calculs sur lesquels s'appuiera sa poli-
tique de revenus; c'est en cela que Proudhon peut affirmer
qu'il s'agit là d'une « affaire de comptabilité », « le droit et
l'avoir » étant alors le « critère de la justice » économique.
Mais c'est un arbitrage, des sentences arbitrales, soit que cet
arbitrage soit prévu dans les contrats collectifs, soit qu'il résulte
d'une magistrature économique, d'un « pouvoir arbitral »
indépendant (cf. Création de V Ordre, n" 549, et Manuel d'un
spéculateur) qui permettront, sur la base des calculs dégagés et
des caractères des fonctions, d'effectuer un partage équitable.
« Salaires, écrit-il, cette question la plus délicate de l'éco-
nomie forme le point de jonction des trois parties de la science
(économique). Liée intimement à la production, à la circula-
tion et à la consommation des richesses, résolue seulement par
la théorie de l'organisation, elle entre par la voie de ses déter-
minations dans le domaine de la jurisprudence. » {Création de
V Ordre, nP 408.)
« En cas de conflit c'est au magistrat de se prononcer selon
l'équité » (n° 41 1) ; dans les cas de« force majeure » où 1' « esti-
mation arbitrale » ne peut intervenir, c'est à un « système d'assu-
rance d'y pourvoir» (n° 442).
En fait, ce mot salaire doit être entendu au sens de revenu
du travail. Proudhon ne prévoit-il pas pour l'agriculture une
« taxe de compensation » pour l'égalisation des revenus agri-
coles (Idée générale de la révolution).
*
* *
§ 4. Un droit d'administration économique.
Entre la partie du droit économique portant sur la « répar-
tition économique » des fonctions et des produits et celle
136 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
portant sur 1' « administration économique », partie qui
aborde la question de la distribution des instruments de
travail, existent évidemment des liens étroits que le comptable,
le sociologue et le juriste qui coïncident en Proudhon ne
pouvaient ignorer.
« Il nous reste à parler de la troisième partie de l'économie,
la science du droit (économique)... C'est là qu'on verra
comment par le fait du salaire et de l'échange, double expres-
sion de la division du travail et de la force collective, la pro-
duction est socialisée. » {Création de V Ordre, p. 448.)
L'existence d'un surplus productif dû à l'effort indivis
de toute une collectivité — d'un droit sociétaire à ce surplus,
— celle d'une « collectivisation » de tout produit par le fait même
de la nécessité de la division du travail et de l'échange, —
aboutissent à « socialiser » économiquement l'ensemble de la
production. La reconnaissance de la société économique comme
une personnalité collective indépendante, — la reconnaissance
de la communauté d'entreprise comme une collectivité réelle,
— la reconnaissance du travailleur comme un sociétaire de
toutes ces collectivités — impliquent donc juridiquement une
« socialisation » des institutions économiques.
Mais il s'agit tout de suite de préciser que cette « socialisa-
tion mutuelle », cette « mutualité socialisante » est à V opposé d'un
collectivisme étatique, qu'il prenne la forme d'un capitalisme
d'État ou d'un communisme autoritaire. De plus, ce régime
mutualiste n'exclut nullement, dans certains secteurs, la possi-
bilité d'appropriation personnelle.
A. — Une organisation a-étatique.
Ce qui nous conduit à définir la pratique de ce régime
mutualiste (d'administration économique), d'une part dans
les rapports société économique- État, d'autre part dans les
rapports entre les éléments constituant la société économique.
La CLÉ DE TOUTE LA soGio- ÉCONOMIE proudhoniennc, et
partant de toutes les solutions économiques auxquelles elle
UN DROIT ECONOMIQUE I37
aboutit, est la distinction que proudhon établit entre la
SOCIÉTÉ économique ET LA SOCIÉTÉ POLITIQUE.
L'organisme économique qu'est la société économique et
le corps politique qu'est l'Etat sont des réalités collectives qui
doivent être constituées séparément. « Je distingue en toute
société deux espèces de constitutions : l'une que j'appelle
constitution sociale, l'autre qui est la constitution politique. » Chacun
connaît cette phrase célèbre de ses Confessions d'un révolution-
naire. Sans doute, dans ces lignes écrites lors de son emprison-
nement par le prince-président, comme dans La Révolution
sociale et les Confessions d'un révolutionnaire, Proudhon, tout à
l'indignation d'avoir vu une révolution républicaine accoucher
d'un empire et le suffrage universel consacrer une dictature,
pousse-t-il cette distinction à l'extrême et prétend-il remplacer
le gouvernement par la société. Mais, la polémique épuisée,
l'opposition tactique exprimée, Proudhon revient assez rapide-
ment à la position qu'il avait soutenue dès sa Création de V Ordre,
c'est-à-dire à la nécessité d'une organisation distincte du corps
économique et du corps politique. Ce qui n'exclut nullement l'inter-
dépendance de ces deux corps sociaux qui doivent se séparer
pour être, s'opposer pour se composer et se distinguer pour s'unir.
Cette leçon, Proudhon la tire de son « travaillisme histo-
rique » où il met en relief la lutte incessante de l'organisme
économique qui tente de se constituer indépendamment d'un
corps politique qui l'oppresse, le méconnaît, et déchoit du
fait même de cette méconnaissance.
Effectuée indépendamment de l'Etat, « l'organisation des
forces économiques sous la loi suprême du contrat » (Idée
générale de la révolution) sera donc le principe directeur de cette
« constitution sociale », qui n'est autre que l'institutionalisa-
tion de la société économique prise dans son ensemble, c'est-
à-dire l'instauration d'une démocratie industrielle.
* «
Quelle forme juridique empruntera cette organisation de la
société économique?
138 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
Celle d'une confédération de groupements fédératifs organisés
sur le principe de la mutualité.
Cette confédération, appelée par Proudhon « fédération
AGRICOLE-INDUSTRIELLE » (cf. Principe fédératif), respecte le
droit économique particulier à chaque groupement autonome
qui la compose (conventions, statuts, droit coutumier), mais
l'intègre en un droit économique commun défini convention-
nellement.
Ainsi, la constitution de la société économique en « fédération
agricole-industrielle » apparaît-elle comme le résultat d'un
pacte fédératif issu lui-même d'une série de conventions collectives.
Cette constitution aboutit donc à institutionnaliser des collec-
tivités économiques socialement préexistantes et à leur permettre
de développer conventionnellement un droit économique qu'im-
pliquaient déjà leurs rapports.
Dans son projet de « banque du peuple », Proudhon précise
l'articulation de l'organisation centrale de la société écono-
mique. Celle-ci aura pour organe gestionnaire « un syndicat
GÉNÉRAL DE LA PRODUCTION ET DE LA CONSOMMATION ».
Celui-ci est en fait une union syndicale qui comporte « un
syndicat de la production », qui comprend les groupes de produc-
teurs constituant la fédération agricole industrielle, et un
« syndicat de la consommation », qui groupe les unions de consom-
mateurs et participe à la gestion commerciale. Cette union
syndicale aura pour objet la gestion économique générale,
établissement de statistiques, de prévisions et de programmes
productifs. C'est à lui que Proudhon semble penser plus
particulièrement pour rassembler les éléments d'une comptabilité
économique. Ainsi cette union des producteurs et des consommateurs
est pour Proudhon la seule manière de représenter l'intérêt
économique général et d'exprimer le droit économique com-
mun. Il ne suffit pas d'intégrer les producteurs en une seule
union fédérative, il faut encore les contre-balancer par l'union
des consommateurs.
UN DROIT EGONOMiqUE I39
* *
La société économique apparaissant ainsi constituée en
son sommet, il convient de préciser l'organisation juridique
donnée à ses éléments constituants. Indépendantes de l'État,
les structures juridiques de ces éléments présenteront deux
caractères fondamentaux : elles seront basées sur des pro-
priétés-fonctions personnelles ou sociétaires; fédérées entre
elles, elles seront différenciées selon les secteurs économiques
(agriculture, industrie, services) .
B. — La société économique mutuelliste et fédérative.
« La théorie de la propriété mutuelliste et fédéraliste », que Prou-
dhon qualifie ainsi au chapitre XIII de sa Capacité politique
(« De l'association dans la mutualité ») est la base de cette
structuration juridique des éléments individuels et collectifs qui
composent la société économique.
Il convient d'exposer les facteurs sociologiques dont elle
part et l'équilibre dialectique auquel elle aboutit.
En fait, cette théorie traduit, en s'y adaptant, la structure
sociologique de la société économique et de ses composantes individuelles
et collectives. En effet, « le principe de la propriété », malgré
les aberrations auxquelles il a donné lieu, « n'en est pas moins
le produit spontané de l'être collectif et de la société» {Théorie de la
propriété, Ed. Garnier, p. 225).
Il ne peut être pleinement compris et les erreurs auxquelles
il a donné lieu pleinement redressées que si l'on se souvient des
deux caractères essentiels de la société économique suscités par une
pluralité de personnes individuelles et collectives que la loi
du travail met nécessairement en rapport d'association mutuelle.
Selon Proudhon, l'origine de la propriété n'est pas dans un
droit individualiste qui a méconnu sa véritable nature et l'a
détournée de ses fins; cette origine est sociologique, elle ne se
comprend que par les rapports dialectiques de l'État et de la société
économique.
140 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ECONOMIE
La propriété remplit avant tout une fonction sociolo-
gique. Elle apparaît par rapport à l'Etat, comme un droit
absolu de l'ensemble de la société économique, une fonction
socio-politique et, dans les rapports de la société écono-
mique ET DE SES membres, commc un droit relatif, une
fonction socio-économique. Car ce droit de propriété est
alors fonction de la société en tant qu'ensemble, des personnes
et des groupes qui la composent, et des buts économiques qui
ont amené à sa création.
C'est de cette théorie que découle la mutualisation de V agriculture
et la constitution de propriétés d'exploitation — la « socialisa-
tion » de l'industrie et la constitution de propriétés d^ entreprises,
— V organisation coopérative des services, — la multiplication des
institutions mutualistes suscitant entre ces ensembles le tissu
d'une économie contractuelle — la création enfin de la
« fédération agricole-industrielle » destinée à composer, face
à l'État et à la « constitution politique », la société économique,
détentrice d'un droit absolu de propriété et ferment de la
« constitution sociale ».
*
* *
Cette théorie mutuelliste et fédérative de la propriété montre
comment la fédération agricole-industrielle, et le « syndicat
de la production et de la consommation » qui la comprend,
trouve son support dans « la propriété fédéraliste » « copropriété
en main commune » des groupes et des individus qu'elle
englobe (cf. ouvrage cité, Gurvitch, p. 401).
Elle va nous montrer surtout comment, à l'intérieur de
cette propriété fédéraliste, sont attribuées, entre les membres
de la société économique, ces propriétés-fonctions.
Là encore, la solution de ce droit économique ne va pas
résulter de la volonté arbitraire ou abstraite d'un législateur
ou d'un théoricien a priori, mais elle va, selon Proudhon,
refléter l'organisation spontanée que révèle l'observation des
réalités socio-économiques.
lu' exploitation est-elle personnelle (voire familiale ou artisanale)
UN DROIT ECONOMIQUE I4I
et la participation, individuelle, l'attribution de cette pro-
priété-fonction, de cette propriété « sociétaire » (cf. Premiers
mémoires) est faite à des personnes individuelles.
L'exploitation requiert-elle l'emploi d'une « grande force
collective », la participation de tout un groupe est-elle nécessaire,
cette propriété devient collective. Elle constitue une propriété
d'entreprise et est réservée, à l'exclusion de toute autre, aux
éléments du groupe qui la mettent en valeur.
Ce critère socio-économique va conduire à des solutions
diversifiées selon les branches :
— Pour l'agriculture, la propriété individuelle sera la règle.
— ■ Pour l'industrie, la propriété collective dominera.
— Pour les services qui, par nature, requièrent en fait la
participation de tous, la propriété sera coopérative.
Mais cette règle sera nuancée par le fait que les propriétés
agricoles seront mutualisées, que les propriétés industrielles
seront la propriété personnelle des communautés d'entreprise et
que la propriété coopérative des services sera la propriété
commune des producteurs et des consommateurs.
En effet, le principe de la mutualité n'est pas un principe
théorique inspiré par un système a priori, mais cette récipro-
cité-liberté-solidarité qui l'anime traduit l'autonomie et la
réalité des êtres collectifs des collectivités constituant cette
collectivité générale qu'est la « société économique ».
Et ce droit économique qui la constitue n'est autre que la
traduction juridique d'une réalité sociale vivante qui enfante
spontanément son propre droit. Dès lors, ce droit ne fait pas
de V association un dogme, mais ne la reconnaît qu'autant que
la réalité socio-économique le requiert.
A la lumière des divers développements proudhoniens, on
peut s'apercevoir que, contrairement à une opinion qui tend
à s'affaiblir, la partie du droit économique consacrée à la
gestion des instruments de travail occupe chez Proudhon une
place prépondérante. Ainsi, sa socio-économie, pratiquement igno-
rée dans ses articulations et son unité, aboutit-elle à des solu-
tions concrètes et réalistes, parce qu'elle est essentiellement basée
sur l'étude des réalités socio-économiques.
142 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
Comme base matérielle de la société économique, la pro-
priété fédéraliste garantit concrètement, par rapport à l'Etat,
son existence réelle et son autonomie effective.
Comme « fonction politique » de la société économique prise
dans son ensemble, cette propriété fédéraliste implique, par
rapport au corps politique, un droit absolu à la propriété des
instruments de travail et à la gestion économique.
Octic propriété fédéraliste est, par rapport à chacun des membres
de la société économique, « une copropriété en main commune ».
Dans son caractère de droit absolu de la société économique,
elle reste donc, sous cet aspect, indivise à chacune des per-
sonnes individuelles et collectives de cette société.
Par la fédération agricole des propriétés d'exploitation, « la
terre n'est pas aux mains de l'Etat, gouvernementalisme et
communisme dangereux, mais sous la main de tous » ( Théorie de
la propriété, conclusion. Éd. Garnier, p. 240).
Par la fédération industrielle des propriétés d'entreprise, « par
les règles de l'association industrielle, chaque travailleur a la main
sur une portion du capital» {id., p. 241).
Par l'organisation coopérative des services qui en universa-
lise la propriété, chaque citoyen, producteur ou consommateur,
a la main sur ces derniers; c'est ainsi que « par l'organisation
tout citoyen a la main sur la circulation et se trouve à la fois
commanditaire et commandité, escompteur et banquier » (id.,
p. 241).
Il ressort de cette participation commune un fait très impor-
tant. Cette propriété fédéraliste reste bien, dans la réalité pra-
tique, par rapport à l' Etat, un droit absolu de la société écono-
mique et de tous ses membres qui, comme organes du corps
social, en constituent la réalité indivisible.
Mais lorsqu'on étudie, à l'intérieur de la société, la façon
dont se forment concrètement les relations socio-économiques
dont résulte ce droit, on découvre que cette appropriation
absolue de la société économique, cette propriété fédérative,
apparaît alors comme constituée par un ensemble de droits
relatifs. Ce droit relatif, qui concrétise, personnellement, écono-
miquement et socialement, la participation de chacun à la
UN DROIT ECONOMIQUE I43
plénitude de l'ensemble des droits détenus par l'ensemble des
membres de la société économique, est la propriété-fonction.
C'est elle qui servira à l'organisation des personnes individuelles
et collectives qui constituent la société. Fonction personnelle, elle
est attribuée pour la reconnaissance de la liberté et la défense
des personnes individuelles et collectives. Fonction économique, elle
est destinée à les rendre responsables et intéressées aux lois et
règles du travail, aux fins économiques qui ont suscité la société
économique.
S'adaptant fidèlement à la réalité sociale qu'elle exprime,
cette propriété se diversifie selon les secteurs économiques.
Des propriétés d'entreprises pour l'industrie, des propriétés
d'exploitation pour l'agriculture, une propriété coopérative
pour les services sont autant de traductions juridiques adaptées
aux divers aspects de la réalité sociale du travail.
Par leur origine même, ces propriétés sont fédérées. Les
groupes de propriétés d'entreprises forment la. «fédération industrielle »
La « commune rurale » des propriétés d'exploitation forme la
«fédération agricole ». L'union de ces deux fédérations forme
la « fédération agricole-industrielle ». C'est elle qui, au sein
du « syndicat général de la production et de la consommation », forme
le « syndicat de la production ». L'union des consommateurs,
en formant le « syndicat de la consommation », vient constituer,
avec le syndicat de la production, ce « syndicat général de
la production et de la consommation » qui est l'organe central
de la société économique. C'est à ce syndicat général que vient
se rattacher fédérativement la propriété coopérative des ser-
vices (cf. t. II, chap. II).
Les structures auxquelles aboutit le droit économique prou-
dhonien (structures dont les vicissitudes de sa vie, et sa mort
précoce, l'ont empêché de faire l'exposition systématique) sont
donc particulièrement cohérentes.
Telles quelles, elles traduisent ce que l'on pourrait appeler,
selon les optiques et les tendances, un libéralisme socialiste ou
un collectivisme libéral.
Economiquement, surtout par son organisation industrielle,
mais avec une idéologie différente, elles semblent toucher
144 ^^ FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
parfois aux frontières d'un certain communisme décentralisateur
fédératif.
En fait, leur originalité est foncière. Le mutuellisme prou-
dhonien apparaît comme une doctrine spécifique. Proudhon
s'est un jour écrié : « Entre la propriété et la communauté, je
bâtirai un monde » (solution du problème social) . Si, pour
préciser fidèlement sa pensée, on ajoute au nom propriété
l'adjectif « capitaliste » et à la communauté l'adjectif « éta-
tique » ou« autoritaire », on situe d'emblée ce troisième monde
dont le travaillisme historique de Proudhon décelait la création
par convergence.
G. — Les rapports société économique-État dans l'or-
ganisation économique.
Mais cette démocratie économique que l'émergence socio-
logique du droit économique doit instaurer, à la place de la
« féodalité économique » capitaliste qu'il croit voir décroître,
et de celle de 1' « empire économique », communiste ou fas-
ciste, qu'il croit voir naître. Proudhon ne la conçoit pas sans
une démocratie politique.
Pour conclure cette étude sur la socio-économie de Proudhon,
il convient finalement de montrer V enchaînement qui existe entre
cette SOCIO-ÉCONOMIE ET SA SOCIO-POLITIQUE. C'cst cct enchaî-
nement qui va nous faire pressentir non seulement comment
s'établit pratiquement Véquilibre entre la société économique et la
société politique qu'est l'Etat, mais encore comment le fédéra-
lisme proudhonien relie les sociétés économiques nationales
entre elles et les « balances » avec un fédéralisme politique
international.
*
* *
Pour étudier la façon dont Proudhon organise les relations
entre la société économique et l'Etat, il convient d'interpréter
correctement la signification de la période qui va de 1848 à
1852. Pendant quatre ans, sur une période d'écrivain de trente-
UN DROIT ECONOMIQUE I45
cinq ans, et dans deux livres sur un total de trente-huit (L'idée
générale de la révolution et les Confessions d'un révolutiotinaire),
Proudhon, tout à la déception que lui cause l'échec de la
révolution de 1848 et l'élévation du prince-président, se livre
à une polémique tactique où il affirme qu'il entend remplacer
r État et le gouvernement par la société économique organisée.
Mais en fait il ébauche déjà les éléments d'un gouvernement
fédératif et d'un Etat contractuel.
Et, dès 1853, dans le Manuel d'un spéculateur, il précise la
position réaliste qu'il a affirmée depuis l'origine et qu'il conser-
vera jusqu'à sa mort. Le corps politique et le corps économique
sont deux réalités autonomes et solidaires, « les deux pôles »
de la société nationale ou internationale. Elles doivent être
« balancées » dialectiquement.
Dès la Création de l'Ordre, cette position s'affirme très clai-
rement (cf. no 552) : l'Etat comme la propriété doivent
être réformés simultanément; la « démocratie industrielle » et la
« démocratie politique » sont complémentaires {Manuel d'un spécula-
teur, pp. 423-428 et pp. 408 et s.; cf. Gurvitch, ouvrage cité,
pp. 365 et s.).
Dans ses trois livres-testament (la Théorie de la propriété, le
Principe fédératif et la Capacité), cette complémentarité est expri-
mée avec force. En fait, sociologiquement, « l'Etat est une réalité
aussi positive que la société» économique {Théorie de l'impôt.
Éd. Lacroix, pp. 64 et s.), mais loin d'être, comme le prétend
le dogme individualiste de la souveraineté, l'origine du pou-
voir social, « il est la résultante et non la dominante de la réalité
sociale» {id., p. 69). Lorsqu'on considère la réalité sociolo-
gique de la société économique et de l'État, on s'aperçoit
« qu'entre les fonctions économiques et les fonctions politiques il existe
un rapport analogue à celui que la physiologie indique chez
les animaux entre les fonctions de la vie organique et les
fonctions de la vie de relation » {Capacité politique. Éd. Rivière,
P- 215).
Dès lors, les rapports entre la société et l'État, entre le corps
économique et le corps politique apparaissent sociologique-
ment comme ceux d'un couple constitué entre deux réalités sociales,
146 LE FONDEMENT ; LA SOCIO-ÉCONOMIE
deiix êtres collectifs à la fois autonomes et solidaires, opposés
et complémentaires.
Si le principe même de l'équilibre et du développement de
ce couple est dans I'autonomie des deux êtres collectifs qu'ils
forment, — l'identité « organique » des cellules sociales qui consti-
tuent ces deux corps autonomes, et les relations mêmes que ces
derniers entretiennent « physiologiquement », c'est-à-dire socio-
logiquement, — vont révéler, entre les constitutions de l'Etat
et de la société économique, une similitude de principe et
une interdépendance de fait.
Cette similitude de principe, Proudhon l'exprime très clai-
rement dans un de ses livres-testament ^ : « Transporté dans
la sphère politique, ce que nous avons appelé jusqu'à présent
mutuellisme... prend le nom de fédéralisme » et dans « cette simple
synonymie » se résume « la révolution tout entière politique
et économique » {id., p. 198). Car « le principe fédératif est
synonyme de mutualité et de garanties réciproques » (p. 194).
« Dans la démocratie ouvrière, la politique est le corollaire de V écono-
mie... Elles se traitent toutes deux d'a.prèsla. même méthode et d'après
les mêmes principes. » A la théorie mutuelliste et fédérative de la
propriété correspond l'organisation fédéraliste des États.
Dès lors, « la fédération industrielle et agricole sert de complément
et de sanction à la fédération politique » {Principe fédératif , p. 113)
et « dans la démocratie nouvelle le principe politique devra être
identique et adéquat au principe économique » {Capacité, p. 194). Car
« dans la constitution démocratique » telle que la dégage l'étude
de la réalité sociale, « l'ordre politique et l'ordre économique
sont... établis sur un principe unique» {Capacité, p. 215).
Cette similitude des principes « organiques » de la « consti-
tution économique » et de la « constitution politique » va engen-
drer une interdépendance de fait, une complémentarité.
Elle va se traduire d'abord par l'interdépendance entre
le droit politique et le droit économique.
I . Cf. Capacité, ch. XIV : « De la mutualité dans le gouvernement. »
Conception de l'identité du principe politique et du principe écono-
mique. Comment la démocratie ouvrière résout le problème de la
liberté et de l'ordre.
UN DROIT ÉGONOMIQ^UE 147
Elle se traduira ensuite par des relations entre les struc-
tures ÉCONOMIQUES ET LES STRUCTURES POLITIQUES.
*
* *
« Qu'on s'en souvienne, écrit Proudhon dans sa Capacité,
entre l'égalité et le droit politique et l'égalité et le droit économique,
il existe un intime rapport en sorte que là où l'un est nié l'autre
ne tardera pas à disparaître. » Mais qu'on ne se méprenne
pas : le droit « organique », « intérieur » de la société est le droit
économique; le droit politique n'est qu'un « droit de relation»
(Guerre et Paix, p. 214), un droit «extérieur», tout comme
la « constitution sociale » est la constitution organique de la
société, et« VÉtat, la constitution extérieure de la puissance sociale »
{Mélanges II, p. 11, cf. p. 23, et Gurvitch, ouvrage cité, p. 378).
Dès lors, « le droit économique donné, le droit public va s'en
déduire immédiatement » {Capacité, p. 195). « La mutualité, for-
mule de la justice » économique, en « fondant le droit écono-
mique », est la formule radicale par laquelle la démocratie
« entend réformer le droit dans toutes ses branches et caté-
gories » (p. 201).
Le droit économique est donc le droit fondamental qui, sous
l'action du travail et de ses lois, émerge finalement au-dessus
de la « gamme des lois » qu'il a dans l'histoire successivement
suscitées (droit de la force, droit public, droit civil) (cf. la Guerre
et la Paix).
Ainsi, « le principe de la mutualité... entrant dans la légis-
lation et dans les mœurs et créant le droit économique renou-
velle de fond en comble le droit civil, le droit commercial et
administratif, le droit public et le droit des gens, ou plutôt,
dégageant cette fondamentale et suprême catégorie du droit,
le droit économique, le principe de la mutualité crée l'unité de la
science juridique » en formalisant un droit social « essentielle-
ment positif» {Capacité, pp. 220-221).
Historiquement, c'est donc seulement « quand le droit
ÉCONOMIQUE aura été reconnu, son objet défini, sa circonscrip-
tion tracée, ses formules données, ses rapports avec le droit
148 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
civil et le droit politique... établis, que nous pourrons reprendre
en toute connaissance de cause le débat politique » {Guerre et Paix,
Éd. Rivière).
*
* *
Mais dans les interrelations entre le corps politique et le
corps économique il n'y a pas seulement pénétration du
droit économique dans le droit politique, il y aura également
pénétration de Vorganisme économique à l'intérieur de Vorganisation
politique.
C'est cet « économisme » qui caractérise, avec son « régiona-
lisme », la socio-politique de Proudhon.
Non seulement une des conditions d'un gouvernement
républicain, d'une démocratie politique sera « la définition
du droit économique » {Justice, 4^ étude, L'État), mais « les
fonctions politiques » doivent être « distinguées et classées
selon les lois de Uéconomie (cf. ch. XIV) et « le gouvernement,
établi sur la démocratisation et la mutualité des groupes
industriels..., réformé diaprés la loi de leur pondération» [Justice,
6^ étude).
Plus même, « pour rendre le suffrage universel intelligent,
moral et démocratique, il faut, après avoir organisé la balance
des services et assuré par la libre discussion l'indépendance des
suffrages, faire voter les citoyens par catégorie de fonctions, confor-
mément au principe de la force collective qui est la base de la
société et de l'État» [Justice, 4^ étude, L'État). Car « l'État,
précise Proudhon dans sa Théorie de la propriété, se compose :
1° de la fédération des propriétaires (agriculteurs) groupés
par districts, départements, provinces; 2° des associations
industrielles, petites républiques ouvrières» [Conc, p. 240).
Proudhon aboutit donc à la constitution d'un parlement écono-
mique, ou du moins d'une Chambre économique (une chambre
des collectivités régionales semble être aussi esquissée) et
l'origine proudhonnienne du Conseil économique a été du reste
reconnue (cf. Bougie, Socialisme français, Armand Colin, p. 162),
UN DROIT ECONOMIQUE I4.9
*
* *
Si l'organisme économique pénètre l'État en le soumettant
à des règles similaires à celles de l'organisation économique et
en comprenant dans la représentation politique une représentation
professionnelle, l'État à son tour n'est pas sans jouer un rôle en
matière économique. Ce rôle est essentiellement un rôle d'ar-
bitre, et d'incitateur.
Un rôle d'arbitre d'abord : l'État a un représentant au
sein des conseils des compagnies ouvrières. « Il fait partie de
droit du conseil de surveillance et du conseil d'administra-
tion. » « Cette ingérence de l'État, explique Proudhon, n'a
point pour but de gêner la liberté d'association ni de la subor-
donner aux vues et à l'autorité administrative, mais unique-
ment de veiller à l'éducation économique et sociale de la
classe ouvrière, au développement de ses idées, à la prudence
des conseils, à la droiture des mœurs, à l'observation des
principes de liberté et d'égalité sur lesquels repose l'institu-
tion. » (Lettre à Villaumé, déjà citée.)
Pour cette action, Proudhon prévoit, dans sa Création de
r Ordre, « un pouvoir arbitral », indépendant du pouvoir exécutif,
sorte de magistrature économique [Création de V Ordre, n° 549;
cf. également Manuel d'un spéculateur).
Mais l'État a également en matière économique un rôle
d'incitation. S'il s'abstient de toute gestion économique, il
n'en coordonne pas moins la politique économique. « Un
pouvoir consulaire », sorte de pouvoir indépendant du pouvoir
législatif, est chargé de cette fonction. Sa mission « est de
surveiller l'économie des fonctions, de stimuler partout le
travail et de préparer les voies au progrès » {Création de V Ordre,
n^ 549). Son but est de «procurer faction, non de s'immiscer
dans l'administration... mais de surveiller V application des lois
économiques, de requérir le travail » (n° 564) . « Cette action est
en quelque sorte instigatrice, exhortative, objurgative » (n^ 565).
Mais cette action est équilibrée dans l'organisation politique />ûr la
Chambre économique qui représente les « intérêts professionnels ».
150 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
Dès lors, en matière économique, « l'Etat ne doit pas plus
commanditer le travail que se faire industriel ou commer-
çant : S071 rôle est d'avertir, d'exciter et puis de s'abstenir »
( Théorie de la propriété, annexe Société d'exposition, Ed. Garnier,
p. 302). Est-ce à dire que l'État ne peut intervenir dans la
création d'entreprises d'utilité publique? Proudhon s'en
explique dans son Principe fédératif (Éd. Flammarion, pp. 55,
56, 57). « Je comprends, j'admets, je réclame au besoin
l'intervention de l'État dans toutes ces grandes créations d'utilité
publique : je ne vois pas la nécessité de les laisser sous sa main
une fois qu'elles ont été livrées au public. Une semblable
concentration, selon moi, constitue un véritable excès d'attri-
bution. J'ai demandé, en 1846, l'intervention de l'État pour
l'établissement de banques nationales, institutions de crédit,
de prévoyance, d'assurances, comme pour les chemins de fer :
il n'est jamais entré dans ma pensée que l'État, ayant accompli
son œuvre de création, dût rester à tout jamais banquier,
assureur, transporteur. »
Oui, l'État doit être, de pair avec la société économique,
le comptable national et l'instigateur d'une politique prévisionnelle.
« Qu'il y ait une Cour des Comptes, de même qu'un bureau
des statistiques, établis pour rassembler, vérifier et généraliser
toutes les informations, toutes les transactions, toutes les opé-
rations de finances sur la surface de la République, à la bonne
heure! » Car la croissance économique et le développement social
forment un tout organique et l'État doit veiller à ce dévelop-
pement et à cette harmonisation.
« Dans une société régulièrement organisée, tout doit être
en croissance continue : science, industrie, travail, richesse, santé
publique... Là le mouvement, la vie ne s'arrêtent pas un instant.
Organe principal de ce mouvement, l'État est toujours en action,
car il a sans cesse de nouveaux besoins à satisfaire, de nouvelles
questions à résoudre. »
Mais de ce rôle d'incitateur, d'initiateur au progrès, ne
s'infère nullement un rôle de gestionnaire de l'économie.
« Si sa fonction de premier moteur et de haut directeur est
incessante, ses œuvres, en revanche, ne se répètent pas...
UN DROIT ECONOMIQUE I5I
Or, qu'arrive-t-il lorsque, comme nous le voyons presque
partout, comme on l'a vu presque toujours, il s'attarde dans les
services qu'il a lui-même créés et cède à la tentation de
l'accaparement? De fondateur il se fait manœuvre. »
C'est alors le capitalisme d'État, c'est le communisme
autoritaire.
L' État « n'est plus le génie de la collectivité, qui la féconde,
la dirige et l'enrichit sans lui imposer aucune gêne, c'est une
vaste compagnie anonyme... organisée pour tout faire, et qui,
au lieu de venir en aide à la nation, au lieu de servir les citoyens
et les communes, les dépossède et les pressure ». Dès lors, c'est
la décadence, l'autocratie, l'impérialisme économique. « Tout
occupé de se soutenir, d'augmenter ses prérogatives, de multi-
plier ses services et de grossir son budget, le pouvoir perd de
vue son véritable rôle, tombe dans l'autocratie et l'immobi-
lisme; le corps social souffre, et la nation, à rebours de sa
loi historique, commence à décroître. »
Ainsi, le résume très nettement Proudhon, « le rôle de
l'État est par excellence un rôle... de création, d'' inauguration,
d^ installation », jamais de gestionnaire économique, et « la
délimitation du rôle de l'État et une question de vie et de
mort pour la liberté collective et individuelle ».
*
* *
Un tel passage montre avec évidence quels sont les rapports
que Proudhon entend instaurer entre l'État et la société
économique.
Ce corps économique et ce corps politique sont faits pour collaborer,
jamais pour se confondre : à la société économique, la gestion
économique, à l'État décentralisé et pénétré par le droit écono-
mique et la représentation professionnelle, la coordination de
la politique économique.
Pour éviter la confusion entre ces deux corps, ces deux « pôles
de la société» {Théorie de la propriété, p. 239), la «propriété
fédéraliste » a été accordée à la société économique. Pour
152 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ECONOMIE
trancher leurs conflits : une définition précise « des services
publics et des services libres » {id., p. 242) et« une cour suprême »
{Création de V Ordre, n° 570). Ainsi ce corps économique et ce
corps politique pourront-ils se conjuguer en une « nation » qui,
comme l'écrit Proudhon à Michelet, est aussi « un être collectif,
une personne vivante» (Lettre du 11 avril 1851), qui repré-
sente une société vivant d'un territoire et d'une histoire
communs (Lettre à X, du 27 septembre 1853). Mais le dévelop-
pement du droit économique aboutit à faire dépasser à Proudhon
les limites d'une nation, et par le fédéralisme international, tant
politique qu'économique, à agrandir progressivement la notion
juridique de corps politique et de corps économique à l'ensemble
de l'humanité.
Sous l'effet de la division du travail, de la force collective
et de leurs conséquences, l'extension des échanges et l'élar-
gissement des marchés, communautés politiques et commu-
nautés économiques nationales sont amenées conjointement
à s'associer de plus en plus entre elles pour former des ensembles
de plus en plus larges. Le fédéralisme international, tant écono-
mique que politique, sera l'expression juridique qui traduira
leur solidarité et leur association.
Ainsi la fédération apparaît-elle comme la forme même de
l'organisation sociale, tant économique que politique, nationale
qu'internationale. La société humaine est amenée à s'organiser
progressivement sous cette forme juridique qui reflète, dans
son unité pluraliste, la constitution sociologique que prennent pro-
gressivement les sociétés humaines.
« Toutes mes idées économiques, élaborées depuis vingt-
cinq ans, peuvent se résumer en ces trois mots : fédération
agricole-industrielle. Toute mes vues politiques, continue Prou-
dhon, se réduisent à une formule semblable : fédération politique
ou décentralisation... Toutes mes espérances d'actualité et d'avenir
sont exprimées par ce troisième terme, corollaire des deux
autres : fédération progressive. » {Principe fédératif i ""^ partie.)
Distinguer pour être, diversifier pour unir, tel est le processus
organique que doit traduire juridiquement le fédéralisme.
Sinon, en lieu et place des fédérations s'établiront de vastes
UN DROIT ÉCONOMIQUE I53
empires dont Proudhon prévoit avec crainte l'instauration.
« Nous marchons à grands pas, écrit-il, vers la formation de
cinq ou six empires. Ces empires, une fois formés... devront se
faire la guerre. » (Lettre à Gouvernet et Beslay.) Or, « l'huma-
nité... ne veut plus la guerre; s'il en était autrement, le monde
retournerait au chaos. Viendrait le jour où, par la guerre, il
n'y aurait plus, comme à l'aube de la création, que du vide
et des atomes » (la Guerre et la Paix) . Selon lui, seul le fédéralisme
peut empêcher cette marche à l'Apocalypse : « Le XX^ siècle
ouvrira Vère des fédérations, ou l'humanité recommencera un
purgatoire de mille ans. » (Principe fédératif, pp. 78-79.) Mais,
enchaîne-t-il aussitôt, « le vrai problème à résoudre ce n'est
pas le problème politique, c'est le problème économique ». Car,
malgré les camouflages, politiques, nationalistes et diploma-
tiques, pour Proudhon, l'existence des guerres est liée « au
déséquilibre économique », à un prolétariat à qui l'on veut
masquer les causes réelles de sa misère (cf la Guerre et la Paix,
2® partie).
C'est pourquoi « la fédération politique a pour complément
la fédération économique». «La constitution fédérale... ne
se soutiendra elle-même qu'autant qu'elle ne rencontrera
pas dans l'économie publique des causes incessantes de disso-
lution. En d'autres termes, il faut au droit politique le contrefort
du droit économique » {Principe fédératif, p. 77). Dans le fédéra-
lisme international, « l'ordre politique a pour complément
nécessaire une série de réformes dans l'ordre économique... La cause
du prolétariat et celle de V équilibre européen sont solidaires ». Si
l'ordre fédératif « ne sert qu'à protéger l'anarchie capitaliste
et mercantile », mieux vaut alors « préférer l'unité impériale
à la fédération» {id., p. 78).
Il faut donc que l'organisme économique international et
l'organisme politique international soient organisés sur les
mêmes bases que celles que Proudhon a exposées pour les
organisations nationales des corps économiques et des corps
politiques, car il résulte de leur association.
Dès lors, « ce qu'il faut faire pour rendre la confédération
indestructible, c'est lui donner... comme base du droit fédératif
1^4 LE FONDEMENT : LA SOCIO-ÉCONOMIE
et de tout ordre politique, le droit économique » {Capacité,
p. 2Il).
Ainsi, le droit économique apparaît-il non seulement comme
l'aboutissement de la socio-économie proudhonienne, mais
comme la base même de sa socio-politique.
CONCLUSION
DROIT ÉCONOMIQUE ET JUSTICE
Comme principe de mutualité, comme expression d'une jus-
tice, d'une philosophie du travail, d'une conscience sociale, ce droit
économique est encore beaucoup plus pour Proudhon : il est
la base de toute une morale, de tout un ordre spirituel.
La mutualité est« une forme de la justice » {Capacité, p. 203),
elle est l'expression concrète de la justice immanente dans la
société. Cette mutualité aboutit aussi à une philosophie pra-
tique, une philosophie de ce travail qui l'a révélée. Car « la
philosophie n'est qu'une manière de généraliser et d'abstraire
les résultats de notre expérience, c'est-à-dire de notre tra-
vail. Par le travail, nous spiritualisons de plus en plus notre
existence» (la Guerre et la Paix, Éd. Rivière, p. 328). Aussi
la reconnaissance et la constitution d'un droit économique
entraînent-elles également poiur Proudhon la reconnaissance
et la constitution d'un nouvel ordre spirituel.
« Il reste à la démocratie française, une initiative... qu'au-
cune puissance ne lui disputera, écrit Proudhon dans La Guerre
et la paix, c'est avec la constitution du droit économique, la création
d'un nouvel ordre spirituel» (p. 509). Car, enchaîne-t-il dans son
livre-testament (la Capacité), « ce qu'il faut aux générations
nouvelles, c'est une unité qui exprime l'âme de la société :
unité spirituelle, ordre intelligible, qui nous rallie par toutes
les puissances de notre conscience et de notre raison, et cepen-
dant nous laisse la pensée libre, la volonté libre, le cœur
libre», une unité qui soit« liberté-ordre... et droit et vérité ».
Pour Proudhon, cet ordre à la fois spirituel et juridique « est
précisément ce que promet de nous donner V organisation mutuel-
1^6 LE FONDEMENT : LA SOCIO- ÉCONOMIE
liste» {Capacité, p. 202). Cette unité libre repose en effet sur
la nature sociologique de la société humaine. Celle-ci révèle
un ordre pluraliste, une unité dans la diversité et rejette ainsi
« le matérialisme de la fausse unité» (p. 205).
Car l'étude de la réalité sociale montre que « la société pas
plus que le corps humain ne peut s'ossifier, notre système social
est compliqué... si toutes les données en sont acquises... elles
ont besoin d'être coordonnées, synthétisées d'après leurs lois
propres. Là se découvre une pensée, une vie intime collective qui
évolue en dehors des lois de la géométrie et de la mécanique...
dont la logique ordinaire syllogistique, fataliste, unitaire est
incapable de rendre compte, mais qui s'explique... à l'aide
d'une philosophie plus large admettant dans un système la
pluralité des principes, la lutte des éléments, V opposition des contraires »
{Théorie de la propriété, p. 129). Cette unité pluraliste témoigne
de la liberté des forces qui composent le monde, « c'est une
preuve que la fatalité ne gouverne pas la société; que la géo-
métrie et les proportions arithmétiques ne régissent pas ces
mouvements... qu'il y a une vie, une liberté qui échappent
aux mesures précises, fixes, gouvernant la matière. Le matéria-
lisme, en ce qui touche la société, est absurde» {id., p. 242).
Cette unité pluraliste, cet ordre socio-économique, c'est le
TRAVAIL qui le fonde, la société qui le réalise, le droit éco-
NOMiQ^uE qui le formule, la justice mutuelliste qui le « spi-
ritualise ». Dans cet ordre, la liberté apparaît comme une
composante sociale, une résultante de l'antagonisme des forces.
Dès lors, « l'homme le plus libre est celui qui entretient le
plus de rapports avec ses semblables ». « Le point de départ
dans l'organisation de la société, c'est la liberté, la liberté
limitée par la liberté, la mutualité et la réciprocité. C'est la
liberté égale à elle-même, la liberté se posant en deux termes
et prenant équilibre » {Carnets, 5, 25 juillet 1847, Éd. Rivière,
p. 165). Ainsi y a-t-il « création directe de la société par elle-
même » {Théorie de la propriété, p. 231). Le jeu équilibré des
rapports sociaux engendre, sous la loi du travail, en même
temps, la liberté, la justice et le droit.
« La fin de la civilisation est dans le droit », écrira Proudhon
CONCLUSION Î57
à la veille de sa mort. Mais l'humanité saura-t-clle un jour la
fin de ce droit, de ce droit économique, de ce droit social?
Non ! « Nous ne saurons jamais la fin du droit, parce que nous
ne cesserons jamais de créer entre nous de nouveaux rapports »
{Justice, 1^6 étude, ch. IV).
*
* *
Parti d'une comptabilité économique pour la « constitution de la
valeur » pour passer ensuite à une sociologie économique pour une
« constitution sociale », et aboutir à un droit économique pour
constituer une justice pratique capable de réaliser cette double
constitution, Proudhon arrive, par la voie d'une socio-économie,
à déboucher sur une société que le travail et la Hberté mettent
en état de création continue, de « révolution permanente ». Cette
socio-économie s'ouvre ainsi sur cette démocratie travailliste,
cette civilisation « idéo-réaliste », o\x les significations écono-
miques, sociales, morales de la « valeur » convergent indé-
finiment sous l'effet de l'effort humain.
DEUXIÈME PARTIE
LA DÉMARCHE CRITIQUE
ATTAQUE DE L'ABSOLUTISME AUTORITAIRE
ET DÉFENSE DE L'AUTONOMIE PLURALISTE.
INTRODUCTION
DÉMARCHE CRITIQUE ET PLURALISME
C'est son pluralisme sociologique qui va fournir à Proudhon
à la fois la raison de ses critiques et les éléments de ses doc-
trines positives.
Ce que Proudhon attaque à travers tant de critiques en
apparence si contradictoires, et en fait si implacablement
logiques, c'est toute doctrine, toute institution, toute mentalité,
toute structure qui se constituent au mépris de ce pluralisme
social. A la base de sa critique de la propriété capitaliste et de
sa négation d'un capital séparé du travail, se découvre celle
d'un atomisme individualiste — doctrine qui ne veut voir dans
la société, non la conjonction d'une pluralité de personnes et
de groupes mais la simple addition d'individus identiques.
D'où la négation par celle-ci de l'existence réelle et de la pro-
ductivité propre des êtres collectifs (entreprises et société écono-
mique tout entière) et par suite, l'attribution au seul capita-
lisme du surplus productif engendré par la force collective.
Au fond de la critique proudhonienne de V absolutisme étatique
et sa négation d'une autorité gouvernementale comme pouvoir
distinct et supérieur à la société se découvre celle d'un tota-
litarisme social — doctrine qui nie l'indépendance et les mani-
festations autonomes de la multiplicité des personnes coUec-
6
l62 LA DÉMARCHE CRITIQUE
tives et individuelles, et l'autonomie même de la société tra-
vailleuse. D'où une conception de l'Etat non comme une résul-
tante des groupes et une fonction de la société, mais comme
une collectivité « dominante », et par suite l'attribution indue
à cette dernière, grâce au mythe gouvernemental, de fonctions
propres aux collectivités de base et aux personnes qui les
composent. Il n'est jusqu'à la racine de la critique proudho-
nienne, du spiritualisme intégriste et du matérialisme intégral que
ne se découvre la négation d'un unitarisme dogmatique, d'une
mystique totalisante qui prétend ériger en principe domina-
teur, en commun dénominateur, un seul élément du plura-
lisme social. Absolutisant ainsi un élément de la réalité sociale,
dont la vérité ne peut être saisie, non en soi, mais dans ses
rapports évolutifs avec les autres éléments de la réalité plura-
liste, ce dogmatisme unitaire et les pratiques aliénantes qui
s'en infèrent, conduisent à subordonner la connaissance pra-
tique à la croyance métaphysique, l'expérience et la raison
sociale à l'arbitraire économique et politique, excluant au pro-
fit d'un mysticisme théorique et d'un matérialisme abstrait,
toute possibilité concrète de réalisme. Il n'est jusqu'au fond
de ses critiques pédagogiques que Proudhon combat l'abso-
lutisme, cette négation de la réalité pluraliste. Arbitraire de
l'organisation qui coupe « écolage » et apprentissage, arbitraire
des méthodes qui séparent intelligence et activité et scinde
l'homme travailleur en « abstracteur et un automate » : il y
a là aussi absolutisme d'un élément par rapport aux autres,
hiérarchisation au lieu de mise en composition, négation de
la pluralité des facultés humaines.
Dès lors, nous comprenons pourquoi Proudhon unit dans
une même critique des systèmes et des doctrines en apparence
si diverses, voire si opposées. C'est qu'elles sont pour lui le
fruit d'une même vision abstraite de l'homme et de la société,
considérés utopiquement comme unitaires, unanimes, uni-
formes, unifiés — alors que l'observation scientifique les révèle
comme pluralistes, combinaison d'éléments à la fois solidaires
et antagonistes, associés et irréductibles. C'est contre ce schéma
simpliste qui pétrifie le système social, oppresse la vie et ses
INTRODUCTION 163
libres manifestations, érige fonctions en fictions, confond sclérose
et structure que Proudhon s'insurge. Et c'est finalement un
réalisme plénier, un respect des diversités et des solidarités
autonomes, une intelligence du développement antinomique
des choses et des êtres individuels et collectifs — en un mot
le sens d'une unité pluraliste qui dominera toutes ses construc-
tions positives.
Chapitre I
CRITIQUES CORRÉLATIVES DE L'AUTORITÉ
DE L'HOMME SUR L'HOMME
— le mysticisme, adoration de V homme par V homme,
— le capitalisme, exploitation de V homme par V homme,
— Vétatisme, gouvernement de V homme par V homme :
Une triple et même négation de l'autorité absolutiste, triple
et même critique de la religion, du capital et de l'Etat, prépare
la triple et même affirmation de la liberté pluraliste, la triple
et même construction de l'idéo-réalisme, du mutuellisme et
du fédéralisme.
§ I. Les aliénations de la société pluraliste.
En 1839, dès son premier ouvrage, La Célébration du dimanche,
Proudhon amorce sa triple négation de l'unitarisme autori-
taire : « L'autorité de quelques-uns sur tous n'est rien, l'au-
torité du plus grand nombre sur le plus petit n'est rien... l'ordre
d'un seul... n'est rien. » (Éd. Rivière, p. 90). S'adressant à
Pierre Leroux, le socialiste chrétien, dans un article de la Voix
du Peuple, Proudhon explicite très clairement, cette triple cri-
tique qu'il développera sans cesse : «Je nie tout à la fois,
collectivement, identiquement et synthétiquement, et l'exploi-
tation de l'homme par l'homme, et le gouvernement de l'homme
par l'homme, et l'adoration de l'homme par l'homme. » {Voix
du Peuple, 3 décembre 1848, Mélanges III, p. 29). Ce qui
marque « la conformité de ses sentiments en matière de reli-
gion, de propriété et de gouvernement », c'est une même cri-
CRITIQUES DE l' AUTORITÉ 165
tique de l'autorité absolutisante. Le mysticisme ou adoration
de l'homme par l'homme, l'étatisme ou gouvernement de
l'homme par l'homme, le capitalisme ou exploitation de
l'homme par l'homme ne sont que trois manifestations et trois
réalisations corrélatives de l'autorité arbitraire de l'homme sur
l'homme, d'une hiérarchisation aliénante du système social,
d'une négation unitaire d'une pluralité d'autonomies.
Entre ces trois manifestations de l'autorité, l'enchaînement
est, pour Proudhon, très net. Identifiée par lui au mysticisme
intégriste, « la religion est autorité et subordination, dépen-
dance et justification de la raison d'Etat ». Car « à cette raison
d' Etat du ciel » à cette subordination des volontés à « la volonté
d'en -haut », ou à des volontés se prétendant comme telles, « ne
tardent pas à s'ajouter la raison d'Etat du sacerdoce suivie
de la raison d'Etat du prince et d'une foule d'exceptions », telle
l'exception de la propriété capitaliste. Ainsi l'homme, abstrac-
tion faite de ses croyances, doit-il déclarer « que pour lui,
Dieu c'est le mal » {Jésus, p. 326 ; Ecrits sur la religion, Éd.
Rivière). Proudhon, après ce blasphème apparent en explicite
très clairement la portée uniquement sociale. « Non pas que
Dieu soit mauvais, mais parce que son intervention » ou plutôt
la prétention émise en son nom, « dans les affaires de l'huma-
nité ne produit que du mal... par les abus, les superstitions,
le relâchement qu'elles entraînent » (J^Mi^^zV^, Les personnes, t. II,
p. 412). Ce n'est pas Dieu en soi que Proudhon critique « en
métaphysique, j'admets Dieu, mais je le nie partout ailleurs »,
{Justice, Les idées), mais l'adoration de l'homme par l'homme,
l'autorité de l'homme sur l'homme, sous le couvert de Dieu.
Sous le masque d'une mystique déiste, humaniste, matéria-
liste, l'humanité s'adore comme autorité et justifie le gouver-
nement de l'homme par l'homme, l'étatisme et l'exploitation
de l'homme par l'homme, le capitalisme. C'est ce que Proudhon
précise très explicitement à un prêtre qui l'interroge : « La
critique que j'ai faite de l'idée de religion est comme toutes
les critiques que j'ai faites de l'autorité. » {Lettres à l'abbé X,
22 janvier 1849, Correspondance, t. II, p. 114.)
l66 la démarche critique
§ 2. Antithéisme, anticapitalisme, antiétatisme.
L'antithéisme, l'antiétatisme, l'anticapitalisme, son triple rejet
du dogmatisme dans la connaissance, du despotisme dans la
politique, du monopole dans l'économie ne sont que le même
refus de l'absolutisme unitaire au nom des trois lois du plura-
lisme social. Dans l'être collectif ou individuel, l'antagonisme
autonomiste exige 1' « insurrection de la pensée » (Philoso-
phie du progrès), la justice-équilibration, l'insurrection de la
conscience, le travail promoteur, l'insurrection de l'action.
Dès lors, à travers le mysticisme dogmatique qui se traduit
par l'absolutisme ou autorité de l'homme sur l'homme, se
trouvent liées les deux incarnations de cet absolutisme néga-
teur des autonomies pluralistes : le capitalisme monopoleur
et l'étatisme despotique. Dès la Célébration du dimanche (1839)
et dès son Premier mémoire, Proudhon insiste sur la corrélation
des deux critiques. « Sous quelque forme qu'il se montre,
monarchique, oligarchique, démocratique, le gouvernement
de l'homme par l'homme est absurde. » « L'exploitation de
l'homme par l'homme, le gouvernement de l'homme par
l'homme, sous quelque nom qu'il se déguise, est oppression »
{Premier mémoire, Ed. Rivière, ch. V, pp. 337 et 346). C'est
ainsi que la « communauté » étatique « est oppression » et la
« propriété, despotisme ». Un même absolutisme les inspire.
« Chose singulière, la communauté systématique est conçue
sous l'influence directe du préjugé de propriété. » C'est l'Etat
propriétaire. « La communauté est propriétaire, et propriétaire
non seulement des biens mais des personnes et des volontés »
{Id., pp. 326 et 327).
Dès lors, reprend-il dans ses Contradictions économiques, « comme
la propriété (capitaliste) est le monopole à la deuxième puis-
sance... la communauté (systématique) n'est autre que l'exal-
tation de l'Etat». La communauté autoritaire « sortie de la
donnée économique de l'Etat est la contrepartie de la routine
propriétaire, le despotisme du nombre à la place du despotisme
de la force ». C'est toujours l'autorité : « dictature... tel est le
CRITIQUES DE l' AUTORITE 167
dogme » car « il faut un homme qui exprime la pensée collec-
tive et donne essor aux activités subalternes ». Ainsi, la commu-
nauté systématique « c'est l'absolutisme » étatique, ft-ère ennemi
de l'absolutisme propriétaire, « c'est l'idée économique de
l'État poussée jusqu'à l'absorption de la personnalité et de
l'initiative». {Contradictions économiques, 1846, Éd. Lacroix,
ch. XII, pp. 250-251, 277, 290 et 282.)
Aussi Proudhon met-il en garde contre toute dictature
démocratique, cette dictature « c'est l'absolutisme pris pour
se sauvegarder de l'absolutisme » {Mélanges I, Éd. Lacroix,
p. 13), « l'arbitraire administratif pour empêcher l'arbitraire
commercial ». (Contradictions économiques, ch. II.)
Aussi dans son Manifeste électoral du peuple, où Proudhon
définit son collectivisme libéral et son socialisme autogestion-
naire, réaffirme-t-il tant à l'égard du libéralisme capitaliste que
du socialisme étatique, sa condamnation corrélative de ce
double absolutisme qui prétend ériger en autorité une des
fonctions relatives de la société pluraliste. « Nous serions
heureux que l'Etat contribuât à l'émancipation des travail-
leurs... mais l'organisation (du travail) par l'État n'est que
la dernière forme d'exploitation de l'homme par l'homme »,
c'est « toujours du salariat, de la monarchie ». Parce qu'iden-
tiques dans leur principe et dans leur résultat, « nous ne
voulons pas plus de l'exploitation de l'homme par l'homme
que du gouvernement de l'homme par l'homme ». Antithèse
du capitalisme, « le socialisme est (aussi) le contraire du
gouvernementalisme » {Mélanges I, pp. 186-187), l'antithèse de
l'absolutisme, la liberté antagoniste de l'autorité. La liberté
« adéquate et identique à l'ordre », voilà ce que contient « de
réel le pouvoir ». Gomment se constitue la liberté, « synonyme
de l'ordre... voilà ce que nous enseignera l'analyse des différentes
formes de l'autorité ». Pour tout le reste, répète Proudhon,
« nous n'admettons pas plus le gouvernement de l'homme que
l'exploitation de l'homme par l'homme » {Mélanges II, pp. 260-
261). Dès lors, la critique corrélative et la même négation du
capitalisme et de l'étatisme vont permettre de faire ressortir
dialectiquement la démarche similaire et la même amorce
l68 LA DÉMARCHE CRITIQUE
de solution qui résoudra, par l'affirmation d'un socialisme
libéral et autogestionnaire, le double et semblable problème
économique et politique. « Ainsi, enchaîne Proudhon après
le texte cité, la marche que nous nous proposons de suivre
en traitant la question politique sera la même que nous avons
suivie jusqu'à ce jour pour traiter la question sociale. »
C'est ce texte (du 4 novembre 1849) que Proudhon rajoutera
en introduction, à ses Confessions d'un révolutionnaire. Et il pré-
sentera ces dernières comme un seul commentaire d'une même
et double négation et d'une même et double affirmation.
« Abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme et
abolition du gouvernement de l'homme par l'homme » : d'un
bout à l'autre de mes Confessions, les deux formules sont iden-
tiques et se servent de corollaire {Voix du peuple, 3 décembre
1849, Mélanges III, p. 29). En fait, dès les premières pages de
ce livre, Proudhon relie antinomiquement la double affirma-
tion d'un socialisme libéral basé sur l'autogestion économique
et l'autoadministration politique (et l'autoéducation qu'ils
impliquent) à la double négation de ce socialisme autogestion-
naire repoussant dans une même critique capitalisme et
étatisme (et le dogmatisme mystique qui les anime). « Qui
osera donc dire enfin... tout par le peuple même le gouverne-
ment, tout... agriculture, industrie, commerce, philosophie...
la démocratie est l'abolition de tous les pouvoirs... l'exploita-
tion de l'homme... c'est le vol. Le gouvernement de l'homme,
c'est la servitude. Et, tout dogme... n'est autre que l'adoration
de l'homme par l'homme, l'idolâtrie..., l'absolutisme. » (Confes-
sions d'un révolutionnaire, Ed. Garnier, ch. I, p. 37.) En deman-
dant « le cumul des pouvoirs » économiques et politiques
dans l'État, « la concentration de toutes les facultés politiques
et sociales dans une même autorité », le socialisme gouverne-
mental commet « une erreur de fait et de droit ». L' État-
maître, r État-Dieu, s'impose encore à la raison populaire,
aveuglée dans son immaturité par une transposition d'une
mystique du Dieu-Père et du complexe de l'autorité parentale.
« Nous ne sommes pas assez châtiés de notre servilité monar-
chique et de notre fanatisme gouvernemental pour que nous
CRITIQUES DE l'aUTORITÉ 169
aimions de sitôt l'ordre et la liberté. » Faute d'une autoéduca-
tion qui amènerait philosophiquement les sociétés à un état
adulte, « tout en nous conspire encore, avec l'exploitation de
l'homme par l'homme, au gouvernement de l'homme par
l'homme » {id., ch, XIV, p. 228).
D'où la nécessité de construire un socialisme scientifique
qui soit à la fois — « une protestation » et une défense contre
l'absolutisme du « cumul des pouvoirs » et du « cumul des
capitaux » — et une construction pluraliste basée sur l'auto-
gestion et la diffusion des pouvoirs et des capitaux. « Le socia-
lisme, par cela même qu'il est une protestation contre le capital,
est une protestation contre le pouvoir », pouvoir politique
comme pouvoir économique. Le « capital » dominateur a
pour « analogue dans l'ordre politique le gouvernement »
subordinateur {id., ch. XVII, p. 271). Le socialisme «est
négation du capital et du pouvoir» (id., ch. XX, p. 316) et
affirmation du travail, expérience sociale, et de la force collec-
tive, puissance sociale. Le socialisme, comme « protestation »
est critique : « critique de l'économie actuelle » fondée sur
l'emprise du capital, et « critique de la société actuelle »
basée sur l'empire de l'Etat.
Mais le socialisme comme « formule pratique et positive »
est la même chose que la science sociale. C'est pourquoi, précise
Proudhon à Pierre Leroux : « Je proteste contre la société
actuelle et je cherche la science; à ce double titre, je suis
socialiste. » {Voix du Peuple, 4 décembre 1848, Mélanges III,
p. 32.). Aussi (avec une logique fort réelle en dépit d'une absence
de thématisation formelle), Proudhon, après avoir, dans sa
critique pluraliste, fait ressortir d'abord la corrélation existant
entre les trois négations de l'absolutisme — puis le dégagement
à partir de celles-ci d'une même démarche pour la construction
d'un socialisme scientifique — précise plus avant l'unité plu-
raliste de sa méthode : « Le problème du travail et le problème
de l'État, écrit-il toujours à Pierre Leroux, sont deux problèmes
identiques au fond et susceptibles d'une même solution. »
Et il indique les étapes de son induction. Lorsqu'il dit que « le
principe capitaliste et le principe monarchique et gouverne-
lyo LA DÉMARCHE CRITIQUE
mental sont une seule et même formule; lorsqu'il combat
l'absolutisme (capitaliste) et le communisme (étatique), ces
deux faces corrélatives du principe d'autorité », il insiste en
fait sur la grande mutation de la société infantile et dépendante,
à base pai-entale, en société adulte et autonome, à base indus-
trielle. Il fait observer « que si la famille fut l'élément de la
société féodale » et monarchique, « l'atelier est l'élément de la
société moderne » et démocratique. Il est alors évident, conclut
Proudhon, que dans cette optique «je considère comme un
seul et unique problème, le problème politique et le problème
économique » (id., 13 décembre 1849, pp. 35-36, Mélanges III).
Ce double et même problème est la visée d'un socialisme
scientifique et l'objet de la pratique révolutionnaire.
Dès décembre 1849, bien avant son livre Uldée de la révo-
lution au XI X^ siècle (terminé en juillet 1851), Proudhon empri-
sonné par le pouvoir napoléonien, précise « le problème et le
programme révolutionnaire ». « La révolution de février a posé
deux questions capitales : l'une économique, la question du
travail, l'autre politique, la question du gouvernement. » La
« révolution au xix^ siècle » a donc un double objet :
1° « Dans l'ordre économique, elle poursuit la subordination
complète du capital au travail. » « L'identité du travailleur et
du capitalisme... par la démocratisation de toutes les transac-
tions ayant pour objet les instruments du travail et les produits »,
c'est-à-dire l'instauration d'un collectivisme libéral basé sur
une autogestion mutuelliste.
2° « Dans l'ordre politique, la révolution a pour but d^ absorber
l'État (subordinateur) dans la société, de procéder à la cessation
de toute autorité», à la suppression de tout appareil gouverne-
mental érigé en dominante de la société grâce à « la simplifica-
tion administrative, la centralisation séparée de chaque catégo-
rie fonctionnelle, en d'autres termes l'organisation de suffrage
universel ». On retrouve ici, au sein même de la négation de
r État dominateur, les éléments précis de cette « centralisation »
libérale, de cet État social basé sur une auto-administration
fédérative. « Telle est, conclut Proudhon dans le même pas-
sage, en deux articles, notre foi sociale et politique. »
CRITIQUES DE L AUTORITE I7I
Il esquisse alors ^ par quel double et même processus dialec-
tique (« balancement » de l'antinomie capital-travail et de
l'antinomie liberté-autorité dans la série des travailleurs sociaux
et la série des citoyens sociétaires) s'élaborera la méthode
constructrice d'un socialisme autogestionnaire. « Il faut qu'à
l'avenir, en tout producteur, la qualité du travailleur et celle
du capitaliste ou propriétaire soit rendue égale et distincte...
par l'interversion des rapports » (intégration du capital-travail
dans la série des travailleurs et non dans celle des capitalistes) .
« Le capital doit être attaché à l'ouvrier. » D'autre part, « il
faut qu'en tout citoyen la liberté et l'autorité soient égales,
car sans cela l'égalité n'existerait pas et serait compromise,
et la souveraineté du peuple transférée à un petit nombre
serait une fiction », un mythe démocratique recouvrant un
État toujours féodal (id., 28 décembre 1849, pp. 48 et s.,
Mélanges III). Dans ce même texte, Proudhon développe encore
l'enchaînement qui existe entre une même et identique néga-
tion de la « prépondérance du capital » et de 1' « omnipotence
de l'État» — entre une même et identique méthode pour
résoudre le problème économique et politique. Et il insiste
sur l'identité existant entre le processus révolutionnaire et les
phases antinomiques du développement social, et la dialectique
intégrant l'opposition critique et la science révolutionnaire.
« Ce que nous affirmons encore, c'est que le travail et la liberté,
de même que le capital et le gouvernement, sont semblables
entre eux et homologues. C'est que les deux propositions :
abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme et aboli-
tion du gouvernement de l'homme par l'homme, sont une
seule et même opposition. C'est enfin que l'idée ^ révolution-
naire, malgré le dualisme de sa formule est une et indivisible
comme la République elle-même : le suffrage universel
implique la négation de la prépondérance du capital et l'égalité
1. On a cru, à tort, qu'il s'agissait là d'une position tardive énoncée
principalement dans le « principe fédératif » de 18G2, la « théorie
de la propriété », écrite à la même époque et la « capacité politique »
de 1865.
2. Il ne faut pas oublier que pour Proudhon l'idée est la saisie d'un
rapport réel dualiste par nature.
172 LA DEMARCHE CRITIQUE
des fortunes, comme l'égalité des fortunes et la suppression de
l'intérêt impliquent la négation du gouvernement », défini
comme « l'omnipotence de l'Etat ».
C'est cette « idée révolutionnaire » — dialectique antino-
mique, négation- affirmation, qui donne force et forme au
mouvement révolutionnaire, qui engendre la mutation sociale
et constitue « le point de passage entre la période capitaliste
et gouvernementale qui finit et la période de liberté et d'égalité
qui commence ». C'est la logique développée par cette dialec-
tique qui relie indissolublement socialisme critique et socialisme
scientifique : « toute notre opposition, notre polémique, notre
science révolutionnaire découlent de cette donnée » et c'est
de cette méthode antinomique à la fois « théorique et pra-
tique ^ » que «plus tard tout progrès... découlera». C'est
cette même logique révolutionnaire qui constitue ce socialisme
à la fois critique et scientifique dans ses fondements, pratique et théorique
dans sa méthode, en socialisme libéral dans ses réalisations. Là encore,
la double affirmation du caractère à la fois socialiste et libéral
de toute constitution sociale, apparaît comme le corollaire
antinomique de la double négation du caractère à la fois
capitaliste et étatique de l'autorité. « Ce qu'on nomme en
politique, autorité, est analogue et équivalent à ce qu'on
appelle en économie politique, propriété. Ces deux idées sont
adéquates l'une à l'autre et identiques. » D'où ce corollaire
pratique et cette constatation théorique : « Attaquer l'une
c'est attaquer l'autre... Si vous éliminez la première, il faut
encore éliminer la seconde et vice versa. »
Mais de cette double élimination résulte un double choix.
Si la méthode théorique et pratique d'un socialisme scienti-
fique et critique, conduit, pour éliminer l'absolutisme capi-
taliste, à une collectivisation sociale, et pour éliminer l'autorité
étatique, à une libéralisation sociale — il s'ensuit qu'un
socialisme véritablement scientifique ne peut être que libéral. Dans
leur inconséquence scientifique, mais dans la logique de leurs
I. Nous empruntons cette qualification à l'article du Peuple du
13 février 1849 : « démonstration d'un socialisme théorique et pra-
tique. » {Mélange, II, p. i).
CRITIQUES DE l'aUTORITÉ 173
passions, le « socialisme » gouvernemental « adversaire de
l'exploitation de l'homme par l'homme mais plein de foi dans
la dictature et l'omnipotence de l' État », et le « libéralisme »
traditionnel « hostile au pouvoir mais défenseur de l'intérêt
et de la propriété quiritaire » sont en fait les « deux moitiés »
divisées « de l'opposition intégrale que la liberté fait dès
l'origine du monde au principe d'Autorité, exprimé par la
propriété et l'Etat» (id., 28 décembre 1849, pp. 43 à 53,
Mélanges III). Déduction dialectique de cette négation inté-
grale, l'affirmation scientifique de la liberté sociale ne peut
donc être que celle d'un socialisme libéral, d'un socialisme
autogestionnaire. C'est au peuple, c'est-à-dire à la société
tout entière s'autogérant et s'autoadministrant, qu'il appartient
de préparer et d'instaurer cette construction évolutive. « Car
si au jour de la révolution il ne tient pas la solution prête;
après un temps d'orgie démagogique, il retournera au gou-
vernement de l'homme par l'homme, à l'exploitation de
l'homme par l'homme. »
Et Proudhon, au terme de ces apports critiques, qui fondent
en fait toutes ses constructions autogestionnaires, entend pré-
ciser son rôle de « moniteur » de la révolution sociale. Il
n'entend pas « faire la réponse qui doit être celle de tout un
peuple » et tirer, comme il l'a écrit ironiquement, « l'horoscope
de l'humanité ». Jamais un seul homme ne peut construire un
système complet. Ce que Proudhon veut et peut, pour son
compte, c'est amorcer une méthode du socialisme libéral.
C'est ériger sa « dialectique sérielle », induite de la dialectique
réelle de la pluralité sociale, en processus révolutionnaire et
en pratique sociale. « Ce que je puis dire avec certitude, c'est
d'abord que toute révolution procède par négation et abolition.
C'est en second lieu qu'il reste aujourd'hui à nier deux choses :
l'exploitation du capital et l'oppression de l'État; en sorte que
par cette double négation, résulte l'affirmation qui doit réor-
ganiser la société... Toute négation dans l'ordre de la liberté
est le prodrome d'une création nouvelle. » (Id., 8 janvier 1850,
pp. 62 à 65, Mélanges III.) Négation de l'exploitation du capital,
négation de l'oppression de l'État : de cette double négation
I'74. LA DÉMARCHE CRITIQUE
doit donc ressortir, selon la dialectique proudhonienne, la
double affirmation qui la « balancera » contradictoirement
et dynamiquement. Elle procurera ainsi par le mouvement
antinomique qu'elle suscite, les éléments d'une organisation
nouvelle, et par le mouvement sériel (qui prend force dans ce
premier mouvement, mais qui lui donne forme), l'amorce
d'une création nouvelle. Dès lors, pour l'intelligence pratique
des constructions ainsi amorcées, convient-il de rendre compte
des apports positifs dégagés à partir des deux négations du
capital exploiteur et de l'État oppressif. C'est pourquoi,
après avoir observé la corrélation étroite existant entre les
critiques du capitalisme et celles de l'étatisme, il est nécessaire
de les approfondir séparément. Ce qui permettra de saisir,
au-delà de leur spécificité effective, leur similitude réelle, et
d'induire, à côté de leur originalité fonctionnelle, la ressem-
blance fondamentale des constructions qui s'inféreront de
ces critiques. On comprendra alors nettement comment la
négation radicale de la propriété et de l'Etat aboutit à leur
transformation et à leur « balancement » dialectique.
Chapitre II
ANTIGAPITALISME ET SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE
Négation d'un « despotisme » économique, exercé grâce à
un « vol » économique, négation d'un « monopole » écono-
mique rendu possible par un « capital » exclusif : à la base de la
double critique de la propriété par Proudhon se retrouvent la
même négation fondamentale et la même affirmation de la
liberté et de l'égalité pluraliste des hommes et des groupes.
Cette négation n'est autre que celle de l'autorité de l'homme
par l'homme.
Dès les premières lignes de son Premier mémoire, Proudhon
souligne très précisément qu'une même et unique négation de
l'absolutisme sous toutes ses formes reliera toutes ses critiques.
Dire « l'esclavage c'est la mort », ou dire « la propriété c'est le
vol », est identique. En fait « cette seconde proposition n'est
que la première transformée» {Premier mémoire, ch. I)... Entre
l'autorité, c'est-à-dire « la souveraineté dans la volonté de
l'homme, et en réduisant l'expression, le despotisme »,« l'inéga-
lité des fortunes et des rangs », c'est-à-dire l'aliénation écono-
mique et politique, et « la propriété » capitaliste, il y a
« déduction nécessaire » à partir d'une même affirmation :
« l'autorité de l'homme sur l'homme » {id., Ed. Rivière,
ch. I, p. 150).
Ainsi « la propriété appartient à la grande famille... de
l'autorité » [Contradictions économiques, ch. XI) et ces trois
préjugés « souveraineté de l'homme, inégalité des rangs et des
formes de propriété n'en font qu'un »; ils peuvent se prendre
176 LA DÉMARCHE CRITIQUE
« l'un pour l'autre et sont réciproquement convertibles ». Si
bien que leur triple et même négation permettra de déduire
« par contradiction..., la base » d'une nouvelle organisation
sociale {Premier mémoire, ch. I, p. 155). Autorité de l'homme
sur l'homme, dans son principe contradictoire « la propriété est
la religion de la force » (Contradictions économiques, Ed. Lacroix,
ch. XI, pp. 233 et s.), le culte de la subordination de l'homme
par l'homme. « De la force » arbitraire « sont dérivés l'exploita-
tion de l'homme par l'homme..., le servage, l'usure, le tribut et
toute cette famille si nombreuse de l'autorité..., en un mot la
propriété» {Premier mémoire, ch. V, p. 233). Sans l'autorité
de l'homme sur l'homme, « sans la force, la propriété » absolu-
tiste « est impuissante » : elle ne peut accomplir, par la « fic-
tion » d'un capital productif indépendant du travail, le « vol »
prélevé sur la production sociale. « Elle ne peut s'accroître avec
le droit d'aubaine. » Sans l'autorité de l'homme sur l'homme,
« sans la force, la propriété est nulle ». Elle ne peut exercer son
« despotisme » sur l'économie sociale, et sous le couvert d'un
« droit d'user et d'abuser », s'affirmer comme « monopole »
{id., ch. IV, p. 275). Dès lors, le monopole, despotisme écono-
mique — le « capital », le « vol » légal — c'est-à-dire « l'acca-
parement..., l'exclusion... la subalternisation des fonctions et
l'individualisme dans la production... l'exploitation de l'homme
par l'homme » — constituent « en résumé la propriété »
contradictoire et« la grande matrice » des perturbations sociales
{Deuxième mémoire, Ed. Rivière, p. 39). Les « causes d'erreur,
c'est-à-dire l'inégalité » dans la comptabilisation de la produc-
tion sociale, « viennent toutes sans exception du monopole et
de la fraude » {Troisième mémoire. Ed. Rivière, p. 200),
Ainsi, la propriété capitaliste « n'existe pas par elle-même ».
Elle se nie comme productrice car« pour produire, pour agir...
elle a besoin de la force et de la fraude ». Dès lors « en d'autres
termes la propriété... est une négation » {Premier mémoire,
ch. IV, p. 297). Mais c'est de cette négation que doit résulter
l'affirmation d'une « propriété sociale », l'affirmation de « la
force productrice» sociale {id., p. 296). Si cette dialectique,
étant donné les diffluences proudhoniennes, n'apparaît pas
ANTIGAPITALISME ET SOCIETE ÉCONOMIQUE 177
formellement thématisée, une lecture très attentive en souligne
clairement le développement et les étapes fondamentales.
Ainsi dans son caractère contradictoire, la propriété se
découvre donc à la fois comme « droit d'exclusion » et vol, et
comme « faculté d'envahissement et despotisme » {id., ch. III,
p. 241). C'est par la double critique de ces deux caractères
(dont la contradiction présage le mouvement de la transfor-
mation de la propriété) qu'il convient pour Proudhon d'appro-
fondir sa négation pour amorcer contradictoirement sa construc-
tion.
Telle qu'il l'appréhende dans son contexte historique et
économique, la propriété apparaît corrélativement :
— dans son fondement social, comme un « despotisme » c'' est-
à-dire une usurpation de la force sociale, se manifostant économiquement
comme un « monopole », juridiquement comme « un droit d'user
et d'abuser » et philosophiquement comme « une négation de la
liberté » de la société pluraliste ;
— dans ses conséquences sociales comme un « vol », c'est-à-dire
une usurpation de la production sociale, se manifostant économiquement
comme un« capital », juridiquement comme « un droit d'aubaine ou
droit de produire sans travailler » et philosophiquement comme « néga-
tion de l'égalité » des éléments constituant la réalité pluraliste.
Proudhon, dans deux citations isolées de ses Mémoires,
précise très clairement comment ces deux caractères corrélatifs
constituent la substance contradictoire de la propriété capita-
liste. Le droit d'user et d'abuser, « l'exercice du monopole... est
inhérent à toute propriété », écrit-il dans son Troisième mémoire
(Ed. Rivière p. 17), car sans lui la propriété est impuissante et
la liberté sociale la nie. Le vol légal, « le droit d'aubaine est
inhérent à la propriété car sans lui la propriété est nulle » et
l'égalité sociale l'abolit {Premier mémoire, ch. IV, p. 244).
Aussi la propriété peut-elle finalement se définir contradictoire-
ment « comme le droit qu'a un homme de disposer de la
manière la plus absolue d'une propriété sociale » {id., ch. II,
p. 164).
178 LA DÉMARCHE CRITIQUE
§ I. — • NÉGATION DE LA PROPRIÉTÉ-VOL.
A l'observateur social, la propriété, définie comme droit
d'user et d'abuser, peut apparaître comme un vol légal. « La
propriété est le droit d'aubaine, c'est-à-dire le pouvoir de
produire sans travailler », le droit fictif « que le propriétaire
s'attribue sur une chose marquée de son seing ». Ce droit
d'aubaine s'explique juridiquement comme « un abus de
pouvoir », c'est-à-dire un produit de la force, de l'autorité de
l'homme sur l'homme. En vain, invoquerait-on le droit d'oc-
cupation. « Le droit d'occupation empêche la propriété »
exclusive car il est égal pour tout homme, et toute naissance la
restreint et la réduit à une concession temporaire. En vain en
appelle-t-on au droit du travail. « Le droit au travail détruit
la propriété» {id., ch. II, p. 154). Car il est égal pour tout
homme, et l'exercice même du travail dans la société solidarise
les produits du travail et socialise les instrument de production.
Ainsi « tous les raisonnements» juridiques invoqués aboutissent-
ils à« la négation de la propriété» absolutiste (id.). C'est donc,
au-delà des fictions juridiques, dans sa réalité socio-économique,
que l'on doit saisir le fait de la propriété capitaliste et plus
spécialement le mécanisme de l'aubaine, c'est-à-dire « d'un
vol » exercé sur une production sociale.
A. — L'erreur de compte et la prélibation capitaliste.
En premier examen, le droit d'aubaine se découvre comme
« un prélèvement sur la production sociale » {id., ch. IV,
p. 256). Comment ce prélèvement peut être effectué et
fonder la fiction de la productivité de l'entité « capital »?
Comme nous l'avons déjà indiqué ^, grâce à « une erreur de
compte » dans « les comptes de la société » : l'attribution, au
seul détenteur des instruments de travail et des moyens
d'échange, du surplus collectif engendré par l'effort collectif.
I. Ci. première partie : Socio-économie.
ANTIGAPITALISME ET SOCIETE ECONOMiqUE I79
En vertu de son despotisme propiTétaire, de son droit d'user
et d'abuser, « il s'adjuge le bénéfice de la force collective »
{id., ch. III, p. 215). Le droit d'aubaine, ou bénéfice du
capitaliste, résulte donc principalement dans l'appropriation
par le seul capitaliste d'un surplus productif engendré par
l'effort collectif. « Cette « plus-value », précise Proudhon dans
son Deuxième mémoire, en citant Considérant, constitue une
valeur créée collectivement, « un capital collectif » (Deuxième
mémoire, p. 1 14).
Ainsi, la plus-value capitaliste résulte-t-elle essentiellement
d'une appropriation d'un surplus collectif, c'est-à-dire, au
stade de la production, de la différence existant entre la producti-
vité du travail collectif (de la force collective), et de celle de la
simple addition des travaux individuels (des forces individuelles
considérées isolément) . « Prélèvement effectué sur une produc-
tion sociale », cette plus-value capitaliste que Proudhon appelle
le plus souvent « prélibation capitaliste », se grossit, au stade du
marché du travail, d'une retenue sur la production individuelle
du travailleur par suite de la différence existant entre la valeur
d'échange et la valeur d'usage du travail. C'est alors, au niveau
de l'échange, « une retenue que la propriété exerce sur la
consommation des travailleurs » {Premier mémoire, p. 268).
La valeur d'échange du travail est constituée par « le salaire,
c'est-à-dire ce qui compose la sonsommation reproductive
du travailleur » (p. 268). Si le travailleur « est considéré comme
une machine vivante, le salaire apparaît comme la dépense
nécessaire à l'entretien et à la réparation de cette machine »
{id., p. 297). Or, « ce qui rentre en ligne de compte dans
l'estimation du salaire », ce n'est pas la considération de son
utilité personnelle, ce n'est pas « le travail individuel » et son
produit, mais le « travail social» [Troisième mémoire, p. 194),
acheté en contrepartie de la consommation nécessaire au
travailleur.
Ainsi, si « l'ouvrier reçoit 3 francs par jour, le propriétaire,
en revendant sous forme de marchandise la journée de l'ouvrier,
en tire plus de 3 francs » {Premier mémoire, p. 271). Et Proudhon,
citant Malthus, Ricardo et Smith, d'insister, avec le phéno-
l80 LA DÉMARCHE CRITIQUE
mène de la population croissante et de l'usure (par lequel « le
propriétaire prête au travailleur ce qu'il a perçu en trop »,
Premier mémoire, p. 265), sur la « puissance paupérifiante de la
propriété » absolutiste {id., p. 284) ^.
La propriété-vol, la propriété-capital, la prélibation capita-
liste, est donc finalement constituée par « \° l'appropriation
gratuite des forces collectives » qui permet le prélèvement sur
le produit social; « 2° l'égalité dans les échanges » qui permet
une retenue sur les productions individuelles; « 3^ le droit de
bénéfice ou d'aubaine » qui, grossi de l'usure, se constitue
légalement par ce double vol {Deuxième mémoire, p. 126),
B. — Capital = travail accumulé.
Mais, de cette triple négation de la réalité sociale qui fait
l'existence de la propriété capitaliste, s'induisent contradic-
toirement trois affirmations corrélatives : économiquement, le
travail individuel et collectif se découvrant comme la source de
toute production, « 1° le travailleur acquiert au dépens du
propriétaire oisif, 2^ toute production étant nécessairement
collective, l'ouvrier a droit, dans les proportions de son travail,
à la participation des produits et des bénéfices, 3° tout capital
accumulé étant propriété sociale, nul ne peut en avoir la
propriété exclusive» {Premier mémoire, p. 218).
De cette primauté du travail social, source de toute pro-
priété comme de tout capital, Proudhon va tirer trois principes
d'action :
Premièrement, par son travail personnel, le travailleur
individuel acquiert, en plus de son salaire, un droit de parti-
cipation et de gestion : « le travailleur conserve même, après
avoir reçu son salaire, un droit naturel sur la chose qu'il pro-
duit » {id., ch. III, p. 213).
Deuxièmement, par leur travail collectif, les groupes de
I. Notons ici en passant, combien les principales thèses de Marx
sont redevables aux premiers Mémoires proudhoniens (cf. Proudhon,
Une économie sociale vers une propriété-fonction, pp. 122 à 199 : influence
des Mémoires proudhoniens sur les thèmes marxistes, thèse polycopiée,
Paris 1950).
ANTICAPITALISME ET SOCIETE ECONOMIQUE lOI
travailleurs permettent la naissance d'un surplus productif,
source d'accumulation de travail et origine du capital. Ce
capital est, quelles que soient les fictions juridiques, la pro-
priété du groupe qui l'a engendré par l'épargne de son travail :
« tout capital... étant une œuvre collective... forme une pro-
priété collective» {id., p. 238).
Troisièmement : de la conjonction de ces deux droits socio-
économiques naissent, d'une part urj droit personnel et privé du
travailleur aux fruits de son travail individuel (c'est ce que
Proudhon va appeler d'abord « possession ») et, d'autre part,
un droit social et collectif du groupe de travailleurs aux fruits de
leur travail en commun, c'est-à-dire au surplus productif.
C'est lui qui représente, quel que soit l'écran des fictions
juridiques et les processus de transformation dans l'espace et
dans le temps, le capital et les instruments de travail de l'en-
treprise. C'est ce droit que Proudhon appelle « propriété
collective ».
Ainsi, la sociologie de l'autogestion de Proudhon fonde-
t-elle simultanément le droit personnel du travailleur, « fonc-
tion sociale », et le droit social du groupe, être collectif. Elle
manifeste ainsi l'indissolubilité et l'intégration réciproque des
éléments personnels et collectifs constituant la société écono-
mique. Dès lors, la théorie de la force collective de Proudhon
implique-t-elle simultanément un réalisme social et un per-
sonnalisme social. La force collective prouve le droit individuel
du travailleur, acteur social, au surplus collectif Elle fonde ce
droit personnel sur une fonction et sur un droit social. Elle
réintègre l' individu-numéro dans ce milieu social qui le nourrit
et qu'il enfante. Elle reconnaît à cet individu-fiction, une
personne-fonction, et en fait cette unité concrète, cet élément
autonome, à jamais irréductible au milieu qu'il secrète; et
pour toujours inséparable de lui.
A l'origine de l'identification du capital au travail, c'est-
à-dire de la négation du capital comme substance économique
et facteur de production spécifique, va se retrouver la même
constatation sociologique d'un droit personnel, d'une autono-
mie individuelle qui ne devient effective que par son inté-
l82 LA DÉMARCHE CRITIQUE
gration dans un droit social réel, dans une autonomie collective
qui le « socialise » pour le « libérer ».
Proudhon décrit, dans sa Création de l'Ordre, les étapes du
processus productif qui lie le travail initial au capital. « Le tra-
vail effectué, écrit-il, s'appelle produit, le produit utile a nom
valeur, la valeur accumulée devient par destination reproduc-
tive, capital, c'est-à-dire ferment, moyen ou organe de produc-
tion » {Création de l'Ordre, n" 395). Ce passage met en relief
deux points particulièrement importants : Proudhon ne nie
nullement (comme l'en accusera Bastiat) la fonction écono-
mique d'un « capital », épargne de travail affectée à une
destination reproductive. Il nie l'entité juridique « capital »
et sa productivité propre en l'identifiant à du travail social
accumulé. D'autre part, c'est par l'intermédiaire du travail
utile et de la valeur-travail, que Proudhon unit, pour les
identifier capital et travail. Aussi tient-il compte de toutes
les étapes et des conditions technico-économiques nécessaires
à la transformation du travail créatif en capital productif.
C'est dire que toutes les accusations libérales que Proudhon a
subi viennent de la confusion entretenue entre la notion
institutionnelle de capital, entité juridique indépendante du
travail, et le capital fonctionnel, fonction économique, travail
affecté à la reproduction, et économiquement transformé en
instrument de production.
Proudhon développe les conséquences sociales de cette
confusion dans sa controverse avec Bastiat (cf. Mélanges III,
Intérêt et capital. Ed. Lacroix, pp. 185 à 336). « Par la fiction
de la productivité du capital » le « travail accumulé » des
travailleurs est séparé du travail actuel fourni par ces derniers,
et la qualité de « propriétaire-capitaliste-entrepreneur » est
distinguée de la qualité de « travailleur-salarié» [id., p. 295).
Cette fiction d'une productivité du capital, indépendante du
travail, permet « l'accumulation incessante des capitaux dans
un petit nombre de mains » et produit la division de la société
« en deux castes... caste des capitalistes exploiteurs et caste
des travailleurs exploités ». Cette caste capitaliste est ainsi
conduite « à disposer souverainement, par la prestation inté-
ANTICAPITALISME ET SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE 183
ressée de ces capitaux, des instruments de production et des
produits »; ce droit abusif n'est autre que celui de 1' « argent
pouvoir» (id., pp. 240-241); «le prix de toute marchandise
et service » se compose en régime capitaliste de la manière
suivante : « i^ matières premières; 2° amortissement des
instruments de travail et frais ; 3° salaires du travail ; 40 intérêts
du capital» {id., p. 219). C'est cette séparation fictive de
l'intérêt du capital qui est travail accumulé et du salaire du
travailleur qui constitue pour Proudhon le « vol légal ».
Dans un régime de socialisme autogestionnaire, il faut que
le capital accumulé « soit fourni par les masses ouvrières »
qu'il y ait « commandite du travail » actuel par le travail
capitalisé. Alors, « au lieu de spolier le travail, le capital
produira pour le travail» {id., p. 306). «Le progrès de la
richesse sociale » attribué faussement au capital considéré
comme une catégorie productive indépendante du travail,
résulte en fait, de sa facilité de mobilisation, de la« circulation ».
Ce n'est pas « le capital lui-même, mais la circulation du
capital », du travail ainsi accumulé et mobilisé, qui est source
de richesse. Conséquence de techniques monétaires et finan-
cières, cette mobilité et cette circulation ne demandent « ni
la fraude ni la spoliation », elles ne requièrent nullement un
régime dit capitaliste, mais une organisation financière {id.,
p. 309). Malgré les mythifications institutionnelles, il apparaît
finalement que « c'est le peuple qui fait le fonds (du capital),
le peuple qui est le seul capitaliste, le seul commanditaire, le
vrai propriétaire », celui qui « doit profiter de l'intérêt »
comme d'un sursalaire {id., p. 335).
Ainsi, pour Proudhon, « le capital n'est point spécifique...
Il ne forme pas, comme l'enseignent les économistes, une caté-
gorie » essentiellement distincte du travail, mais il se carac-
térise seulement par sa fonction et sa destination. Trois « idées »
différentes éclairent la notion de capital : celles de « produit,
accumulation, reproduction » {id., p. 284). Pour qu'il y ait
économiquement création de capital qui puisse avoir une fonc-
tion productive, il faut initialement une production sociale
résultant du travail. Il faut qu'il y ait ensuite une accumula-
184 LA DÉMARCHE CRITIQUE
tion traduisant une épargne sur cette production. Il faut qu'il
y ait enfin affectation de cette épargne à la reproduction,
c'est-à-dire à une production nouvelle.
Ainsi, la différence entre « travail, produit, capital » est-elle
au départ « toute subjective ». Elle résulte non d'une différence
« de nature », mais d'une « règle de convention », d'une déci-
sion technico-comptable d'affectation prise dans un but pro-
ductif. « Le produit » est défini par Proudhon, qui raisonne
alors en comptable économique, comme « l'utilité ajoutée par
le travail aux objets que lui fournit la nature » {id., p. 299),
c'est-à-dire comme la valeur ajoutée par le travail. Dès lors,
la notion de valeur est le chaînon économique qui permet
de saisir comment le « produit » défini comme une valeur
ajoutée devient « capital » ou valeur accumulée par le travail.
Dans un système économique fonctionnel, séparé de toute « pré-
libation » institutionnelle, le capital apparaît finalement, dans
« la somme des valeurs » ajoutées par le travail, comme « la
partie non consommée du salaire » du travail affecté à « une
épargne destinée à la reproduction» {id., p. 285). C'est ce
que Proudhon résume en définissant le capital comme « toute
valeur faite... servant ou pouvant servir à la production »
{id., p. 390).
G. — La valeur- travaiL
La valeur-travail, comme nous l'avons déjà indiqué est donc
le chaînon essentiel par lequel Proudhon unit, puis identifie
travail et capital. C'est dans le travail que Proudhon entend
prouver au-delà des pratiques arbitraires, la mesure scienti-
fique de la valeur d'échange. Celle-ci a pour source, malgré
les différences que Proudhon souligne entre la réalité objective
et la pratique institutionnelle, des coûts réels en travail. Qu'ils
soient constitués de travail « objectivé » en salaire, « accumulé »
en capital, ou « affecté » en bénéfices {Création de V Ordre, n°s 399
et 408), ces salaires, ces capitaux et ces bénéfices ont pour
substance, source et mesure commune le travail ^.
I. Pour ceUe théorie de la valeur-travail dont l'antériorité prou-
ANTICAPITALISME ET SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE 185
C'est dans son Troisième mémoire (1842) que Proudhon résume
très fortement en une dizaine de pages ses conclusions sur la
valeur-travail qui impressionneront si fortement le jeune Marx ^.
« Adam Smith, écrit-il, et après lui Germain Garnier et Ricardo
ont remarqué les premiers que la véritable mesure des valeurs
était le travail », d'où ces « formules » que Proudhon énonce
en les mettant en italique : « le travail a été le premier prix...
pour l'achat de toute chose — le travail est la seule mesure
universelle, la seule mesure exacte des valeurs : c'est le seul
étalon qui puisse servir à comparer les valeurs des différentes
marchandises à toutes les époques et dans tous les lieux — les
parties constituantes du prix des marchandises se trouvent dans
les frais de production ou, comme je l'ai dit moi-même, dans
la somme des temps et de la dépense ». Et, après avoir cité
les passages les plus remarquables de La Richesse des Nations
d'Adam Smith, et avoir remarqué comment « la propriété en
vient à être qualifiée vol et pillage par le père de l'économie
politique », Proudhon précise sa notion de valeur d'échange
basée sur le travail et de valeur d'usage basée sur l'utilité :
dhonienne n'est pas contestable, Cf. Premier mémoire, 1840, Éd. Rivière,
pp. 230, 232 et 259; Troisième mémoire, 1842, Éd. Rivière, pp. 189
à 199; Création de V Ordre, ^ 1843, Éd. Lacroix, ch. VI, pp. 307 à 309.
Cf. encore Contradictions Économiques, Éd. Garnier (t. I, ch. II, pp. 65
à 113).
I. Marx dans la Sainte Famille, écrite avant sa brouille avec Prou-
dhon, fait gloire à ce dernier d'avoir « soumis la propriété au premier
examen absolu en même temps que scientifique ». Ses Mémoires
lui apparaissent comme « le Manifeste scientifique du prolétariat
français » et ses critiques comme « le grand progrès scientifique qui
révolutionne l'économie nationale et pose pour la première fois la
possibilité d'une véritable science » {Sainte Famille, Éd. Coste, pp. 41
à 52). Par sa théorie de la plus-value et de la valeur-travail, « il a
montré par le détail comment le mouvement du capital produisait
la misère ». En effet « Proudhon démontre l'impossibilité de la
propriété en alléguant que l'ouvrier ne peut racheter le produit
de son travail, alors que le capitaliste peut non seulement racheter
le produit de son travail, mais plus même que ce produit » {id.,
p. 90) aussi Marx considère-t-il « les développements consacrés par
Proudhon à l'intérêt et au profit » comme « les plus importants »
{id., p. 89). Il souligne de même l'importance de sa théorie de la
valeur-travail « en faisant du travail la mesure de la valeur, Proudhon
fait de l'élément humain, l'élément décisif, c'est-à-dire de la manifes-
tation directe de l'action humaine» (p. 85).
l86 LA DÉMARCHE CRITIQUE
« La valeur en nature ou valeur d'usage, a pour mesure
l'utilité, la valeur en échange a pour mesure le travail ^ »,
et leur conjugaison permettra, grâce à une comptabilité éco-
nomique précise et à une socialisation effective de l'économie,
d'établir la « valeur constituée ». Sans doute, le travail « non
utile à la société est un exercice stérile »; sans doute le travail
emprunte-t-il son utilité à l'objet auquel il s'applique. Mais
Proudhon entend trouver (et Marx reprendra l'argument) dans
le temps moyen de travail et dans le travail socialement néces-
saire la solution organisatrice qui permettra d'établir, en dehors
de toute spéculation et monopole, la valeur constituée. Le
travail isolé, séparé de tout échange et de tout contexte social,
« n'a aucune signification économique ». « Le travail indivi-
duel, arbitraire, non demandé, n'a de valeur que pour
l'individu. Il ne peut rentrer en ligne de compte » pour l'estima-
tion de la valeur. Ce qu'il faut considérer, c'est le travail nor-
malement nécessaire, « le travail demandé par la société ». Dès
lors, il y a lieu de « distinguer entre le travail social et le travail
privé» [Troisième mémoire, pp. 191 -194 et 195). L'incertitude
de la valeur résulte en fait « du monopole, de l'industrie diver-
gente et du manque d'organisation ». Le monopole permet
la plus-value capitaliste; l'industrie divergente, les variations
désordonnées de l'offre et de la demande; le défaut d'organi-
sation, l'impossibilité d'établir, par une comptabilité écono-
mique rigoureuse et par un aménagement des fonctions et des
capacités, « des coûts moyens en travail » (qu'ils soient saisis
sous forme de salaire, de capital ou de bénéfices).
Scientifiquement parlant, « travail, produit, valeur, salaires
sont termes corrélatifs » et ceci quels que soient les temps ou
les espaces économiques. De même que « la division du travail
ne s'entend pas seulement des opérations simultanées, mais aussi
de toutes les opérations successives faites dans un but commun
et pour un objet identique, de même la puissance collective et,
par conséquent, la solidarité, la coparticipation qu'elle entraîne,
I. « L'utilité fonde la valeur, le travail en fixe le rapport, le prix
est l'expression qui, sauf les aberrations que nous aurons à étudier,
traduit ce rapport. » {Contradictions Économiques, ch. IL)
ANTICAPITALISME ET SOCIETE ÉCONOMIQIJE 187
n'embrasse pas seulement les travailleurs en actualité de ser-
vice, mais encore ceux dont le travail consommé et reproduit
tour à tour, s'est effectué à des intervalles plus ou moins longs :
or, le capital représente ce travail » [Création de f Ordre, n° 403).
Ainsi, « toute accumulation de valeur se nomme capital » et
tout « capital étant du travail accumulé, concrète, solidifié »,
pour Proudhon « l'antagonisme du capital et du travail doit
finir par la sujétion absolue du capital au travail » [id., n° 396).
« Qu'est-ce que le bénéfice? », le profit que Proudhon recon-
naît comme économiquement nécessaire [Contradictions Econo-
miques, ch. V, p. 134) ? « du travail encore du travail et toujours
du travail » [Création de V Ordre, n^ 39g) ; dès lors, « demander
comment, sans monopole, privilège ou sinécure, il se formera
des capitaux... c'est demander comment les travailleurs accumu-
leront du travail» (id.). C'est pourquoi Proudhon accuse les
économistes « d'avoir reconnu que la propriété était un mono-
pole », d'avoir implicitement prouvé que « les perturbations
économiques » résultaient de la propriété monopole, mais de
n'en avoir pas moins conclu contradictoirement à 1' « inviola-
bilité du monopole» [Troisième mémoire, p. 193).
§ 2. NÉGATION DE LA PROPRIÉTÉ-MONOPOLE.
La propriété-aubaine, la propriété-capital, si elle apparaît
juridiquement à Proudhon comme un vol légal, économique-
ment comme un prélèvement sur une production sociale, socio-
logiquement comme un accaparement de la force collective,
ne s'en découvre pas moins politiquement comme la consé-
quence d'un octroi aux propriétaires d'un monopole écono-
mique. Ce monopole constitue un véritable « démembrement
de la souveraineté politique », une possibilité d'exercer un
despotisme économique, une exploitation de l'homme par
l'homme, une autorité de l'homme sur l'homme. « Souverai-
neté de l'homme, despotisme, inégalité de condition et de
rang, propriété, ne font qu'un. » Après le « vol », « le second
effet de la propriété est le despotisme » du monopole [Premier
l88 LA DEMARCHE CRITIQUE
mémoire, pp. 151 et 335). « L'exercice du monopole... l'acca-
parement... est inhérent à toute propriété » {Troisième mémoire,
p. 175). Aussi l'histoire apparaît-elle comme la lutte des tra-
vailleurs contre « les accapareurs des terres, les accapareurs
des travaux, les accapareurs du commerce et de l'industrie »
{id., p. 175).
A. — L'histoire, affirmation et négation du despotisme
propriétaire.
Déjà, dans son Premier mémoire (1840), Proudhon montrait
l'histoire comme l'affirmation du despotisme propriétaire en
même temps que sa négation par les travailleurs. « Dans la
multitude des causes secrètes qui agitent les peuples, il n'en
est pas de plus puissante, de plus régulière, de moins mécon-
naissable que les explosions périodiques du prolétariat contre
la propriété. La propriété, agissant tout à la fois par l'exclu-
sion et par l'accaparement, en même temps que la population
se multipliait, a été le principe générateur de toutes les révo-
lutions. » {Premier mémoire, ch. V.)
Dans son Deuxième mémoire, Proudhon développe sa thèse du
despotisme de la propriété-monopole et de la lutte exploiteurs-
exploités, comme loi du déroulement historique. Comme il
s'en explique lui-même, il entendait, dans son Premier mémoire,
« démontrer que la propriété est une perturbation de l'écono-
mie politique », un vol économique, d'où sa négation comme
droit d'aubaine et capital. « Dans son Deuxième mémoire, il
entend prouver dans une revue rapide de l'histoire que le
mouvement social... loin de tendre à l'affermissement de la
propriété... tend à sa destruction » comme despotisme, d'où
sa négation comme droit d'abuser et monopole ^. « Interro-
geons l'histoire » ; elle apparaît comme « une vaste conspira-
tion... contre les détenteurs de capitaux » où « exploiteurs et
exploités s'opposent » {Deuxième mémoire, p. 36), une lutte entre
I. Pour ces développements sur l'histoire, cf. en particulier,
Deuxième mémoire. Éd. Rivière, pp. 59 à 78.
ANTICAPITALISME ET SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE 189
« l'accumulation des capitaux » et « le travail subalternisé et
asservi ».
« A Rome, comme partout, la dissession éclate entre les
riches et les pauvres », le prolétariat « faisant la guerre à la
propriété » qui l'exploite. Cette propriété engendre « guerre
civile » et« scission de la plèbe », et« division en deux castes...
plébéiens et praticiens ». Les Romains érigent « en religion la
propriété »; comme « il est de l'essence de la propriété de
croître toujours par la cession et les bénéfices » {id., p. 56),
« comment, avec cette fureur d'accumulation, les propriétés
privées ne se fussent-elles pas concentrées en un petit nombre
de mains? » {id., p. 60). Il devait s'ensuivre que « les pro-
priétés tendraient à s'absorber réciproquement et les fortunes
à s'accroître... dans une progression indéfinie; d'où nécessai-
rement devait suivre la ruine du peuple et la chute de la
République. L'histoire n'est pas autre chose que le développe-
ment de cette loi » {id., p. 56). Ainsi, « si la cause immédiate
et secondaire et la déchéance des Romains se trouve... dans
la discorde entre praticiens et plébéiens qui engendra la guerre
civile, la cause première est dans l'institution de la propriété »
monopole {id., p. 62).
Poursuivant la description « des révolutions de la propriété
chez les barbares », Proudhon y voit la même affirmation de
la propriété-monopole et sa même négation révolutionnaire
par un prolétariat en révolte. Après la tentative de la propriété
allodiale, les propriétaires d'alleux tombent « par la tyrannie
des comtes dans une condition pire que celle des serfs ». A
cette époque, le mécanisme du despotisme propriétaire, du
monopole basé sur la force, apparaît sans leurre juridique. « Tout
était seigneur ou serf, oppresseur ou opprimé» {id., p. 71).
Il fallait que « les terres comme les hommes s'enchaînassent
à un seigneur, à un chef» {id., p. 64). De gré ou de force, « qui
ne pouvait être chef, dut être vassal... qui ne pouvait être
maître, dut être compagnon» {id., p. 65). Mais la féodalité
constituée, « il était nécessaire que la société pérît du même
mal qui l'avait tuée sous les Césars... de la grande propriété »
{id., p. 66). Dès le Moyen Age, un mouvement révolutionnaire
igo LA DEMARCHE CRITIQUE
commence « à miner la grande propriété ». C'est lui qui amè-
nera « la dislocation de la féodalité, la conversion du serf en
roturier, l'affranchissement des communes » et finalement,
« l'avènement du Tiers-État à la puissance politique» {id., p. 67).
Mais « l'émancipation du serf ne fit que transposer les pro-
priétés » {id., p, 71). Au «droit personnel» de la propriété
féodale, se substitua le « droit réel » de la propriété bourgeoise.
« Au temps de la féodalité, la propriété ne valait que par la
qualité du propriétaire », le bourgeois « commence à être
estimé en raison de la propriété ». Ainsi, dans cette optique,
« la Révolution française peut être définie » comme « la substi-
tution du droit réel au droit personnel » {id., p. 73), d'un
droit politique au droit économique; mais pour ne s'exercer
que par l'intermédiaire des choses, le despotisme propriétaire,
plus subtil, n'en demeura pas moins. Par la suite, « la grande
propriété et la haute industrie » continuent à exercer « un
pouvoir de monopole» {id., p. 65).
La féodalité étant devenue industrielle, c'est toujours, « la
subordination des hommes ». Il y a identité entre la propriété
féodale et la « propriété capitaliste », le despotisme de la force
et le despotisme par l'industrie et le commerce. « Depuis le
Moyen Age, rien n'a changé, les rapports sont toujours les
mêmes », affirme Proudhon. Ainsi, si « l'histoire est le tableau
déroulé dans le temps de l'organisme collectif, l'esclave, le
plébéien, le serf, le prolétaire sont le symbole du citoyen mineur »
{Création de V Ordre, n^ 525 ^).
Résumant « le sommaire des révolutions de la propriété
depuis l'Empire romain jusqu'à nous », dans un condensé que
reprendra Marx dans le Manifeste, Proudhon conclut au carac-
tère inéluctable des « crises » et des révolutions « des sociétés
basées sur la propriété» {Deuxième mémoire, pp. 73 et s.), et
« de tout organisme politique établi sur l'exploitation de
I. Comme Proudhon l'écrit encore dans la Création de V Ordre, le
paupérisme demeure « dans les défauts d'équilibre entre le produit
et le salaire du travailleur... c'est-à-dire dans la rançon prélevée
par le capitaliste oisif... cette thèse à été surabondamment démontrée
{Qu'esl-ce que la propriété? 1840, et Lettre à M. Blanqui, 1841). »
ANTICAPITALISME ET SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE I9I
l'homme » {id., p. 66). Ainsi en« écrivant contre la propriété »
n'a-t-il fait que« parler le langage de l'histoire » (p. 67). Sans
doute, commente-t-il, « dans un exposé aussi court, il ne m'a
été possible de m'occuper que de la partie économique de
la société ». Aussi est-il loin de prétendre « que le principe
de la propriété résume à lui seul toutes les forces motrices de
la société » {id., p. 76). Mais il existe néanmoins « une parfaite
corrélation entre cet ordre spécial et le système entier de
l'histoire », car « telle a été chez un peuple la constitution
de la propriété, telle fut aussi la famille, tel le mariage, telle
la religion, telle l'organisation militaire et administrative, telle
la législation et la procédure » (id.). Car si la propriété mani-
feste l'autorité de l'homme sur l'homme, l'exploitation de
l'homme sur l'homme, — -l'adoration de l'homme par l'homme
ou mysticisme, le gouvernement de l'homme par l'homme ou
étatisme, n'en sont que les expressions corrélatives.
L'histoire « prise de ce point de vue n'est autre chose qu'une
vaste... psychologie » de la société. Aussi, « ni la politique ni
la législation ne peuvent s'expliquer complètement sans une
théorie dogmatique qui définissent les éléments et en révèlent
les lois, en un mot sans une philosophie» {id., pp. 76-77).
Pour Proudhon, deux écoles se partagent « le champ de l'his-
toire » : l'école « pratique » qui collectionne les « faits », sans
chercher les lois du développement historique et qui fait du
« droit » une expression de la « volonté » particulière — l'école
« fataliste » qui soutient que toutes les manifestations de l'his-
toire sont r « expression de la société », sa « réalisation exté-
rieure ». Proudhon croit, quant à lui, que la philosophie de
l'histoire n'existera que par la constitution d'une science sociale.
Il ne croit pas que cette philosophie livrera définitivement les
lois d'un mécanisme historique « permettant d'asseoir enfin sur
des bases certaines cet édifice social toujours démoli et toujours
recommencé ». C'est pourquoi il n'a garde de systématiser en
des lois fatales le déroulement historique dont il vient de souli-
gner les étapes. « Ne pouvais-je pas, écrit-il dans son Troisième
mémoire, confirmer ce travail par une vaste exposition histo-
rique dans laquelle le principe d'exclusion et d'accumulation
192 LA DEMARCHE CRITIQUE
de la pi-opriété, l'appropriation de la force collective et le vice
radical des échanges serait apparu comme le perpétuel acteur
des tyrannies des guerres et des révolutions. » « Il fallait le
faire », lui répondra-t-on (et Marx suivra cette incitation pré-
cise). « N'en doutez pas, réplique Proudhon, que pareille
besogne eût exigé plus de patience que de génie, avec les prin-
cipes d'économie sociale dont je donnais l'analyse... il n'y avait
plus qu'à poursuivre le sillon... » (Troisième mémoire.)
S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il entend éviter tout systématisme
doctrinal. C'est qu'il refuse de jouer « à l'homme inspiré », se
présentant « avec des tables nouvelles » et demandant la « dic-
tature ». Les lois du développement social sont la création de
la société par elle-même. Elle naît sans cesse du développe-
ment des rapports sociaux, et vouloir les figer en système aboutit
à les stériliser. On en arrive ainsi, pour vaincre la religion de
la propriété, au dogmatisme réformiste. Pour échapper au
monopole capitaliste, on tombe dans le monopole étatique.
Or, « le grand, l'unique problème à résoudre, écrit Proudhon
dans son Troisième mémoire, est de savoir si l'on peut faire cesser
le monopole et comment y parvenir ». Pour Proudhon, tel est
le but d'un socialisme scientifique, « toutes les hypothèses
socialistes proposées jusqu'à nos jours n'ont pas d'autre objet »
{id., p. 180).
B. — L'économie sociale, affirmation et négation de
la propriété-monopole.
Aussi, après avoir interrogé l'histoire et ses attaques répétées
contre la propriété, Proudhon invite « à compter les restrictions
que les besoins de chaque jour et l'intérêt général » apportent
à la propriété {Deuxième mémoire, p. 23). Il convie à mesurer
« les brèches déjà faites et à évaluer celles que la propriété
médite de faire ». Et, dans une étonnante vue prospective, à
partir de la première loi française de législation du travail qui
limitait la durée du travail des enfants, Proudhon déduit, en
1842, tout le déroulement des revendications des travailleurs
ANTICAPITALISME ET SOCIETE ECONOMIQUE I93
et des restrictions législatives apportées à la propriété capita-
liste. « Aujourd'hui, écrit-il, on réglemente le travail des enfants
dans les manufactures », mais on ne force pas « le fabricant
à augmenter les salaires de cet enfant ni celui de son père.
Dans un intérêt d'hygiène, on diminue la subsistance du pauvre,
demain il faudra l'assurer par un minimum d'appointements ».
Mais établir un minimum d'appointements, « c'est forcer
la main au propriétaire, c'est contraindre le maître d'accep-
ter son ouvrier comme associé ». Dès lors, la brèche est faite,
l'évolution est irréversible, la propriété capitaliste est enta-
mée. Il s'ensuivra irrésistiblement, par enchaînement, un sys-
tème « d'assurances mutuelles rendues obligatoires », « une
fixation pour chaque matière d'une unité moyenne de salaire
variable selon les lieux et selon les temps », une planification
des travaux par « une jurande nationale », l'établissement
d'un impôt progressif sur les fortunes, le développement de
« l'expropriation pour cause d'utilité publique », la collec-
tivisation de l'économie, et finalement « la transformation
du droit absolu sous lequel nous vivons en droit professionnel »
(id., pp. 30 à 33).
Mais au terme de cette évolution contre la propriété amor-
cée par des lois d'Etat et par l'Etat, ne risque-t-on pas de
retrouver l'Etat propriétaire et le monopole étatique, c'est-
à-dire toujours et encore l'autorité de l'homme sur l'homme?
« Une fois rentré dans cette voie... on ne s'arrête plus. Peu à
peu, le gouvernement se fait manufacturier, commissionnaire,
débitant et lui seul a la propriété» {id., p. 30). L'histoire,
comme l'observation présente de l'économie, montre sans cesse
la société qui fait effort de se dégager des aliénations de l'au-
torité, qu'elles soient politiques, économiques ou religieuses.
« Ce qui la retient dans ses vieux langes, c'est la force. » Pour
que la société puisse s'autogérer et s'autoadministrer, il faut
« cesser de défendre le privilège et le monopole », le despo-
tisme propriétaire et le despotisme étatique. Or, « gouver-
nants » démocratiques, comme « privilégiés » capitalistes, socia-
listes et propriétaires, semblent « s'entendre pour conjurer le
destin, pour abuser de la puissance publique, pour empêcher
7
194 LA DEMARCHE CRITIQUE
l'égalité d'éclore » {Troisième mémoire, p. 183). Ce n'est qu'une
négation totale du monopole et du despotisme qu'il soit éta-
tique ou propriétaire qui peut faire sortir la société de ses
crises historiques et conduire à une organisation de son auto-
nomie. Car l'Etat et la propriété s'appuient contradictoirement
l'un sur l'autre. A partir d'un même mysticisme dogmatisant,
d'une même souveraineté de l'homme sur l'homme, ils se
déduisent contradictoirement l'un de l'autre. Comme tout éta-
tisme est une monopolisation de la puissance sociale, « toute
propriété foncière, mobilière ou monétaire est un monopole »
d'un capital social {id., p. 180). Le monopole capitaliste découle
d'une fiction juridique, d'un mysticisme de l'autorité appuyée
sur la force et la fraude. « Le monopole, écrit très nettement
Proudhon dans ses Contradictions économiques, s'est imaginé... le
monopole confondant la notion de capital et de fonds d'exploi-
tation, a posé en principe que le capital avait une activité
propre» (Éd. Garnier, t. I, ch. VI, p. 263). Dès lors, « dans
toute compagnie capitaliste, si la condition sine qua non est
le capital... l'objet est le monopole» {id., p. 264), Du mono-
pole et par le monopole naît « la propriété impersonnelle, la
pire des propriétés », celle « des grandes compagnies anonymes»
{Contradictions économiques. Ed. Garnier, t. 2, ch. XI, p. 217).
« La propriété-corporation » est la plus insociable. La logique
de sa concentration conduit à la propriété unique, c'est-à-dire
au monopole absolu, à l'Etat propriétaire. Ce n'est point en
devenant publique que la propriété peut devenir sociale. L' « as-
sociation » autogestionnaire n'est pas la « communauté unique »
de propriété identifiée à l'Etat. La propriété ne peut changer
par un changement de détenteur, « mais par une transforma-
tion de son principe ». Attribue-t-on « ce droit d'apanage, ce
démembrement de l'autorité souveraine » à une communauté
souveraine représentée par l'Etat souverain, vous retombez à
l'instant dans le monopole, en en doublant la puissance. « Vous
remplacez le despotisme propriétaire par l'absolutisme de
l'État. » (Id., t. 2, ch. XI, p. 225.) Pour empêcher « l'arbi-
traire commercial, on se jette dans l'arbitraire administratif.
Pour créer l'égalité, on détruit la liberté, ce qui est la négation
ANTICAPITALISME ET SOCIETE ECONOMIQUE I95
de l'autorité même » {id., ch. V). C'est pourquoi le socialisme,
faute d'une critiqvie scientifique de l'autorité sous toutes ses
formes, et d'une intelligence de la société reconnue comme
une pluralité d'autonomies, a vu « toutes ces réformes aboutir
tantôt à la corporation hiérarchique, tantôt au monopole
d'Etat ou au despotisme de la communauté» (idem).
Chapitre III
ANTI-ÉTATISME ET SOCIÉTÉ POLITIQUE
Pour un socialisme scientifique, basé sur une étude socio-
logique des lois du travail social et de la société pluraliste, « il
reste aujourd'hui à nier simultanément deux choses identiques :
l'exploitation du capital et l'oppression de l'État» {Voix du
Peuple, 8 janvier 1850, Mélanges III, p. 62), la prépondérance
d'un appareil propriétaire et l'omnipotence d'un appareil gou-
vernemental. Le capital propriétaire subordonnant le travail
dont il tire toute existence et le gouvernementalisme étatique
dominant la société dont il tire toute-puissance sont identiques
dans leur mécanisme d'exploitation, L' « aubaine » et la plus-
value capitaliste, la prérogative gouvernementale et la plus-
value étatique sont similaires dans leurs procédés, leur champ
d'application et leurs abus. D'un côté, il y a abus de droit :
droit d'abuser; de l'autre, abus de pouvoir : arbitraire. Ainsi,
dans ses excès, « ce qu'on nomme en politique autorité est
analogue, équivalent à ce qu'on appelle en économie politique :
propriété; ces deux idées sont adéquates l'une et l'autre et
identiques» {Mélanges III, p. 53). Leur analyse historique et
économique démontre leur conjonction et leur implication anti-
nomique.
Comme on découvre dans la propriété, dans un fonds théo-
cratique, monarchique, féodal et familial, « un démembre-
ment de l'État » — se présentant simultanément sous l'aspect
d'un droit divin, d'un droit de souveraineté, d'un apanage et
d'une institution domestique — de même on trouve dans l'État,
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE I97
dans un contexte identique, une « souveraineté » propriétaire
avec ses archétypes et « domaines » divin, monarchique, féodal
et famihal. L' Etat-dominateur et la propriété subordinatrice
sont issus d'un même héritage, d'une même mystique de l'au-
torité. C'est pourquoi, on ne saurait nier et renier le capita-
lisme propriétaire et sa prépondérance sans nier et renier le
gouvernementalisme étatique et son omnipotence. Dans une
même affirmation de la société pluraliste et une même néga-
tion d'un totalitarisme absolutiste, il faut créer de toutes pièces
l'économie sociale « l'organisation de la société travailleuse »
subalternisant capital et pouvoir « et nier à la fois l'autorité
civile et la prélibation propriétaire » {Conf. d'un rév.. Éd. Gar-
nier, ch. XXI, p. 375).
Le socialisme, par cela même qu'il est une protestation
sociale en même temps qu'une science sociale « est une pro-
testation contre le capital » et une « protestation contre le pou-
voir »; le capital « abusif» a pour analogue, dans l'ordre poli-
tique, le gouvernement « arbitraire» [id., ch. XVIII, p. 271).
La démocratie est « l'abolition de tous les pouvoirs » déta-
chés de la société pour asservir la société. « L'exploitation de
l'homme par l'homme c'est le vol, le gouvernement de l'homme
par l'homme, c'est la servitude» {id., ch. II, p. 34).
Par la fraude et par la force c'est toujours l'autorité de
l'homme sur l'homme, l'asservissement de l'homme par
l'homme. Comme le capitalisme propriétaire est apparu simul-
tanément, dans ses conséquences sociales, comme un vol et
un droit d'aubaine, et dans son fondement social comme un
despotisme et un monopole, de même le gouvernementalisme
étatique va-t-il se découvrir comme usurpation et exploitation,
absolutisme et oppression. « Autorité, gouvernement, pouvoir,
ces moyens désignent la même chose, le moyen d'opprimer
et d'exploiter ses semblables » {id., ch. I, p. 32).
Dans son fondement social, l'état gouvernementaliste est politi-
quement un despote. Niant sociologiquement V autonomie de la société
et sa possibilité d' auto-administration, il s'attribue juridiquement, par
la fiction d'un gouvernement considéré comme la représentation extérieure
et supérieure de la puissance sociale, le monopole des pouvoirs sociaux.
igS LA DÉMARCHE CRITIQUE
S'organisant comme une centralisation hiérarchique des pouvoirs publics,
il apparaît ainsi pratiquement comme « un instrument de domina-
tion », une force coercitive qui, — sous le couvert cfune instauration
monarchique, d'une constitution aristocratique, ou d'un mandat démo-
cratique d'un peuple souverain — • est utilisé par « wie gente officielle »
contre la société réelle.
Dans ses conséquences sociales, l' Etat-despote est politiquement
un usurpateur. Niant sociologiquement la réalité des forces collectives
de la société pluraliste, il aliène, par la fiction juridique de V autorité
publique considérée comme un droit inhérent au gouvernement, extérieur
et supérieur à la société, la puissance sociale sortie du peuple. Se mani-
festant administrativement comme un arbitre unique, un défenseur total
et un supérieur hiérarchique omnipotent, il apparaît ainsi pratiquement
comme un instrument d'exploitation, une propriété de pouvoir qui,
sous V apparence d'un mandat héréditaire, historique ou populaire, est
utilisé par « un haut personnel gouvernemental » aux dépens des forces
sociales de la société travailleuse.
§ I. NÉGATION DE l' ÉtAT-USURPATEUR.
Le gouvernementalisme étatique apparaît d'abord, dans ses
conséquences sociales comme un instrument d'exploitation de
la société travailleuse, et comme une propriété exclusive des
pouvoirs publics, un droit d'aubaine sur la même société tra-
vailleuse. « Ce que le socialisme nomme exploitation de l'homme
par l'homme, à savoir la rente du propriétaire, le tribut de
l'État, l'agio de l'industriel et commerçant, toutes ces formes
de prélibation de l'autorité sur le travailleur sont un corrélatif
du gouvernement» {Rév. sociale, ch. III). Entre le gouverne-
mentalisme qui fait de l'appareil étatique un organisme supé-
rieur dominant le peuple, et l'autorité qui est l'arbitiaire d'un
homme sur un autre homme, il y a lieu de cause à effet « l'au-
torité est le gouvernement dans son principe, le gouvernement
est l'autorité en exercice » (Idée gén. de la Rév.).
ANTI-ÉTATISME ET SOCIÉTÉ POLITIQUE I99
A. — L 'État-usurpateur et la plus-value étatique.
Ce que Proudhon critique et nie dans la propriété capita-
liste, c'est l'aliénation de la force collective et la plus-value
capitaliste. Ce que Proudhon critique et nie dans l'État usur-
pateur c'est l'aliénation de la puissance sociale et la plus-value
étatique.
C'est pourquoi il nie aussi bien l' État-maître dans sa formu-
lation « monarchique», que l' État-serviteur dans sa formula-
tion par « la démocratie gouvernementale ». « Qui dit État-
maître, dit État-serviteur». L' État-serviteur des démocrates
consiste à « changer le personnel du gouvernement » et à
prendre « le pouvoir des mains de ses maîtres, sans rien chan-
ger » de ses structures. Aussi est-il, pour Proudhon, une contra-
diction.
Qui dit État-maître, dit « usurpation de la puissance
publique », qui dit État-serviteur, dit délégation « irrévocable »
de la puissance publique, c'est toujours une aliénation de cette
puissance « collective », toujours une autorité extrême, arbi-
traire à la place de l'autorité immanente, inaliénable et« intrans-
férable » des citoyens libres et des groupes sociaux autonomes
qui constituent indissolublement la société pluraliste réelle
{Mélanges III, pp. 21 et s.).
L'autorité publique c'est, en effet, la puissance sociale
constituée par le faisceau des forces individuelles et collectives,
par les autonomies associées des personnes individuelles et
collectives de la société travailleuse. Elle est inséparable des
cellules et du corps social qui l'ont fait naître. Aussi ne saurait-
elle en être séparée autrement que par une usurpation légale,
un droit d'imperium analogue au vol légal et au droit d'aubaine
de la propriété. La fiction du mandat général n'est que le
camouflage démocratique de la force brute, d'une force coerci-
tive, d'un imperium. Ce mandat n'est autre, en fait, qu'une
mise en tutelle définitive, un droit d'user et d'abuser de la
puissance sociale.
« Le mandat général, c'est la hiérarchie, la royauté, le
200 LA DEMARCHE CRITIQUE
despotisme... l'État soi-disant mandataire ou serviteur n'existe
pas plutôt qu'il se crée un intérêt à part, une raison d' Etat »,
une notion de salut public, le plus souvent « contraire aiix
intérêts du peuple ». Un intérêt public se crée donc, distinct
de l'intérêt populaire, et cela au nom même de la « souve-
raineté populaire » qui le mandate. « Dans cet intérêt, il fait
des fonctionnaires publics, qui sont par nature des fonction-
naires de la société travailleuse », « ses propres créatures ». Il
s'ensuit la création d'une caste bureaucratique « d'où résulte
le despotisme, la corruption ». Alors apparaît dans les gou-
vernements les plus populaires, l'aliénateur type de la puis-
sance sociale : « la gente officielle », qui exploite la société
réelle (id.).
C'est cet « Etat officiel », appartenant en fait à une minorité
maître de l'appareil étatique qui, pour augmenter ses servi-
teurs, « pour accroître sa puissance extra-populaire », tend à
multiplier indéfiniment ses employés {id., p. 77). Le socialisme
gouvernementaliste prétend employer le gouvernementalisme
contre le capitalisme. « Conservant le pouvoir comme il
l'avait pris » {Cojif. d'un rév., ch. XV), il veut faire cesser
l'aliénation capitaliste par l'aliénation étatique, attaquant
l'abus par l'abus, et l'absolutisme par l'absolutisme. Faute
d'avoir saisi la connexion intime du gouvernementalisme et
du capitalisme, les démocrates socialistes les plus convaincus
risquent d'amener les peuples émancipés du capital dans
l'impasse de l'étatisme. Or, entre la propriété-vol, le capita-
lisme exploiteur et l'État usurpateur, le gouvernementalisme
exploitant, il n'y a pas une différence de nature, mais de
puissance.
Avec ce dernier, l'exploitation pourra être d'autant plus
puissante que la concentration des pouvoirs sera plus totale.
« Voulez-vous, démocrates, généraliser à tout jamais le vol
et l'exploitation parmi vous? Conservez ce régime d'état,
maintenez cette aliénation de la puissance publique au profit
de quelques ambitions» (Mélanges, III, p. 77; La Voix du
Peuple, II janvier 1850). Proudhon, en approfondissant sa
critique de l' État-usurpateur, va mettre en relief chez les
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 201
socialistes gouvernementaux et chez les démocrates un goût
du pouvoir politique et de la propriété du pouvoir qui, pour
être plus subtil et moins apparent, est similaire au goût du
pouvoir économique et de la propriété chez les capitalistes.
Pouvoir par l'argent, pouvoir par l'Etat, c'est toujours,
pour Proudhon, la même autorité de l'homme sur l'homme,
le même fondement philosophique, la même tentation antiso-
ciologique d'un idéalisme mystique absolutisant à son profit
un élément fonctionnel de la pluralité sociale. Aussi pour
Proudhon, « l'idée centrale de cette révolution », son slogan
désaliénateur est bien : « plus d'autorité, ni dans l'état, ni
dans l'argent ».
B. — La gente gouvernementale et l'appropriation des
pouvoirs.
Ainsi l'homme du pouvoir dispute-t-il, sous le couvert de la
démocratie gouvernementale, son autorité à l'homme du
capital et la propriété du pouvoir s'oppose à la propriété du
capital. Le capitalisme procure le pouvoir, le gouvernementalisme
est le pouvoir. Quelle que soit l'opposition existant entre
l'intérêt économique et l'ambition politique, dans les deux cas
il s'agit du même arbitraire.
Ainsi « de même que sur le terrain de l'économie, nous
avons rencontré la résistance des intérêts, de même sur le
terrain de la politique, nous rencontrons la résistance des
ambitions. Des hommes qui ne tiennent pas au capital, ni
par les abstractions de l'âme ni par les convoitises du cœur,
tiennent au pouvoir, soit par les illusions de leur philosophie,
soit par les antécédents de leur vie publique » {Voix du Peuple,
25 novembre 1849, p. 3, Mélanges III). Ces hommes tiennent
plus exactement à « la propriété des pouvoirs », car le pouvoir
est une véritable propriété, un droit d'user et d'abuser, d'exploi-
ter un homme par la force. L' État-usurpateur, aliénateur de
la puissance sociale est, par son organisation et par son origine,
un héritier de la propriété royale et féodale. « Ici comme par-
tout, écrit Proudhon, les mots sont la clé de l'histoire » et ils
202 LA DEMARCHE CRITIQUE
donnent l'explication de la construction artificielle du pouvoir.
« Considéré comme apanage du prince... le pouvoir social a
été dit État », la Révolution de 89 et les Jacobins gouverne-
mentalistes « transposant du prince au pays la propriété du
pouvoir» a conservé non seulement ce mot {Justice, l'Etat,
p. 270) mais, ne réintégrant que fictivement le peuple dans
« la propriété de ces forces collectives », ils ont transféré en
fait, « à un haut personnel gouvernemental », le domaine
réel du pouvoir, c'est-à-dire l'autorité publique.
« Ce principe d'autorité a fait jusqu'ici le véritable apanage
non de l'État, mais d'un personnel gouvernemental. » [Justice y
l'État.) Et « en tant que le personnel gouvernemental est
censé régir la nation et présider à ses destinées, on donne à
ce personnel le nom de gouvernement, expression aussi pauvre
qu'ambitieuse » (id.). Ainsi, par la fiction de l'autorité publique
par un abus de pouvoir réel, « les agents supérieurs de l'état »
{Rév. sociale, ch. X, p. 289), «une élite de fonctionnaires»
{Mélanges III, p. 74) s'arrogent la propriété du pouvoir, aliènent,
usurpent la puissance sociale, les forces collectives du peuple, et
disposent « de la force coercitive ». Dès lors, « l'autorité, prin-
cipe subjectif, est la faculté que s'arroge un individu ou une
caste de disposer à son gré de la puissance publique, c'est-
à-dire de l'État même et jusqu'à un certain point des fortunes
et des propriétés, le tout en vertu d'un droit prétendu divin
ou d'un droit de conquête ou même d'une délégation du
peuple » {Justice, V État) .
L' État « démocratique » du gouvernementalisme socialiste
est en cela identique à l' État « monarchique » du capitalisme
propriétaire. Pour eux, le gouvernement étatique étant un
organe supérieur et extérieur à la société, « le pouvoir, comume
sous les rois, se subordonne le pays, la nation n'est qu'une
partie de l'État... le contenant est compris dans le contenu».
Ce système contradictoire, prétend libérer le peuple d'un
pouvoir propriétaire, par un pouvoir étatique issu de lui,
mais retourné contre lui. Dans ce régime, « la faculté politique
s'absorbant de plus en plus les agents supérieurs de l'autorité,
les citoyens perdent une à une toutes leurs libertés » et, à la
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 203
fin du processus, celle qu'on « prétendait être libérée », la
société, a disparu. C'est un domaine avec « ses régisseurs,
ses employés, ses fermiers» {Rév. sociale, ch. X, p. 289).
G. — L'État-usurpateur, instrument d'exploitation.
Ainsi le socialisme étatique, le collectivisme autoritaire,
est-il miné par une contradiction profonde. « Vous demandez
au gouvernement d'abolir l'exploitation de l'homme par
l'homme. Vous ne vous doutez pas que l'État est une nouvelle
forme d'exploitation » et le gouvernementalisme « une concen-
tration des pouvoirs qui tue » {Mélanges III, p. 78) une « pro-
priété de pouvoir ». Cette propriété, comme la propriété
capitaliste, est un droit exclusif. « L'action collective doit
devenir l'attribut exclusif d'une élite de fonctionnaires nommés
par le peuple » et les citoyens deviennent en fait « des fonc-
tionnaires subalternes... des sujets obéissants et passifs, des
instruments» {Voix du peuple, 11 janvier 1850, Mélanges III,
P- 70).
Comme la propriété capitaliste, la propriété des pouvoirs
n'est pas seulement un droit exclusif, un droit d'exclusion, mais
un droit d'usurpation, une aubaine, une aliénation légale.
L'État ainsi conçu, «c'est l'aliénation légale» de l'initiative
du peuple, la confiscation de ces forces collectives. Ainsi
« tous les partis qui affectionnent le pouvoir », en tant que
pouvoir, qu'ils soient impérialistes ou démocratiques, ne sont
« que des variétés d'absolutisme ». Au lieu d'apprendre au
peuple à s'autogérer, à s'autoadministrer, « à s'organiser par
lui-même, ils lui demandent le pouvoir » et usurpent la puis-
sance sociale {Conf. d'un rév., ch. I, p. 34). Car « tout pouvoir
sorti du peuple » et délégué à un gouvernement dictatorial
exercé au nom du peuple, « s'affranchit finalement de la
dépendance du peuple... On dit que le peuple arrêtera les
envahissements du pouvoir. Voilà l'éternelle mystification
dont on abuse le prolétaire, le peuple toujours exploité »
{Contradictions économiques, t. I, ch. VII, p. 235). Ainsi l'État-
serviteur se révèle en fait comme un instrument d'exploitation,
204 LA DEMARCHE CRITIQUE
car il est de la nature du govivernementalisme « de s'occuper
du travail pour enchaîner le travail » {id., t. I, p. 336).
Le capitalisme enchaîne le travailleur par l'aliénation de
la force collective. Le gouvernementalisme enchaîne la société
travailleuse par l'aliénation de la puissance sociale. Ces deux
forces aliénées, force collective économique, puissance sociale
politique, sont en fait les deux manifestations corrélatives
résultant de l'union de la convergence des efforts de groupes et
d'hommes. Cette double aliénation constitue une même négation
de Vautonomie de la société travailleuse.
Proudhon, quoique toujours d'une façon touffue et non
thématisée, met parfaitement en relief, dans ses diverses
œuvres, l'identité qui existe entre le mécanisme de la « préli-
bation capitaliste » et de l'aliénation économique, exercée
grâce à la fiction de la productivité d'un capital indépendant
du travail, et de la « prélibation étatique », exercée grâce à
la fiction d'une autorité publique distincte de la société.
Basé sur « la centralisation unique et hiérarchique des forces
publiques » {Mélanges III, p. 76), l'Etat apparaît comme « un
organisme de convention », un instrument d'exploitation.
Établi « en dehors et au-dessus du peuple », et alors « essentiel-
lement parasite », il constitue une société officielle distincte
de la société réelle. « Constitution artificielle de la puissance
publique» {Justice, l'État), il institue « un pouvoir factice»
à la place du pouvoir réel de la société de travail (id.). Il
« confisque » {Le Peuple, 4 novembre 1 848) la puissance sociale,
attribut et manifestation autonome de chacun des groupes
et facteurs sociaux, au profit d'une minorité de fonctionnaires.
Grâce au mythe d'une « autorité publique » qui n'est, en
fait, que de la force organisée en contrainte, il procède à
r « appropriation » de la force publique issue de la société
pluraliste, appropriation sans laquelle il n'est rien qu'une
force stérile.
Car l'Etat, par lui-même, en tant qu'appareil, est impro-
ductif. Il n'est que l'instrument créé par la société travailleuse
et animé par la puissance sociale. Or, cet instrument créé
par la société travailleuse est employé par l' État-usurpateur
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 205
contre la société de travail dont il est issu. « Le pouvoir, instru-
ment de la puissance collective » créé par la société, s'il se
constitue en appareil placé « en dehors et au-dessus de la
société » se trouve « fatalement enchaîné contre le prolétariat »
{Contradictions économiques, p. 339).
C'est cet État-force, c'est cette force d'exploitation que
Proudhon nie radicalement. C'est cet État, dont le socialisme
gouvernemental veut s'emparer pour libérer le peuple du
capital, que Proudhon repousse intégralement et dissout dans
sa critique corrosive. Construction disparate, fusion d'éléments
théocratiques, féodaux et monarchiques, animé à la fois d'un
fatalisme antique et d'un providentialisme chrétien, l'État
hiérarchique et concentrateur « est le Dieu que le socialisme »
gouvernemental « adore » paradoxalement. C'est cet État
exploiteur qu'exalte, après le dogmatisme jacobin et le sec-
tarisme montagnard, après l'unitarisme et le centralisme napo-
léonien, le gouvernementalisme démocrate, radical et socialiste;
c'est cette « dernière forteresse du monopole » {Mélanges III,
p. 3) dont Proudhon demande le démantèlement.
Car on ne change pas l'aspect d'une forteresse en changeant
la garnison, l'organisation hiérarchique et centralisatrice de
l' État-exploiteur, en changeant de personnel gouvernemental.
En fait, chez les démocrates gouvernementalistes, le goût
du pouvoir politique est aussi fort que chez les autocrates,
aussi fort que le goût du pouvoir économique chez les capi-
talistes. « Toujours l'esclave a singé l'autocrate », écrit par
ailleurs Proudhon, et, comme il le souligne avant Alain, dans
ses Confessions d'un révolutionnaire : « Le pouvoir rend stupide
les gens d'esprit. » De plus, la « mythique » du pouvoir est
aussi forte chez le peuple qu'est violente chez les tyrans la
religion de la force. C'est pourquoi toute « transformation »
réelle du pouvoir de l'homme sur l'homme « ne peut s'opérer
que par la négation préalable de ces deux grands principes
d'autorité, le capital et l'État » {id., p. 60).
La transformation utilitaire de l'État par l'État est « une
utopie ». Dans tous les cas, c'est « à la liberté sociale » du
peuple et non au pouvoir qui la confisque « qu'il appartient
206 LA DÉMARCHE CRITIQUE
de réorganiser le pouvoir, ce qui veut dire aujourd'hui une
exclusion complète du pouvoir » {id., p. 23) en tant que
« monopole » constitué au-dessus et en dehors du peuple.
« Pour faire cesser cet immense parasitisme », cette aliénation
de la puissance collective qui maintient le peuple en enfance
et en tutelle, en l'empêchant de s'organiser et de se gouverner
lui-même, il faut procéder à la « distribution du pouvoir »,
ou, plutôt à la redistribution du pouvoir entre les divers
groupes fonctionnels et locaux dont l'association spontanée
des forces constitue la puissance collective, la puissance sociale,
fondement sociologique d'un pouvoir naturel.
« La démocratie (politique) ne peut se réaliser autrement
que par la distribution de l'autorité » {Conf. d'un rév., ch. XI,
p. 154), par la réintégration du peuple dans la propriété de
ses forces publiques — tout comme la démocratie économique
ne peut se réaliser autrement que par la réintégration dans la
propriété de ses forces productives.
En fait, sociologiquement, force publique ou puissance
sociale, force productive ou force collective, sont des mani-
festations corrélatives d'une même force sociale issue d'un
même phénomène collectif. « Dans l'ordre naturel (c'est-à-dire
sociologique), le pouvoir naît de la société, il en est la résultante.
Mais d'après la conception empirique, suggérée par l'aliénation
du pouvoir, c'est la société qui naît de lui. » Par cette fiction
régalienne du pouvoir qui autorise l'exploitation de la puis-
sance sociale, en apparence « la société naît du pouvoir, qui
en est le générateur, le créateur, l'acteur. Il est supérieur à
elle » {Justice, V État) . Ainsi, la société créée par le travail
social paraît résulter de l'État alors que celui-ci est, en fait,
son produit, son émanation. L' État-usurpateur se conduit
en quelque sorte comme un gérant infidèle.
Cette « constitution artificielle du pouvoir » résulte fonda-
mentalement « du retard dans la connaissance de l'être col-
lectif» {Justice, l'État). La méconnaissance de l'origine socio-
logique du pouvoir a permis et justifié grâce à la mythologie
de l'autorité publique, les successions historiques des usurpations
de la puissance sociale. Dès lors, « les forces collectives appro-
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 207
priées» et par l'Etat, et par la propriété, il était fatal que,
par cette dovible et analogue aliénation, « l'antagonisme s'éta-
blisse entre le pouvoir et la société» [Justice, l'État).
Lorsqu'on analyse la structure de l'autorité publique, on
y découvre d'abord « un instrument de force », un gouverne-
ment arbitraire qui permet l'aliénation de la puissance sociale
(mais qui n'est qu'un instrument d'exploitation, socialement
improductif). Puis on y décèle ensuite une puissance sociale,
un pouvoir réel qui est la force positive qui anime politique-
ment toute la société. « Qu'est-ce qui fait la réalité du pouvoir
social ? La force collective » [Justice, L'État, Éd. Rivière, pp. 257
et s.) c'est-à-dire la force sociale, attribut de la société saisie
comme être collectif et constituée elle-même d'une pluralité
de personnes et de groupes. « Comment la force collective...
phénomène industriel, devient-elle puissance collective ? »
L'organisme économique, né du travail social et de la plura-
lité des travailleurs et des collectivités travailleuses, engendre,
par la conjonction et la convergence des efforts des acteurs
sociaux, individus et groupes, une force productive supérieure
à la totalité des forces isolées. Cette force productive crée un
surplus collectif. De même, l'organisme politique résulte de la
réunion de plusieurs groupes, « différents de nature et d'objets »,
formés chacun pour l'exercice d'une fonction spéciale, mais
« associés dans un intérêt commun et réunis sous une loi
commune ».
Cet intérêt et cette loi communes se manifestent effective-
ment par la multiplicité des échanges et des rapports sociaux.
« Du faisceau de ces rapports sociaux résulte la puissance sociale,
le pouvoir social. » « Rapport de fonction », « solidarité d'in-
térêt », « sentiment et conscience de ces rapports » et de la
solidarité effective qui s'ensuit, telles sont les expressions de cet
« ordre public », de ce pouvoir réel que suscite la collectivité
sociale. Une objection apparaît cependant. « Dans le groupe
industriel, la force collective s'aperçoit sans difficulté : l'accrois-
sement de la production le démontre. Mais, dans le groupe
politique, à quel signe la reconnaître? » A un accroissement
de puissance, à une production supérieure de forces, à une
208 LA DÉMARCHE CRITIQUE
force d'organisation. Dans le groupe économique, la force col-
lective naît « de rapports de coopération ». C'est une force de pro-
duction, une force de fabrication issue des groupes concourant
à un produit commun, même quand, à l'échelon de l'ensemble
de l'organisme économique, ce produit apparaît, par agréga-
tion, comme un produit national.
Dans le groupe politique, la force collective naît « de rapports
de commutation ». C'est une force de relation, une force d'échange,
issue de groupes ayant des natures et des objets divers, groupes
dont la puissance politique se multiplie en fonction de leurs
échanges et de la solidarité qui s'ensuit (comme la force
collective s'accroissait en fonction de la communauté de pro-
duction et de l'interdépendance en résultant).
Entre la puissance productive du groupe économique et la
force publique ou puissance sociale du groupe politique, il y
a une corrélation étroite. Toutes deux sont les attributs de la
société travailleuse, se manifestant dans sa. fonction de production
et ses rapports de coopération, comme un organisme écono-
mique — et dans sa. fonction de relation et ses rapports de commu-
tation comme un organisme politique. Ainsi, quelle que soit
la différence établie entre l'économie et la politique, sociolo-
giquement, elles sont « au fond deux manières de concevoir
la même chose» {Justice, L'État). Cette analyse sociologique
du pouvoir social permet — en même temps que l'affirmation
d'un « pouvoir naturel résultant des rapports sociaux » et
« immanent » à la société et aux groupes et individus qui la
constituent {Justice, L'Etat, p. 261) — la négation de l'autorité
publique en tant que « constitution artificielle du pouvoir »
et manifestation d'un Etat hiérarchique présenté comme la
dominante de la société.
« Par son pouvoir public », l'être social, la grande société
travailleuse « fait acte de vie ». Cependant, n'y a-t-il pas anti-
nomie entre l'autonomie des groupes qui constituent la société
et l'unité indispensable du pouvoir? Comment l'unité du pou-
voir « serait-elle assurée si les groupes formateurs restent égaux
et qu'aucun n'ait la prépondérance? » {Justice, L'Etat). En
fait, l'unité réelle, sociologique du pouvoir social est une unité
ANTI-ÉTATISME ET SOCIÉTÉ POLITIQUE 2O9
pluraliste. Elle doit être considérée comme « faisceau de pou-
voirs », dans le faisceau de groupes divers qui forment la société.
« Selon que l'observateur se place au centre du faisceau, et de
là parcourt la série des groupes, le pouvoir paraît divisé; selon
qu'il regarde la résultante des forces en rapport, il en voit
l'unité. » {Justice, L'État.) Qu'elle est donc, dans une optique
sociologique, la répartition effective, l'attribution fonctionnelle
du pouvoir et des pouvoirs? C'est « la détermination attri-
butive des groupes et des sous-groupes dont il est l'expression
générale... Chacun de ces groupes et de ces sous-groupes, jus-
qu'au dernier terme de la série sociale qu'est l'individu, repré-
sente vis-à-vis des autres dans la fonction qui lui est dévolue,
le pouvoir social» {Justice, L'Etat). On voit ici comment
Proudhon applique à V organisation des pouvoirs sa sociologie de l'in-
tégration sociale, imbriquant organographie sociale (ou organi-
sation des fonctions individuelles) et constitution sociale (ou
organisation des fonctions collectives).
Comment se fait-il alors que cette constitution sociologique,
cette « organique » de la société pluraliste soit sans cesse
méconnue comme en témoigne la succession des crises histo-
riques ? Comment un pouvoir immanent aiix groupes et acteurs
sociaux et indissociables d'eux peut-il être exploité contre eux?
Comment enfin, une dichotomie constante est-elle observée
entre fonctions responsables et pouvoirs fonctionnels, entre res-
ponsabilités et autorités?
Parce que « tout pouvoir social » quelle que soit sa base
sociologique, comme toute force collective réelle, est « de la
force» {id., p. 200). Comme toute force collective, il résulte
des groupes en opposition et en composition, comme toute
force autonome et libre, il est soumis à la loi primordiale de
l'antagonisme en même temps qu'à sa contre-loi d'équilibre
et qu'au travail qui les intègre. Si la loi d'équilibre-justice et
d'intégration par le travail est faussée par une liberté Imagina-
tive, arbitraire et absolutisante, si le mysticisme doctrinaire
érige « en idole » un élément de la pluralité sociale, l'arbi-
trage des forces et leur équilibration mutuelle ne peuvent se
produire. Faute d'une culture sociale, on tombe dans un culte
2IO LA DEMARCHE CRITIQUE
hiérarchique. Faute d'un arbitrage social, on fabrique un arbitre
entre les mains duquel on abdique sa destinée et soumet à
Varbitraire la puissance sociale.
C'est de la dégénérescence de la. fonction de V autorité arbitrale
que naît la. fiction de l'autorité arbitraire, le gouvernementalisme,
et ses manifestations, l' Etat-Dieu, l' État-maître, l' État-père,
r État-serviteur. Cette dernière manifestation résume sous le
masque de la démocratie tous les mythes précédents : c'est
r État-justicier, ordonnateur et nourricier. Suprême habileté
politique, cette fonction repose sur une confusion sentimentale.
Par suite de l'analogie entre la société et la famille, « le gou-
vernement s'est toujours présenté comme l'organe naturel de
la justice, de la protection du faible, comme le conservateur
de la paix » {Idée gén. de la Rév., 4^ étude, p. 118).
« Centralisation hiérarchique et unique des pouvoirs publics »
r État, ou plutôt la caste des « hauts fonctionnaires », qui
animent son appareil se constitue, sur l'antagonisme des pou-
voirs sociaux, et l'entretient. Voici pourquoi « jusqu'à nos jours,
les révolutions les plus émancipatrices, et toutes les efferves-
cences du pouvoir n'ont abouti qu'à un acte de soumission
et de foi au pouvoir... qu'à la reconstitution de la tyrannie».
L' État-usurpateur, l'aliénation étatique « constitue pour les
sociétés modernes la vraie tyrannie ». Elle consiste « à main-
tenir dans la centralisation hiérarchique », « dans l'indivision
gouvernementale », le pouvoir des « groupes que la nature a
fait autonomes et que la raison veut indépendants » et « unis
en fédération ».
« Cette fiction constitutionnelle... cette absorption de toutes
les forces sociales en une autorité centrale, recouvre une exploi-
tation » et reste exploitation, qu'elle soit « nobiliaire, bour-
geoise ou sans-culotte» {Contr. poL, ch. VII, p. 264). C'est
cette exploitation, cet État-usurpateur, cette autorité abusive
que Proudhon critique et nie radicalement.
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 211
§ 2. NÉGATION DE l'ÉtAT-MONOPOLE.
Le gouvernementalisme étatique apparaît donc à Proudhon,
dans ses conséquences sociales, comme un usurpateur. Il nie
et aliène, par la fiction de l'autorité publique, considérée
comme un droit inhérent au gouvernement, la puissance sociale,
de la société pluraliste. Il apparaît ainsi comme un instrument
d'exploitation, une propriété de pouvoir, exercée sous le couvert
d'un mandat héréditaire, circonstanciel ou populaire, par un
haut personnel gouvernemental aux dépens des forces sociales
de la société travailleuse, qui croit trouver en lui le supérieur,
l'arbitre et le défenseur.
Mais cette manifestation sociale a ses fondements mêmes
dans la constitution arbitraire de l'État. L'État gouvernemen-
taliste, dans son fondement social, est constitué, de par sa base
idéologique et sa construction historique, en despote. Niant
l'autonomie sociologique de la société pluraliste et sa possibilité
de s'auto-administrer, il s'attribue, par la fiction d'un gouver-
nement considéré comme la représentation extérieure et supé-
rieure de la puissance sociale, le monopole du pouvoir. Dès
lors, s'organisant comme une centralisation unique et hiérar-
chique des pouvoirs publics, il apparaît comme un instrument
de domination, une force coercitive qui, sous le couvert d'une
institution monarchique, d'une constitution aristocratique ou
d'un mandat démocratique du peuple souverain, est utilisé
par une « gente officielle » contre la société réelle.
A la racine de l' État-despote se trouve l'idée d'une puissance
souveraine exercée par un organe supérieur, celui d'un mono-
pole des pouvoirs exercés par un gouvernement dominateur.
« L'idée de puissance souveraine... constituée sous les noms
de gouvernement. État ou autorité placés au-dessus de la
nation... n'est autre que le principe du despotisme que nous
avons combattu dans les dynasties et les rois. C'est le cumul
des pouvoirs, c'est la concentration hiérarchique de toutes
les fonctions hiérarchiques et sociales en une seule et unique
fonction qui est le gouvernement, que ce gouvernement soit
212 LA DEMARCHE CRITiqUE
représenté par un principe héréditaire ou par un ou plu-
sieurs mandataires amovibles et collectifs. » {Conf. d^un rév.,
ch. IX, p. 98.) C'est ce cumul des pouvoirs de l' Etat-monopole
qu'un socialisme scientifique et critique doit condamner et nier,
comme il condamne et nie le cumul des capitaux de la propriété-
monopole. Car c'est toujours le même absolutisme totalitaire,
le même dogmatisme unitaire, le même mysticisme hiérar-
chique, le même pouvoir de l'homme sur l'homme. « Le socia-
lisme est négation du capital et de l'autorité » {id., ch. XX,
p. 316). « Par cela même qu'il est protestation contre le pou-
voir» {id., ch. XVI, p. 260). Aussi un même slogan unit-il
cette double et même négation. « Plus de gouvernement de
l'honame par l'homme par le cumul des pouvoirs, plus d'exploi-
tation de l'homme par l'homme au moyen du cumul des capi-
taux » {id., ch. XX, p. 360).
En dépit des difïluences habituelles et de l'absence de thé-
matisation des développements de Proudhon consacrés à l'ana-
lyse critique de l' État-monopole, ressortent des lignes de force
que l'on peut systématiser en quatre points :
1° L' État-monopole est une constitution extérieure de la puis-
sance sociale », une représentation extra-sociale de la force
publique qui nie la personnalité et l'autonomie réelle de la
société.
2° L'État- monopole est la « centralisation unique et hiérarchique
des pouvoirs publics ». Un monopole de pouvoirs qui nie
« la centralisation multiple et démocratique » qui existe socio-
logiquement dans une société pluraliste capable de s'auto-
administrer.
30 L' État-monopole est une «force coercitive » un instrument
de domination qui suppose un état de guerre entre groupes
sociaiix, leur immaturité, et leur impossibilité de s'équilibrer
et de se fédérer solidairement.
40 L' État-monopole est enfin une personnalisation mythique,
l'idole d'une religion du pouvoir qui a pour constitution « la fic-
tion du gouvernement représentatif d'une souveraineté — pour
dogme une souveraineté » par la grâce de Dieu ou du peuple
et pour théologie, quatre testaments historiques intégrés : Vim-
ANTI-ÉTATISME ET SOCIETE POLITIQUE 21,3
perium antique, fataliste et religieux, le féodalisme barbare, aristo-
cratique et militaire, le monarchisme chrétien, patriarcal et divin,
le jacobinisme doctrinaire, unitaire et mystique.
A. — L'État- monopole, constitution extra-sociale de la
puissance publique.
L' Etat-despote apparaît en premier lieu « comme la consti-
tution extérieure de la puissance sociale ». Par cette constitu-
tion extérieure de sa puissance et de sa souveraineté, « le peuple
ne se gouverne pas lui-même, c'est tantôt un individu, tantôt
plusieurs qui à titre électif ou héréditaire sont chargés de gérer
ces affaires» {Mélanges III, p. ii).
Cette constitution « de la puissance populaire en dehors et
au-dessus de la masse » révèle que « dans sa nature », l' État-
despote « repose sur l'hypothèse de l'impersonnalité et de
l'inertie physique, intellectuelle et morale des masses» (id.).
Cette constitution nie et méconnaît la réalité, la personnalité,
la force et la raison collective de la société pluraliste, être
collectif général, et celle de la pluralité des collectivités réelles
qui la constituent. « Elle suppose en principe, que la société
est un être... dépourvu de spontanéité et d'unité, incapable
de s'organiser et d'agir par lui-même et qui a besoin d'être
jfictivement représenté par un ou plusieurs mandataires électifs
ou héréditaires» {id., p. 23).
Cette constitution ignore donc l'autonomie et la capacité de
la société et de ses groupes constitutifs de s' auto-administrer poli-
tiquement, tout comme la constitution de la propriété capitaliste
méconnaît l'autonomie et la capacité des mêmes collectivités
sociales de s^auto-gérer économiquement. Cette constitution extra-
sociale de la puissance collective est donc la négation radicale
d'êtres collectifs doués d'autonomie et d'action. Elle est ce que
les Grecs appelaient « arche, principauté, autorité » c'est-à-dire
« gouvernement ». Elle repose donc sur cette hypothèse qu'un
peuple, que « l'être collectif qui a nom société ne peut se gou-
verner, penser, agir par lui-même d'une façon analogue à celle
des êtres doués de personnalités individuelles ». D'après cette
214 LA DEMARCHE CRITIQUE
hypothèse, la collectivité sociale « a besoin de se faire repré-
senter par un ou plusieurs individus qui, à un titre quelconque,
sont censés être les dépositaires de la volonté du peuple et
leurs agents». Cette « fiction du gouvernement représentatif»
permet la création d'une catégorie « d'intermédiaires » qui
tirent profit d'une position privilégiée. « Il y a impossibilité
dans cette hypothèse à ce que la puissance collective qui appar-
tient essentiellement au peuple, s'exprime et agisse directement
sans l'intermédiaire d'organes constitués exprès» {id., p. 23).
L'être collectif n'étant qu'une sorte d'ectoplasme politique,
qu'un être de raison dépourvu de réalité et d'action autonome,
« ne peut être sensible que par voie d'une instauration monar-
chique, d'une usurpation aristocratique ou d'un mandat démo-
cratique ». Suprême contradiction : à cet être collectif pré-
senté comme la source de tout pouvoir, toute manifestation
propre et personnelle est contestée, « voire interdite »,
comme à un mineur ou à un prodigue. C'est cette « notion »
qui fait de « l'être collectif» un fantôme et, de la société tra-
vailleuse, un instrument passif, que Proudhon nie totalement.
« Nous nions cette notion de l'être collectif, la société est une
personne, comme l'humanité tout entière est une personne...
et c'est pour cela que nous nions l'Etat, que nous nions le
gouvernement » bâti sur une telle base. Au contraire des socia-
listes gouvernementaux, qui suppriment la propriété-monopole
et conservent l' État-monopole « nous repoussons, dans une
société économiquement révolutionnée, toute constitution de
la puissance sociale en dehors et au-dessus de la masse »
qu'elle soit instituée « par royauté héréditaire, institution féo-
dale, ou délégation démocratique ». Cette négation radicale
de r État-despote n'est autre que l'affirmation retournée de
l'autonomie de la société et de ses groupes et de son pouvoir
de s'auto-gérer et de s'auto-administrer. « Nous affirmons au
contraire, répond Proudhon à Louis Blanc et à Pierre Leroux,
socialistes gouvernementalistes, que le peuple, que la société,
que la masse peut et doit se gouverner elle-même et... agir
comme un homme individuel pense et agit. »
« En deux mots, conclut Proudhon, nous nions le gouver-
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 215
nement et l'Etat» institué comme une constitution hiérar-
chique et extra-sociale du pouvoir, « parce que nous affirmons
la personnalité et l'autonomie des masses» {Voix du Peuple,
3 décembre 1849; Mélanges III, p. 12).
Sans doute, Proudhon ne nie-t-il pas qu'une « constitution
aussi primitive » ne se justifiât dans les « temps de barbarie
et de nation minoritaire, où la contrainte faisait la loi », mais
il affirme « que toute constitution d'État n'a d'autre but que
de conduire la société à un État d'autonomie » auquel l'appelle
sa constitution sociologique. Aussi, à ses yeux, les différentes
formes d'État, depuis la monarchie absolue, jusqu'à la démo-
cratie représentative et autoritaire « ne sont que des moyens
termes ». Position instable, elles constituent selon l'image de
Proudhon, « les degrés de l'échelle politique, à l'aide desquels
les sociétés s'élèvent à la conscience et à la possession d'elles-
mêmes ».
Or, selon Proudhon, dans la plupart des sociétés une grande
mutation s'est produite. Elles sont passées de l'enfance à l'ado-
lescence, et de l'adolescence à la« majorité ». Aussi, « la famille
a-t-elle cessé d'être l'élément type de la constitution sociale
réelle ». C'est 1' « atelier » qui est devenu la cellule de base
de la société adulte.
Aussi l'État tutélaire doit-il subir une transmutation, sinon,
de père protecteur, il deviendra tyran domestique.
Nous nions « l' État et le gouvernement ainsi constitués, sou-
ligne Proudhon, parce que nous affirmons l'autonomie du
peuple en même temps que sa majorité ». En niant « V arche »,
autorité arbitraire, il affirme « l'an-archie » ou autorité arbi-
trale, reconnaissance d'une loi sociale, ordre social évolutif
organisé scientifiquement. Cette double affirmation-négation
s'appuie sur la constitution des êtres collectifs et des lois qui
régissent le réalisme et le pluralisme social propices à la société
et à ses groupes composants. Proudhon entend démontrer en
premier que toute organisation de la force collective, par une
extériorisation qu'elle justifie par la fiction d'un capital distinct
du travail ou par celle d'un État supérieur à la société, est
« une contradiction entre la société officielle et la constitution
2l6 LA DÉMARCHE CRITIQUE
réelle de la société ». En second lieu, il entend prouver que
« le peuple passe de la spontanéité à la conscience et à la
réflexion », c'est-à-dire d'un pluralisme organique à un plu-
ralisme organisateur. Ce passage sociologique du peuple, de
l'âge infantile à l'âge adulte, se réalise par l'autogestion.
Celle-ci se manifeste sous trois aspects :
1° La réforme économique « par l'absorption du capital par
le travail » et la constitution de propriétés collectives d'entre-
prises,
2° L'organisation fédérative « de la solidarité industrielle »
établie sur la double loi du travail (division et communauté
d'action).
30 L'organisation du suffrage universel entendu comme une
distribution effective des pouvoirs entre les différents groupes
fonctionnels et locaux qui les font naître.
Proudhon ne cessera de développer ces schèmes d'action
pratique, qu'il esquisse ici au sein même de sa critique éta-
tique la plus violente. Par cette organisation qu'il ébauche,
« la notion de personne, du moi » se trouve étendue et géné-
ralisée. Il y a une personne-moi individuelle, comme il y a une
personne et un moi collectif. Dans les deux cas il y a« la volonté,
l'action, l'expérience, la vie, et, fait dynamique et vital, l'or-
ganisation » {Voix du Peuple, 3 décembre 1849).
Cette organisation n'est pas une superstructure, plaquée
au-dessus des structures sociales, « et imposée du dehors » mais
la constitution vivante d'un être actif et la résultante de ses
actes passés et présents.
Aussi, cette saisie sociale, après la protestation critique qu'elle
entraîne, permet-elle une construction scientifique. Et « la psy-
chologie des nations et de l'humanité devient, comme la psy-
chologie de l'honame, une science possible ». Elle fonde du
même coup un socialisme scientifique et critique qui n'est
autre que « cette science de la société et de la révolution,
science essentiellement pratique et universelle », science émi-
nemment « traditionnelle dans son objet, la société, mais science
par-dessus tout progressive » dans ses objectifs {Mélanges III,
P- 15)-
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 21 7
Avec les critères socio-politiques dégagés de cette science,
il y a lieu de se demander si « l'État restant organisé sur le
type de l'administration domestique et féodale n'est pas irré-
formable » {Sol. du prob. soc. Ed. Lacroix, p. 177).
L'État gouvernementaliste, tel qu'il est, ne doit-il pas être
aboli pour être remplacé par un nouvel État social corres-
pondant à la mutation d'une société passée de l'âge infantile
de la famille à l'âge adulte du travail. Car, si « l'ordre est le
genre » général d'organisation politique, « le gouvernement »
étatique n'en n'est qu'une« espèce» {Idéegén. de la Rév., 2^ étude,
p. 75)-
Malgré la « fascination » de l'intelligence politique et le
conservatisme des mentalités il y a plusieurs façons de concevoir
« l'ordre» politique (id.). Et l'on doit se demander « à tout
le moins » quelles sont « parmi les diverses attributions de
r État celles qui doivent être conservées et agrandies, celles qui
doivent être supprimées» {Mélanges, p. 15).
Mais les socialistes et les communistes autoritaires, au lieu
de s'interroger sur ces points fondamentaux, « n'ont saisi de
r État que le côté réactionnaire » [Contradictions économiques.
Éd. Lacroix, t. 2, ch. XII, p. 282). Aussi, en 1848, après la
révolution, « on a conservé le pouvoir tel qu'on l'avait pris »,
avec sa centralisation unitaire « et sa hiérarchie » {Conf. d'un
rév., ch. XIV, p. 209). Ce fut toujours le même cercle vicieux,
on voulut « corriger l'abus par l'abus même » {Idée gén. de la
Rév., p. 76), le régime propriétaire par le régime étatique,
l'exploitation par l'oppression. On voulut faire servir à la libé-
ration du peuple, « un État, organisme de convention, essen-
tiellement parasite, distinct du peuple, en dehors du peuple »
{Mélanges III, p. 76; Voix du Peuple, 11 janvier 1850).
Cette « fiction d'une personne supérieure appelée État »
demeura et le socialisme gouvernemental, faute de s'être fait
scientifique, ignora « que le pouvoir ne doit pas être placé sur
mais sous la société » {Conf. d'un rév., ch. III, p. 33).
2l8 LA DÉMARCHE CRITIQUE
B. — L 'état-monopole et la concentration hiérarchique
des pouvoirs.
L' État-despote se découvre donc, après être apparu contra-
dictoirement comme une constitution extra-sociale de la
puissance sociale — une« centralisation unique et hiérarchique »
des pouvoirs collectifs.
Comme tel, il se définit comme un monopole de pouvoirs et
apparaît comme l'antagoniste de la « centralisation multiple
et démocratique » que réclame « l'organique des êtres collec-
tifs » et des forces sociales autonomes. « Le principe gouverne-
mental est la dernière forteresse du monopole. » [Mélanges III,
p. 5; Voix du Peuple, 25 novembre 1849.)
Basé sur la concentration, il est symbole de l'unitarisme poli-
tique établi sur la hiérarchisation, il est l'incarnation de l'au-
toritarisme politique. Identifiant centralisation politique et
monopole, spécialisation et inégalité des groupes sociaux, il
nie la possibilité sociologique d'une centralisation libérale qui
soit fédération des forces libres et unité pluraliste, coordina-
tion et équilibre des forces.
Ainsi conçue, « la concentration hiérarchique de toutes les
facultés sociales et politiques en une seule et indivisible fonc-
tion qui est le gouvernement — que ce gouvernement soit
représenté par un prince héréditaire ou par un ou plusieurs
mandataires amovibles et électifs — ■ n'est autre que le prin-
cipe du despotisme, le cumul des pouvoirs » {Conf. d'un rév.,
Éd. Garnier, ch. IX, p. 78).
Cette « concentration hiérarchique » — en constituant « un
centre» de la puissance sociale, artificiellement « placé au-dessus
du peuple » détenteur réel de cette puissance sociale — conduit
à une contradiction. C'est un centre excentrique à sa circon-
férence. Si bien que la centralisation abstraite identifiée à cette
concentration excentrique « n'est plus centralisation mais des-
potisme » {id., ch. XIV, p. 214).
En effet, l'observation sociologique de la société pluraliste
fait« voir la différence qu'il y a entre la centralisation libérale »
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 219
basée sur la réalité sociale « et le despotisme des abstractions »
politiques {id., ch. XIV, p. 235).
La concentration hiérarchique est une centralisation unique
et autoritaire des pouvoirs et souverainetés qui s'identifient
à une force de coercition et de subordination.
La « centralisation libérale » est une « centralisation mul-
tiple et démocratique » des fonctions et des groupes auto-
nomes, qu'ils soient fonctionnels ou géographiques. Elle est le
résultat d'une « union fédérative » et d'une « coordination
équilibrée de ces groupes ».
Hiérarchisation et autoritarisme politique, la centralisation
arbitraire du gouvernementalisme recouvre donc une concen-
tration totalitaire et aboutit à lui unitarisme politique.
« L'unitarisme politique consiste à retenir, dans l'indivision
gouvernementale, des groupes que la nature fait autonomes
et que la raison veut indépendants, unis seulement par un lien
de fédération. »
Source « pour les sociétés modernes de la vraie tyran-
nie », cette centralisation unitaire, totalitaire, concentration-
naire résulte de l'absorption des « groupes naturels » qu'ils
soient fonctionnels ou géographiques « en une autorité cen-
trale, unique et indivisible » [Contr. poL, Ed. Rivière, ch. VII,
p. 264).
« Absorption des souverainetés locales » dans un gouverne-
ment central — absorption « dans une seule et indivisible
fonction des fonctions indépendantes » {Conf. d^un rév., ch. IX,
p. 91), ont abouti, au lieu d'une union fédérative, d'une confé-
dération de groupes géographiques et fonctionnels, à un tota-
litarisme politique.
« Ainsi le vice de toute constitution politique et sociale, c'est
que, d'un côté, la séparation des pouvoirs ou, pour mieux
dire, des fonctions est mal faite et incomplète et que, d'autre
part, la centralisation ne respecte pas la loi de spécialisation. »
La séparation des pouvoirs et des fonctions est donc arbi-
traire, puisqu'elle néglige la loi d'unité d'action et son corollaire,
la loi de composition de la fonction. La centralisation des
pouvoirs et des fonctions est artificielle parce qu'elle ignore
220 LA DÉMARCHE CRITIQUE
la loi de division et son corollaire, la loi de spécification de la
fonction.
« D'où il suit que la puissance collective est presque partout
sans action et le suffrage universel sans exercice. »
Il faut donc « pousser la séparation à peine commencée
aussi loin que possible» {id., ch, XIV, p. 212).
Il faut d'une part « centraliser à part » les groupes géogra-
phiques naturels, cités, communes, provinces, les faire « jouir
de leur pleine autonomie ». [Contr. poL, ch. VI) et les laisser
« se gouverner et s'administrer par eux-mêmes » {Principe fédé-
ratif, ch. X).
Il faut, d'autre part, centraliser à part les groupes fonc-
tionnels qui constituent sociologiquement des pouvoirs ou fonc-
tions autonomes. C'est ainsi que se constituera « un pouvoir
enseignant » s'auto-administrant.
Conformément aux lois sociologiques de « division et spé-
cialisation » et de « coordination et responsabilité » (dégagées
de l'étude du travail social), il ne pourra exister entre groupes
géographiques et groupes fonctionnels, que des liens fédératifs,
qu'une centralisation fédérative, c'est-à-dire « une coordina-
tion qui exclut la hiérarchie» {Création de l'Ordre, n° 557,
p. 361).
Dans la conception de l' État-despote existe, en lieu et place
d'une « centralisation libérale » respectant la division des fonc-
tions, une concentration, « une indivision gouvernementale ».
En lieu et place d'une coordination fédérative entre groupes
autonomes, il y a hiérarchie autoritaire.
« Le principe monarchique » de la « concentration liberti-
cide » {Idée gén. de la Rév., 4^ étude) se croise dans la« centra-
lisation gouvernementale » avec le principe féodal de la hiérar-
chisation inégalitaire.
Que l'Etat résulte d'un mandat populaire, d'une institution
aristocratique ou d'un imperium, qu'il soit « une démocratie
gouvernementale », une royauté ou un empire, peu importe.
Là où il y a aliénation et absorption de la puissance sociale
du peuple par un appareil étatique placé au-dessus et en dehors
du peuple, il y a « forces collectives appropriées, puissance
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 221
publique convertie en apanage », et fatalement, « société conver-
tie en hiérarchie » {Justice, L' Etat, p. 261).
« L'idée du gouvernement donnée », le principe gouverne-
mental connu, la forme s'ensuit.
L'idée de l'État, même celle que revendique le socialisme
gouvernemental, étant fondée sur l'aliénation de la puissance
sociale, sur « le gouvernement de l'homme par l'homme », la
forme de l'État et sa structure s'en déduisent : « centralisa-
tion despotique, hiérarchie féodale », avec toutes les variantes
historiques, centralisation monarchique, napoléonienne, jaco-
bine — hiérarchie militariste, « mercantile », bureaucratique.
C'est cette hiérarchie centraliste, ce féodalisme croisé de
monarchisme, que Proudhon entend particulièrement critiquer
dans la « démocratie gouvernementaliste » de l'État « concen-
trateur » du socialisme autoritaire.
Dans sa concentration liberticide et son unitarisme poli-
tique, « la démocratie gouvernementale n'est qu'une monar-
chie retournée» {Conf. d'un rév., Éd. Garnier, ch. XI, p. 159).
De même, « dans sa hiérarchisation inégalitaire », cette démo-
cratie autoritaire et « son système de centralisation qui a pré-
valu en 94 grâce à Robespierre et aux Jacobins n'est autre
que celui de la féodalité transformée, c'est l'application de
l'algèbre à la tyrannie. Napoléon qui y mit la dernière main
en a rendu témoignage » [Idée gén. de la Rév., 3^ étude, Éd. Gar-
nier, p. 312).
En fait, les révolutions les plus émancipatrices, en croyant
changer le régime politique et économique changent seulement
les appellations juridiques, « le personnel gouvernemental ».
Les équipes dirigeantes conservent au nom « de la méta-
physique gouvernementale » et « de l'idéologie abstraite », le
pouvoir, l'organisation étatique, tels qu'ils l'étaient. Elles ont
donc continué « le régime gouvernemental, féodal et mili-
taire, imité des anciens rois » {Id., 2^ étude, p. 77; cf.
4^ étude, p. 124, et 5^ étude, p. 319).
Elles n'ont pas compris la mutation sociale entraînée par
le passage d'une société mineure de type familial et patriarcal
à une société adulte de type travailliste et industriel. Elles
222 LA DEMARCHE CRITIQUE
n'ont pas compris que cette mutation sociale entraînait, en
même temps qu'une mutation économique des structures pro-
ductives, une mutation politique des structures étatiques.
« Le régime industriel » qui caractérise la nouvelle orga-
nisation politique ne résulte pas d'un changement du per-
sonnel gouvernemental, et ne consiste pas « en une forme de
gouvernement où les hommes de l'agriculture et de l'industrie
deviendraient caste dominante comme jadis la noblesse»,
car de cet État organisé pour une féodalité sortirait une nou-
velle féodalité.
La nouvelle organisation politique résulte d'une « constitu-
tion de la société ayant pour base, à la place de la hiérarchie
des pouvoirs, l'organisation des forces économiques » et sociales
des groupes autonomes de la société travailleuse. Elle a pour
forces la force collective productrice et la puissance sociale
publique inhérentes à ces groupes (cf. Idée gén. de la rév.,
5e étude, p. 193).
« A la place de la centralisation absorbante des pouvoirs »
publics, « il convient de créer la centralisation libérale des
forces économiques » et sociales de la société travailleuse
{id., 2^ étude, p. 77).
Mais le mysticisme du pouvoir, le mythe de l' Etat-Dieu,
père et tuteur du peuple, domine encore les systèmes socialistes,
les chefs démocrates et l'imagination populaire.
Fruit de la liberté Imaginative et de cet idéalisme abstrait
d'où provient tout« mal social », le mythe de la« centralisation
à outrance corrompt l'esprit public dans une débauche de
licence (bureaucratique) copulant avec le despotisme » éta-
tique {Principe fédératif, i^^ partie, ch. X, p. 79).
« Le pouvoir est indivisible, universel, absolu, dit l'autocrate;
là est le principe de la tyrannie monarchique. La république
est une et indivisible, disent à leur tour les démocrates » en
identifiant la république au pouvoir. Dès lors, « ils tombent
dans l'erreur et la tyrannie du despote », dans la centralisation
hiérarchique.
« Ils refusent de comprendre que comme les citoyens sont
égaux devant la loi toutes cités sont égales dans leur souve-
ANTI-ÉTATISME ET SOCIETE POLITIQUE 223
raineté et leur gouvernement », d'elles-mêmes — ■ comme il
convient « à des personnes collectives autonomes ». En consé-
quence « ils aspirent à soumettre tous les groupes, à une autorité,
à une administration unique » et hiérarchisée {Contradictions
économiques, Ed. Lacroix, ch. VI, p. 236).
Ces emprunts effectués par la république démocratique
et sociale à un appareil étatique, monarchique et féodal, sont
« le principe de la tyrannie républicaine ou démocrate la
plus violente » (id.) .
Le socialisme étatique, le communisme autoritaire, le jaco-
binisme centralisateur et toutes les formes des républiques
populaires qui adoptent contradictoirement pour libérer le
peuple, « l'instrument de domination de leurs anciens maîtres »,
ne sont pas les différentes expressions « d'un même système
gouvernemental, dictatorial, autoritaire, doctrinaire... qui tend
à ramener tout à l'État». Le principe de l'ancienne société
était l'autorité, soit qu'on la fit venir du ciel ou qu'on la
déduisit de la « collectivité nationale ». Les démocrates éta-
tiques ont adopté à leur tour le même principe autoritaire, la
même concentration hiérarchique en l'appuyant sur « la sou-
veraineté du peuple ». « Mais leur notion du pouvoir est
absolument la même que leurs anciens maîtres » — tant dans
le domaine économique, où la communauté étatique s'identifie
à la superpropriété-monopole, que dans le domaine politique,
où r Etat-monopole absorbe toutes les collectivités sociales.
Dès lors, « que l'Etat soit traité d'empire, de monarchie,
de république, de démocratie, c'est toujours la même chose ».
Organisé comme instrument d'exploitation et de domina-
tion, l'Etat à origine prolétarienne opprime, tout comme
l'État fasciste, son contradictoire.
Et si l'on passe « de l'ordre politique à l'ordre économique »
on s'aperçoit que l'État communautaire restaure le monar-
chisme et le gouvernementalisme de l'ancienne société. En
effet, « l'individu est censé tenir toutes ses qualités, possessions
et privilèges, du souverain, toute propriété étant concession
de l'État».
Le communisme étatique « fait rentrer dans l'État ces
224 LA DEMARCHE CRITIQUE
fragments concédés de son domaine », de sorte que « les révo-
lutions démocratiques et sociales les plus émancipatrices
n'aboutissent qu'à une restauration ».
Ainsi — et la critique développée par Proudhon contre
Louis Blanc vise tous les socialistes étatiques — en arrive-t-on
à une « démocratie compacte fondée en apparence sur la
dictature des masses » mais organisée en fait « d'après les
formules suivantes empruntées à l'ancien absolutisme : indi-
vision du pouvoir, centralisation absorbante, destruction systé-
matique de toute pensée individuelle, corporative ou locale
réputée scissionnaire, police inquisitoriale », etc. {Cap. poL,
ire partie, ch. III, p. 115).
Pourquoi les chefs démocrates les plus sincères et les masses
populaires les plus républicaines se laissent-ils abuser et
fasciner par le pouvoir étatique?
Pour deux raisons essentielles que fait ressortir très claire-
ment cette critique proudhonienne de l'Etat, si touffue dans sa
forme, mais si implacablement logique dans ses fondements.
Proudhon, après avoir critiqué l' Etat-usurpateur constitué
en instrument d'exploitation, a montré implicitement que
cet Etat-aliénateur n'est qu'une conséquence sociale du fon-
dement de r État-despote, organisé en instrument de domi-
nation.
Il a donc critiqué en profondeur les deux caractères fonda-
mentaux de l'organisation de l' Etat-dominateur.
Constitution extérieure et supérieure au peuple, l'Etat est
une représentation arbitraire de la puissance sociale, force
collective inhérente à la pluralité des groupes constituant la
société travailleuse.
Centralisation unitaire et hiérarchique, l'État est une
concentration liberticide et inégalitaire qui méconnaît la
pluralité des groupes sociaux, leur autonomie antinomiste,
qui spécifie leur pouvoir, et leur solidarité fédérative, qui les
unit.
Pourquoi cette constitution extra-sociale de la puissance
publique et cette concentration hiérarchique des pouvoirs
dominent-elles l'organisation de l'état et semblent-elles triom-
ANTI-ÉTATISME ET SOCIETE POLITIQUE 225
plier historiquement de la centralisation libérale et fédérative,
qu'appelle la constitution sociologique des groupes humains?
Essentiellement parce que l'Etat dominateur fonde ces deux
caractéristiques structurelles (constitution extra-sociale, concen-
tration hiérarchique) sur deux dogmes idéologiques :
— • la nécessité de disposer « d'une force coercitive » pour
arbitrer effectivement un antagonisme social fondamental,
— la nécessité d'une « souveraineté » pour fonder idéolo-
giquement la personnalité étatique.
Ainsi, une religion de la force : la contrainte, légitime-t-elle la
constitution extra-sociale des pouvoirs étatiques — et une
force de religion : la souveraineté, justifie-t-elle une concentration
hiérarchique de ces mêmes pouvoirs.
C. — L'État-monopole et la religion de la force.
L' Etat-despote se fonde sur une religion de la force coercitive.
Et cette religion de la contrainte légitime la nécessité d'un
organe disposant d'un monopole de la contrainte publique.
La légitimité de l'Etat devient l'exercice de cette contrainte
pour imposer une trêve forcée à l'antagonisme des forces
sociales qui agitent constamment la société.
« Il en est du gouvernement comme de la propriété. Pris
en lui-même... c'est un instrument de force. » {Justice, l'Etat,
t. II, p. 170.) « De même que la propriété, la concurrence...
toutes les forces économiques, toutes les forces collectives, le
pouvoir... c'est de la force» {id., p. 263).
Ce n'est pas la force, ce « matériel de la civilisation » que
Proudhon critique en soi. Il reconnaît l'antagonisme, produc-
teur de force, de mouvement et de vie, comme la première
loi de la nature et du monde social, comme luie condition de
toute création. Dans la Guerre et la Paix, il développe sa théorie du
droit de la force, si mal comprise faute d'avoir été thématisée.
Il y affirme que « si droit et force » ne sont pas identiques,
la force, affirmation d'un être, « autant force matérielle
qu'énergie morale, a aussi son droit ». Elle « est sujet et objet,
principe et matière de droit... ». Elle peut devenir, le cas
226 LA DÉMARCHE CRITIQUE
échéant, justicière. « Car l'antagonisme compétitif appelle sa
contre-loi, l'équilibre-justice. » C'est le cas « de la force
populaire » quand elle n'est pas reconnue « et qu'on la consi-
dère comme un monstre que l'on musèle, que l'on saigne,
que l'on refoule ».
Cette force-là, moteur de lutte sociale et de toute émanci-
pation, Proudhon la reconnaît et l'appelle. Car « c'est le
droit de la force qui changera le rapport du travail et du
capital ».
Mais il se méfie du romantisme révolutionnaire qui adore
la force pour la force. Celui-ci voit la solution de tous les pro-
blèmes, alors qu'elle n'est que le moyen d'accélérer l'avènement
d'une solution qui doit être préalablement préparée et mûrie.
Car il sait trop bien, 1848 le lui a appris, que l'adoration du
pouvoir par le peuple amène l'autocratie, qui est, elle aussi,
adoration de la force par la force.
Or, ce que Proudhon récuse dans l' Etat-monopole, c'est
la force justifiant la force, l'antagonisme primaire utilisé non
comme instrument de production et de liberté sociale, mais
comme instrument de domination et de destruction de toute
autonomie.
La nécessité de l'emploi constant de la force coercitive et la
permanence d'un antagonisme subversif entre éléments sociaux
inégaux, tels sont finalement les fondements idéologiques de
tout étatisme et la justification de son arbitraire.
« Le problème du gouvernement se pose donc en ces termes :
organiser une force publique devant laquelle toute initiative
s'efface, toute volonté se plie, toute résistance se brise; puis,
au moyen de cette force, discipliner et conduire la nation...,
exercer le pouvoir dans le sens de la hiérarchie des fonctions,
de la subordination des masses et de la prérogative gouverne-
mentale. Ce programme est celui de « tous les pouvoirs »,
de toutes « les théories gouvernementalistes. »
Cette théorie du pouvoir étatique suppose simultanément
« l'inégalité naturelle des groupes » sociaux, leur antagonisme
subversif, et leur « déchéance originelle » — c'est-à-dire leur
impossibilité d'agir par eux-mêmes comme des personnes
ANTI-ÉTATISME ET SOCIÉTÉ POLITIQUE 227
réelles et autonomes, de s'auto-gérer et de s'auto-administrer.
L'organisation de l'État despote a « pour principe, la nécessité,
pour moyen, la force, pour but, d'empêcher par la force, la
révolte ».
Aussi Proudhon remarque-t-il que tout gouvernement despo-
tique « est par nature contre-révolutionnaire », même quand
il puise « son origine et sa force dans une révolution popu-
laire » (cf. Conf d'un rév.).
L' État-monopole, par la logique de son idéologie qui
justifie son existence et sa fonction, c'est la force sociale éma-
nant du peuple, retournée contre le peuple, c'est un instru-
ment de la force publique, forgé pour imposer la paix sociale
et devenu le tyran des libertés collectives.
« La constitution de l'État suppose alors, quant à son objet,
que l'antagonisme (social) ou l'état de guerre (sociale)
est la condition essentielle et indélébile de l'humanité, condi-
tion qui nécessite l'intervention d'une force coercitive qui met
fin au combat par une oppression générale. » {Mélanges III,
p. 23; Voix du Peuple, 3 décembre 1849.)
Ainsi, alors que la notion de l' État-monopole considéré dans
sa « nature » reposait tout entière « sur l'impersonnalité et
l'inertie des masses », c'est-à-dire leur incapacité de se gou-
verner elles-mêmes, de s'auto-gérer, 1' « objet » même de cet
État monopole repose « sur la permanence de l'antagonisme »
social, hypothèse idéologique qui n'est autre qu'une déviation
religieuse du « dogme primitif de la chute ou péché originel ».
La situation immuable de l'État, dans cette hypothèse, est
fondée sur la permanence historique d'un « état de férocité
et de violence » et d'une inorganisation des groupes sociaux.
« L'agglomération d'individus » inégaux n'échappe aux
effets de cette sauvagerie congénitale que par la constitution
d'un État « médiateur » et dépositaire des forces sociales, qui
oppose, à chaque individu, « une force supérieure capable
de contraindre sa volonté» {Mélanges III, p. 17).
Ainsi, dans cette société rétrograde, « les vrais éléments » de
l'ordre social n'apparaissent-ils que dans la « force » coercitive
228 LA DÉMARCHE CRITIQUE
« exprimée juridiquement par la suprématie d'un pouvoir
pacificateur et vengeur» {id., p. 19).
Cette théologie de la force qui domine l'organisation étatique
de r État-despote et la mentalité de l'État officiel, Proudhon
la critique radicalement car elle ignore la mutation d'une
société passée du régime royal et féodal au régime indus-
triel.
Dans cette théologie de la force est inclus le dogme de la
fatalité de la tendance sociale à l'inégalité et à l'antagonisme
— fatalité qui entraîne la nécessité de la force coercitive et
arbitraire.
Politiquement et juridiquement, cette force coercitive devient
contrainte publique et « raison d'État ».
Apologétique de la contrainte, justification de la raison
d'état, la religion de la force aboutit à une « théorie de l'arbi-
traire et du fatalisme » et à une pratique imposant comme
dogme « une hiérarchie éternelle ».
Avec « le principe de la fatalité et de l'antagonisme pris
pour base de la société, avec la raison d'État prise pour loi
du gouvernement » nous connaissons, écrit Proudhon, « le
secret du fatalisme politique », « la métaphysique gouverne-
mentale », « la théorie de cette religion du destin », de la
nécessité de la force que « la démocratie » gouvernementale
« a suivi l'exemple de l'aristocratie et de la royauté » {Justice,
l'État, pp. 183 à 186).
Cette religion de la force se réduit à cinq propositions qui
s'enchaînent par voie déductive :
1° dans la société les conditions « entre groupes et individus »
sont naturellement inégalitaires. De cette « loi d'inégalité »,
le gouvernement « subordinateur » est l'organe décisif;
2^ l'inégalité sociologique engendrant « une divergence d'in-
térêt », « le gouvernement est armé pour vaincre les résistances
d'une prérogative supérieure : la raison d'État»;
3° le gouvernement étant avant tout « une force de volonté »
il est cfTectivement dévolu à un « prince », à un personnel
gouvernemental, qu'il soit «un ou multiple»;
4° par le fait « de l'action souveraine », il y a « concentra-
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 229
tion, absorption incessante de toutes les facultés de la nation
dans la faculté princière » ;
5° une triple conséquence s'ensuit : « d'abord une corrup-
tion du corps social par l'instrument gouvernemental » ensuite,
« un antagonisme entre la société et le gouvernement »,
enfin, « une révolution qui se réduit à un changement d'éti-
quette dans le pouvoir ».
Ces cinq propositions s'enchaînent « dans un rapport indis-
soluble », leur ensemble constitue la « métaphysique » de
r Etat-monopole. Elle est demeurée inchangée depuis l'origine
des sociétés, « sauf de rares et illusoires réserves introduites
par le christianisme et la révolution », « La philosophie alle-
mande a fait quelques variantes sur cette philosophie antique,
elle ne l'a pas changée. » {Justice, l'État, p. 187.)
En vertu de cette religion de la force « l'histoire s'est dévelop-
pée... le système de la raison d'État, qui n'est autre que le
Fatum motivé par le principe de l'inégalité, a régi tous les
Anciens... il régit les modernes» {Justice, l'État, p. 78), que
l'État soit dit monarchiste, aristocratique ou démocratique.
Qu'importe alors « que le despote soit un ou plusieurs »,
« roi par la grâce de Dieu » ou dictateur « par la grâce du
peuple », le « personnel gouvernemental » change, « le système
d'oppression demeure » avec « la concentration fatale des
pouvoirs ».
Dès lors, « l'histoire du gouvernement est-elle le martyro-
logue du prolétariat» {Justice, 4^ étude, p. 119). L'exploita-
tion et l'oppression de l' État-vol et de l' État-monopole s'iden-
tifient historiquement à l'exploitation et à l'oppression de la
propriété-exploitation et de la propriété-vol. La lutte histo-
rique de la propriété monopole et de l' État-monopole n'est
que la lutte entre deux monopoles, entre deux propriétés.
Instrument de domination parce qu'instrument d'exploita-
tion, la propriété dite capitaliste est État de pouvoir car mono-
poleuse des forces collectives de production, et détentrice des
m.oyens de production et d'échange.
Instrument d'exploitation parce qu'instrument de domina-
tion, VEtat dit gouvernementaliste est propriété de pouvoir
230 LA DEMARCHE CRITIQUE
comme monopoleur des forces publiques de relations et déten-
teur exclusif des moyens de contrainte et de force coercitive.
Entre eux, la lutte de la propriété pour le pouvoir et du
pouvoir pour la propriété est symbolisée par le combat mené
entre l'État royal propriétaire et les propriétaires féodaux,
dont l'apanage crée un Etat dans l'État.
Quelles que soient les fictions démocratiques, entre un État-
monopole moderne et les monopoles capitalistes, la lutte pour
le pouvoir, le combat intermonopolistique sont les mêmes et
la religion du pouvoir est identique.
C'est toujours la société travailleuse qui est l'enjeu de ce
combat. C'est l'autonomie de cette société, son organisation
pluraliste, sa mise hors de tutelle et sa capacité de s'auto-gérer
et de s'auto-administrer qui sont contestées, combattues ou
radicalement niées. Et ceci est vrai pour Proudhon quel que
soit le maître qui l'emporte, que l'aliénation capitaliste domine
ou que l'aliénation étatique triomphe.
« Là où le monde est livré à la contrainte, où la force fait
le droit, le travail est synonyme d'esclavage » {Cap. poL, 3® par-
tie, ch. IX, p. 388).
D. — L 'État-monopole, force de religion.
Comment de telles aberrations, « cette fascination du pou-
voir », cette religion de la force dominent-elles encore les intel-
ligences et font-elles « tourner la société dans des cercles de
déception », poussant, d'une part, « le capital à une agglomé-
ration de plus en plus écrasante» et, d'autre part, « l'État à
une extension de plus en plus tyrannique de ses prérogatives »
(Idée gén. de la Rév.).
Transformer la société « par l'initiative du capital » proprié-
taire, ou « réformer la société par l'initiative du pouvoir »
étatique, « corriger l'abus par l'abus même » est toujours l'appli-
cation du même dogme juridique de la contrainte.
Dans r État-monopole, la religion de la force se dénonce trop
ostensiblement par l'ampleur de ses abus. Aussi l'analyse idéo-
logique ne peut sufiirc à expliquer la dévotion du peuple et
ANTI-ÉTATISME ET SOCIÉTÉ POLITIQUE 23 1
de vrais démocrates à un Etat, forcément réactionnaire dans
son fondement et contre-révolutionnaire dans ses agissements.
Il faut donc confronter cette analyse idéologique à une ana-
lyse de la mystique du pouvoir étatique, c'est-à-dire arriver
à une psychanalyse quasi religieuse de cette mystique. Si
Proudhon ne la thématise pas explicitement, la multiplicité
des développements qu'il y consacre et leur logique interne
y conduisent.
Proudhon a critiqué successivement l' État-monopole comme
constitution extra-sociale de la puissance publique, comme
concentration hiérarchique des pouvoirs et comme religion de
la force.
L'approfondissement de sa critique le conduit à envisager
cet État-monopole comme force de religion. Dans cette critique
par paliers, Proudhon atteint, avec une puissance qu'une
absence de systématisation cache parfois, le fondement psy-
chanalytique qui impose le dogme de F État-monopole à l'in-
conscient des individus et des masses dont les mentalités sont
demeurées au stade infantile, en décalage complet avec un
développement structurel parvenu à l'âge industriel.
Cette psychanalyse sociale, que Proudhon amorce, lui fait
pressentir, sous la personnalisation mythique de l' État-monopole,
tout-puissant et tout bienfaisant, sous les archétypes trinitaires
de l'État, Dieu, père et mère-servante, une sorte de complexe
d'une humanité adolescente refusant son âge responsable et
adulte pour s'accrocher à l'autorité, qui enchaîne sa liberté,
mais qui la décharge de sa responsabilité. Et Pioudhon pro-
longe cette psychanalyse par celle du mythe de « la souve-
raineté » populaire et de ses « représentations ». Il montre
l'ambivalence de cette fiction qui tend à proclamer l'état adulte
du peuple pour prolonger, avec son assentiment profond, son
adolescence attardée.
L'archétype de l' État-Dieu est la couche la plus profonde
que l'on découvre dans l'histoire de l'inconscient social. Impuis-
sant à déterminer la loi sociale, le législateur et le peuple
antique se sont mis à créer la religion de l'État, et l'État a
commencé à faire office de Dieu sur terre. « Alors se propagea
232 LA DEMARCHE CRITIQUE
dans les masses cet esprit de centralisation du pouvoir et d'écra-
sement des volontés... qui devait... engendrer le despotisme. »
{Justice, L'État.)
Cette idolâtrie du pouvoir, où le peuple adorait dans l'appa-
reil gouvernemental tous les attributs de Dieu, fleurit parmi
les peuples les plus démocrates. Les gouvernants firent office
de grands prêtres et l'État devint « cet être invisible, impalpable,
tout-puissant, tout bon ». Dès lors, « cette idéologie absurde
qui consiste à remplacer partout l'action libre de l'homme par
la force d'initiative du pouvoir, l'être réel par un être de
raison, la vie et la liberté par une chimère », cette force de
religion a fait de l' État la « cause », avec la propriété, « de
presque toutes les calamités sociales » [Contradictions économiques,
t. I, ch. XI, pp. 195 et s,),
Proudhon explique très lucidement comment l'idéologie de
r État-dieu, loin d'être battue en brèche par les crises reli-
gieuses et par le scepticisme philosophique, en est, au contraire,
sortie renforcée. Il montre très bien comment ce phénomène
a été rendu possible par un transfert de la notion d'autorité
de « droit divin » sur la notion « de souveraineté », aussitôt
revêtue de toutes les caractéristiques de la première.
A l'origine, 1' « autorité publique » est instituée par « une
investiture divine». C'est l'État, le souverain, fils du Dieu-
père. Après des siècles sous l'influence de la mutation sociale
d'une société patriarcale et militaire à une société travailleuse
et industrielle, monarchies, aristocratie, démocratie de droit
divin tombèrent. « Mais de nos jours, souligne remarquable-
ment Proudhon, si le droit divin qui fonde l'État paraît tomber
en défaveur, ce serait une grossière illusion de croire que, parce
qu'on en a abrogé le nom, on a renoncé à la chose. » [Justice,
L'État.)
Dans le mysticisme démocratique qui anime le gouverne-
mentalisme, 1' « esprit de Dieu » est devenu 1' « assemblée du
peuple souverain ». C'est la « vox populi, vox dei ». C'est le
peuple qui devient « la révélation du pouvoir ». L'assemblée
électorale du peuple est assimilée à l'esprit de Dieu, et la sou-
veraineté à une consécration. Le peuple devenu Dieu-fils recon-
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 233
naît à l'Etat — père et dieu — tout pouvoir sur lui, « c'est
toujours le vieil absolutisme, l'idée même du gouvernement,
adéquate à l'idée de Dieu » {Mélanges III, Représentant du Peuple,
27 décembre 1849, P- 42)-
Par ce mysticisme retourné, « le droit divin sacerdotal »
devient donc « le droit divin populaire » ou souveraineté. Dans
son soubassement mystique, l' Etat-despote reste l' Etat-dieu,
« seul le mode d'enregistrement du pouvoir change ».
L'ambiguïté de ce gouvernementalisme, à la fois mystique
et populaire, apparaît finalement à Proudhon, dans ses confu-
sions démocratiques comme « une superstition pire que l'État
de droit divin ». « Religion pour religion, s'écrie-t-il dans un
cri dont on a voulu parfois détourner le sens, l'urne populaire
est encore au-dessous de l'ampoule mérovingienne. » {Justice,
L'Etat, pp. 162 et s.) Car c'est grâce à cette conception mys-
tique qu'un suffrage populaire a sacré empereur Napoléon III.
Proudhon met finalement en accusation, dans sa critique
extrême de l' Etat-monopole, ce confusionisme mystique. «J'ac-
cuse avec l'infirmité des premières générations et les inévitables
méprises des fondateurs, le mysticisme de l'esprit humain »
son imagination absolutisante « à la suite desquels ont débordé
l'égoïsme des castes, le pédantisme des philosophes, le machia-
vélisme des princes et le proxénétisme des intrigants » {id.,
p. 241).
Mais dans ce confusionisme mystique, « tout le monde est
ici complice » peuple et dirigeants du peuple. « Le démagogue
et le mystagogue » se confondent dans « l'adoration de l' État-
dieu, dépositaire de la souveraineté du peuple » {Mélanges III,
F- 7)- _
« Le pouvoir est toujours le Dieu que le socialisme adore »
{Contradictions économiques, t. II, p. 272), ce pouvoir « qui rend
stupide les gens d'esprit » {Conf. d'un rév., ch. VI, p. go). Dans
cette « adoration du pouvoir les hommes se ressemblent tous,
c'est toujours le même zèle de l'autorité, le même fanatisme
de l'ordre» {id., ch. VI, p. 85). Et les démocrates gouverne-
mentalistes se révèlent « les orateurs du mysticisme prêchant le
salut par le pouvoir» {Contradictions économiques, p. 341), pré-
234 LA DEMARCHE CRITIQUE
tendant « que l'âme du peuple est dans l'État » et demandant
un État « fort, toujours plus fort » {Mélanges III, p. 45).
Ainsi, par le mysticisme de l'autorité « après avoir aboli le
gouvernement par la grâce de Dieu, nous avons, à l'aide d'une
autre fiction, constitué le gouvernement par la grâce du peuple-
dieu », du peuple révélateur de toute autorité légitime. Au
lieu d'éduquer la multitude « nous avons mis la plèbe sur le
trône » et nous l'avons adorée. « A peine délivrés d'une idole »
nous n'avons aspiré « qu'à en fabriquer une autre » {Rév.
sociale, ch. V, p. 170). « Qu'a fait le peuple de 1848, imbu
du mysticisme de l' État-dieu, ce peuple dont 1' « éducation
sociale » a été si négligée ? Se servant « de son scrutin comme
d'un oracle » il s'est fabriqué un Dieu, il a donné « sept millions
et demi de voix à l'homme que le parti démocrate détestait
le plus, il a fait de cet homme un dictateur, un empereur »
{id., ch. V, p. 171).
Ainsi, le jour où « le peuple renverse une royauté, il la rem-
place par une dictature, c'est l'absolutisme pour se sauvegarder
de l'absolutisme» {Représ, du Peuple, 25 avril 1848 : La réac-
tion). « L'absolutisme d'une convention républicaine est iden-
tique à l'absolutisme royaliste. » C'est toujours « le vieil instinct
monarchique, qui, sous forme de dictature conventionnelle fait
illusion au peuple» {Mélanges III, p. 59).
« On substitue à des hommes d'autres hommes, à des idoles
d'autres idoles » {Représ, du Peuple, 20 avril 1848). C'est toujours
la même idolâtrie, la même force de religion au service de
r État-monopole. Ainsi la classe travailleuse « celle qui fait oppo-
sition au capital, incline, grâce à l'ineptie de ses meneurs, à
la conservation de l'autorité» {Mélanges III, p. 11).
Pour abattre le dogme de l' État-dieu ancré dans la pro-
fondeur de l'inconscient social, il faut combattre dans les masses
« l'idéalisme populaire, source de sa mythologie politique »
et la fiction de la souveraineté du peuple, source du mysticisme
politique des dirigeants.
Dans l'imagination populaire, quand les masses se pensent
comme une totalité indivise et non comme une pluralité d'êtres
collectifs, la politique est une mythologie. Elle devient alors
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 235
« un État mystique où toute raison, comme toute expérience
sociale, reste polarisée... tout devient fiction, symbole, mystère,
idole ». Le peuple se rêve infaillible, tout-puissant, esprit de
vérité. « Il s'appelle voix de Dieu, le vrai souverain, la puis-
sance, la domination. » « Il a ses convocations, ses scrutins,
ses manifestations... ses oracles... » Autant il se sent innom-
brable, autant il a horreur des divisions, des minorités. L'égalité
n'est pas saisie dans sa réalité comme une équivalence dans
la pluralité, mais comme une identité dans la totalité. « Son
idéal est unité, identité, uniformité, concentration. » // n'est
pas peuple qui pense, mais mas se qui pèse, autonomie qui s'' auto-
géré mais autorité qui s^ingère.
Dès lors, comme « toute mythologie suppose des idoles » le
peuple, enfant et Dieu, se crée un Dieu-père dans un État-
monopole et un chef qui l'incarne. « C'est le chef de guerre
élevé sur le pavois... le roi glorieux, le tribun révolutionnaire. »
Et là « où règne, dans sa naïveté, le suffrage universel, on
peut affirmer déjà que tout se fera dans le sens de l'indivision ».
Le peuple, mystifié par sa propre mystique, renie « comme
attentatoire à sa majesté » sa diversité et sa pluralité organiques.
C'est ainsi que le système de « centralisation, d'impérialisme,
de communisme » étatique, « d'absolutisme » gouvernementa-
liste, découle de l'idéalisme populaire qui, après s'être sacré
Dieu, « se démet de sa souveraineté » pour déifier et adorer
finalement une autorité centrale.
Dès lors, « ce n'est plus le gouvernement qui est fait pour
le peuple, c'est le peuple qui est fait pour le gouvernement ».
Et sous le règne de l' État-dieu, « le pouvoir envahit tout, s'em-
pare de tout, s'arroge tout». Et le peuple, enfant-dieu retourne,
après avoir rendu ses oracles, « à son petit coin, sa petite tâche,
sa petite famille, s'en remettant pour le reste à la providence
du gouvernement » {Princ. /éd., i^e partie, ch. IX, p. 67).
Les rapports peuple- État sont invertis, l'État gouvernemen-
tal « de simple agent de la république en est fait le souverain,
et comme Dieu, le justicier » {Justice, L'État, p. 270).
Sous cette ironie implacable qui corrode le soubassement
réel de toutes les tyrannies, on pressent l'extrême souffrance
236 LA DÉMARCHE CRITIQUE
et la lucidité d'un démocrate de 48 qui avait pressenti le coup
d'État et l'avait dénoncé longtemps à l'avance, avec une vio-
lence qui lui coûta la liberté (trois ans de prison) — coup
d'État couvert et approuvé par le suffrage de tout un peuple.
Aussi, après avoir vitriolé la mythologie politique de l'idéa-
lisme populaire, Proudhon accuse-t-il son corollaire : le mys-
ticisme politique des « moniteurs du peuple » qui légalisent
la mythologie populaire grâce à la fiction juridique de la sou-
veraineté. « En face du droit divin, la révolution pose la
souveraineté du peuple... mot vide de sens, propre seulement
à servir à la plus effrayante des tyrannies » si on la rapporte
à « l'organisme dit supérieur » d'un État-monopole, devenu
« le vrai souverain. »
En dehors même de toute usurpation, « nommer souverain,
un pouvoir » jugé « supérieur à tout individu à toute collec-
tivité », est « une expression dangereuse dont il faut qu'à l'ave-
nir la démocratie se préserve ». Dans l'État le plus démocra-
tique, quelle que soit la puissance sociale engendrée par la
pluralité des groupes, « entre le pouvoir et l'individu », il ne
peut y avoir que des rapports de commutation, et de droit,
« toute souveraineté répugne... c'est de la religion » {Id., p. 271).
« Il faut supprimer tout ce qui reste de divin dans le gou-
vernement de la société et le rebâtir sur l'idée humaine du
contrat. » {Idée gén. de la Rév., Ç>^ étude, p. 215.)
Pour changer simultanément la mentalité mystique des
masses politiques et la structure mythique de l' État-dieu, il
faut attaquer les bases psychanalytiques de la mythologie popu-
laire, de cet État-dieu, c'est-à-dire le complexe parental qui
les fonde.
A la conception d'une démocratie symbolisée par la déifica-
tion d'un peuple-enfant qui abdique aussitôt sa prétendue
souveraineté entre les mains d'un État à la fois père et pro-
tecteur, mère et nourricier, il faut substituer une pratique
politique « en comprenant que démocratie est démopédie »,
éducation du peuple, prise de conscience de son autonomie et
apprentissage de sa capacité de s'auto-gérer et de s'auto-admi-
nistrer (cf Rév. sociale, ch. V, p. 152).
ANTI-ETATISME ET SOCIETE POLITIQUE 237
A la place d'un État père et mère, maître et serviteur, pro-
tecteur et nourricier, conçu sur le modèle autocratique et
hiérarchique de la famille patriarcale, et sur le type subordi-
nateur et centralisateur de l'économie domestique, il faut
ériger une organisation politique adulte où les pouvoirs et les
fonctions sont distribués et solidarisés, et finalement assumés
par la pluralité des groupes naturels autonomes et fédéralisés.
Le jugement que Proudhon porte sur l'échec de la révolu-
tion de 1848 est cruel mais lucide. Le peuple français, alors
qu'il est parvenu à un âge industriel qui lui donne la capacité
de s'auto-gérer et de s'auto-administrer, « n'a pas, faute d'une
éducation sociale sérieuse » la mentalité adulte correspondant
à sa croissance économique. Dès lors, il a conservé les struc-
tures politiques périmées, perpétué son état de dépendance et a
continué à voir en l' Etat-monopole « l'instrument de sa libéra-
tion », «La nation française, écrit Proudhon en 1853, "-'^
pas atteint sa majorité mentale. Elle garde des préjugés
vivaces, une éducation superficielle, une légèreté qui trahit
l'enfantillage... l'admiration de la force. Aussi toujours, nous
avons suivi nos maîtres et dans nos querelles d'école... suc-
combé dans notre protestation contre l'autorité» {id., p. 167).
Il faut que ce peuple, demeuré comme un enfant attardé,
« devienne honmie », que la société française devienne cet
homme collectif, comme le lui permettent son autonomie
sociale effective et l'âge industriel de son autonomie. Il faut
donc « lui apprendre à se gouverner lui-même » et pour ce
faire détruire l' Etat-monopole, forme déifiée d'une organisation
patriarcale, extension hiérarchique de la structure de la
famille et de l'économie domestique.
« Dans ce système,.., la famille est l'élément modèle de la
société (domestique), l'économie domestique est le type de
l'économie sociale. » Si bien que « la nation doit être gérée
comme un gros ménage oii le gouvernement, tour à tour
monarchique, aristocratique ou démocrate, tient lieu de père
et les travailleurs, d'enfants » [Mélanges III, p. 42 ; Voix du
Peuple, 27 décembre 1849).
« L'erreur commune des partis » est donc de conserver
238 LA DÉMARCHE CRITIQUE
l'État monarchique et hiérarchique, dont la structure reflète
la famille et la constitution de la société féodale, et le type
de l'économie domestique, alors que « l'atelier » est devenu
« l'élément de la société nouvelle» {Mélanges III, p. 36).
Dès lors, c'est toujours l'économie domestique servant de
règle à l'État, « la gestion du père de famille prise pour type
de gouvernement, les us et coutumes de la famille et de la
propriété individuelle appliqués à l'Etat». Voilà, pour Prou-
dhon, la cause de tous les enrayements de la société « adulte
maintenue en tutelle ». « Voilà pourquoi les socialistes, comme
les Jacobins... avec leur politique (gouvernementale) ne sont
qu'une contrefaçon de l'absolutisme. » {Conf. d'un rév., ch, XV,
p. 243.)
C'est toujours chez les hommes politiques, « cette vieille
fiction du gouvernement représentatif dont la formule intégrale
est la monarchie » {Mélanges III, p. 15). C'est encore, chez les
masses « le vieil instinct monarchique qui, sous forme de
convention, dictature, fait illusion au peuple » {id., p. 55)
et qui le pousse « à bloquer tout en une communauté gouverne-
mentale » {Manuel d'un spec, conclusion finale, p. 468).
C'est finalement la cause profonde de « la constitution
extérieure de la puissance sociale », « d'un peuple ne se gou-
vernant pas lui-même », et « d'un ou quelques individus »
faisant en son nom « tous les actes de père de famille »
{Mélanges III, p. 12).
Cette psychanalyse sociale de l' État-monopole permet ainsi
de comprendre pourquoi « les révolutions les plus émanci-
patrices... ont abouti à un acte de foi et de soumission au
pouvoir» {Idée gén. de la rév., 4^ étude, p. 118) et comment
« au lieu de l'État libre identique et adéquat à la société
elle-même », nous « avons conservé dans une société trans-
formée, presque à son insu, par le développement de son
économie, l'État féodal, royal, impérial, militaire, dictato-
rial» {Justice, l'État, p. 280).
La mythologie du pouvoir, en conférant à l'État monopole
la base psychanalytique d'un Dieu-père et d'un Père-dieu,
a contribué :
ANTI-ETATISME ET SOCIÉTÉ POLITIQUE 239
— d'une part, à figer les mentalités des masses et à retarder
la prise de conscience d'un état d'autonomie que leur conférait
l'âge industriel;
— d'autre part, à conserver des structures politiques dépas-
sées par l'évolution socio-économique, et à retenir « par la
force d'un appareil étatique et d'un gouvernement oppresseur,
la société dans ses violences » ( Troisième mémoire, Éd. Rivière,
p. 183) et dans « le maillot d'un peuple au berceau» {Rév.
sociale, ch. III, p. 131).
Conclusion
ÉTAPES ET DÉMARCHES
DU SOCIALISME AUTOGESTIONNAIRE
Dans la démarche de sa pensée critique, telle que nous
l'avons reconstituée, Proudhon a, dès ses premières œuvres,
lié dans une même critique la propriété capitaliste et l'étatisme
gouvernementaliste.
Avec une rare lucidité, il découvre dans ses réalisations en
apparence antagonistes, la double expression d'un même
processus absolutiste, visant à l'autorité de l'homme sur
l'homme.
Un même mysticisme idéologique, une même adoration de
l'homme par l'homme, une semblable absolutisation d'un
seul élément du pluralisme social, engendrent, et le capitalisme,
exploitation de l'homme par l'homme, et l'étatisme, gouver-
nement de l'homme par l'homme.
Ayant démontré ainsi, en prémisses, l'identité fondamentale
de ces deux formes d'oppression sociale qui nient simultanément
la personnalité autonome des groupes sociaux et la capacité
d'autogestion de la société pluraliste, Proudhon a soumis,
séparément, la propriété capitaliste et le gouvernement étatique
à une analyse en profondeur qui renforce encore la similitude
de ces structures d'exploitation et de domination.
Dans son fondement social, la propriété capitaliste se
découvre comme un despotisme, c'est-à-dire une usurpation
de la force collective — despotisme qui se manifeste, écono-
miquement comme un monopole, juridiquement comme un
242 LA DÉMARCHE CRITIQUE
droit d'user et d'abuser, philosophiquement comme une néga-
tion de la liberté de la société pluraliste.
Dans ses conséquences sociales, la propriété capitaliste
apparaît comme un vol, c'est-à-dire une usurpation de la
production sociale — vol qui se manifeste, économiquement
comme un capital, juridiquement comme un droit d'aubaine
(ou droit de produire sans travailler), philosophiquement
comme une négation de l'égalité des éléments sociaux consti-
tuant la société pluraliste.
L'État, malgré sa complexité plus grande, va présenter des
caractères similaires.
Dans son fondement social, l'État gouvernementaliste se
découvre politiquement comme un monopole. Niant sociologi-
quement l'autonomie de la société pluraliste, et sa possibilité
de s'auto-administrer, il s'attibue juridiquement, par la fiction
d'un gouvernement considéré comme une représentation
extérieure et supérieure de la puissance sociale, le monopole
des pouvoirs sociaux. S'organisant administrativement comm-e
une concentration unique et hiérarchique, il apparaît ainsi
pratiquement comme un instrument de domination, un mono-
pole de pouvoirs, une force coercitive qui — sous le couvert d'une
instauration monarchique, d'une institution aristocratique ou
d'un mandat démocratique — est utilisé par une « gente
officielle » contre la société réelle.
Dans ses conséquences sociales, l'État gouvernementaliste
se découvre politiquement comme un usurpateur. Niant socio-
logiquement la réalité des forces publiques de la société plura-
liste, il aliène, par la fiction juridique de l'autorité publique
— considérée comme un droit inhérent au gouvernement
extérieur et supérieur au peuple — la puissance sociale résul-
tant de la conjonction des forces propres aux groupes de la
communauté nationale. Se manifestant administrativement
comme « imperium », arbitre unique, défenseur total, supérieur
hiérarchique omnipotent, il apparaît ainsi pratiquement
comme un instrument d'exploitation, une propriété de pouvoir
qui, sous l'apparence d'un mandat héréditaire, circonstanciel
ou populaire, est utilisé par « un haut personnel gouverne-
CONCLUSION 243
mental, aux dépens des forces sociales de la société travail-
leuse ».
Ainsi, la propriété capitaliste et l'étatisme gouvernemental
apparaissent tous deux comme instrument d'exploitation et
instrument de domination. Il y a dans l'État oppresseur
propriété de pouvoir, comme il y a, dans la propriété exploiteuse,
état de domination.
La propriété devient instrument de domination parce que
instrument d'exploitation. L'Etat se découvre instrument
d'exploitation parce que instrument de domination.
Cependant, l' Etat-monopole demeure, par son origine féo-
dale et monarchique comme dans sa structure, une propriété
totale où se confondent domaine économique et apanage
politique du prince. Il demeure, dans sa mentalité comme
dans son soubassement religieux et patriarcal, une souveraineté
sur les personnes et sur les choses.
Ce qui lui confère, aux yeux du peuple, un pouvoir d'oppres-
sion économique et une puissance de fascination politique
supérieurs à la propriété capitaliste qui n'apparaît structurel-
lement que comme un démembrement de souveraineté, une
scission primitive de l'Etat — tandis qu'elle se découvre idéolo-
giquement comme un égoïsme utilitariste, une emprise sur une
chose.
C'est cependant sur la même société de travail que l' État-
monopole fonde, à l'instar de la propriété capitaliste, son oppres-
sion et son exploitation. C'est la même autonomie de cette
société pluraliste qu'il nie. C'est la même force sociale, qu'elle
se manifeste comme force productrice ou comme force publique,
qu'il aliène. Et c'est finalement la même capacité des groupes
sociaux de s'auto-gérer économiquement et de s'auto-administrer
politiquement qui ressort contradictoirement de ces appareils
tyranniques.
La propriété capitaliste nie juridiquement les forces collec-
tives et les personnalités indépendantes et solidaires des groupes
de production. Mais l'analyse de la prélibation capitaliste
fait ressortir la réalité d'un surplus productif commun. Par
celui-ci, s'affirme ainsi contradictoirement l'existence effective
244 LA DEMARCHE CRITIQUE
de forces collectives de production. La critique de la société
capitaliste conduit donc à découvrir l'existence sociologique
d'une pluralité de collectivités productrices à autonomies
réelles, dont les rapports de coopération constituent la société
travailleuse saisie dans sa fonction économique de production.
Cette critique amène finalement, par l'affirmation d'une
triple et même existence — surplus productif engendré par
les forces collectives issues de collectivités réelles, autonomes et
associées — à la mutualisation socialisante de tous les moyens
de production et d'échange.
De la négation de l'étatisme gouvernemental et de sa critique,
se dégagent des apports constructifs similaires.
L'étatisme gouvernemental nie juridiquement l'autonomie
des forces publiques et la personnalité active des groupes de
relation. Mais l'analyse de la prélibation étatique met en
relief l'existence d'une puissance sociale résultant des forces
relatives aux groupes. Par celles-ci s'affirme ainsi contradictoi-
rement l'existence eflfective de forces collectives de relation.
Grâce à ces dernières, on est alors conduit à découvrir l'exis-
tence de groupes (fonctionnels ou géographiques) de relation,
à indépendance réelle, dont les rapports de commutation
constituent également la société travailleuse, mais envisagés
cette fois-ci dans sa fonction politique de relation. Finalement,
par la triple et même existence qu'ils révèlent (une puissance
sociale publique engendrée par la conjonction des forces
collectives de groupes réels, indépendants et associés), l'étatisme
et sa critique amènent à fonder sociologiquement, la fédéralisa-
tion des groupes engendrant la puissance sociale, en même
temps que le pouvoir d'auto-administration politique de la
société travailleuse.
Dans cette double critique constructive de l'organisation
économique et de l'organisation politique, l'économie et la
politique apparaissent en fait une même et double organisa-
tion de la société travailleuse envisagée corrélativement dans sa
fonction de production et sa fonction de relation.
C'est toujours dans sa constitution finale, la société plura-
liste de travail mais les rapports des éléments constituants
CONCLUSION 245
changent selon l'objet et la nature des fonctions à remplir,
La société travailleuse est-elle envisagée dans sa fonction
économique? — l'élément « atomique » est l'individu en tant
que producteur, fonction productive (rapports d'un même
homme à une tâche précise), l'élément moléculaire est le
groupe de production dont les rapports de coopération sont
engendrés par la division du travail et la nécessité d'une
action économique commune.
La société travailleuse est-elle envisagée dans sa fonction
politique? — la cellule sociale est l'individu en tant que
citoyen (fonction de relation, rapport avec la communauté
nationale), l'organe est le groupe de relation (fonctionnel
ou géographique) dont les rapports de commutation sont
engendrés par la diversité des tâches et la communauté d'in-
térêt.
Entre le politique et l'économique, il y a donc : identité
de nature et d'éléments sociaux — diversité de fonction et
de rapports sociologique .
Cette constatation fondamentale, qui sera mise en relief par
la sociologie de l'autogestion, deviendra la formule-clé de la
pratique autogestionnaire.
D'un premier point de vue fondamental (identité de nature
et d'éléments sociaux), la politique et l'économie apparaissent
« au fond... deux manières de concevoir la même chose :
l'économie de la société» {Justice, l'État, p. 264), c'est-à-dire
son organisation en fonction de ses lois primordiales (lois
corrélatives du travail, du réalisme et du pluralisme sociaux).
Dans une théorie scientifique de l'organisation de la société,
« la politique et l'économie politique » doivent dès lors se
confondre « en une seule et même science » ou, plus précisé-
ment, en deux branches d'une même « science sociale... la
première, plus personnelle ou subjective » (la politique por-
tant essentiellement sur des relations), « la deuxième plus
réelle et positive » (l'économie portant sur des productions)
{Mélanges III, p. 37; Voix du peuple, 13 décembre 1849).
Mais du deuxième point de vue fonctionnel (diversité de
fonction et de rapports sociologiques), il y a entre le problème
246 LA DÉMARCHE CRITIQUE
de l'organisation politique et le problème de l'organisation
économique, une différence d'objet (la production sociale ou
les relations sociales) et cette différence traduit en fait une
différence de rapports entre éléments sociaux (dans l'économie
dominent les rapports de coopération, dans la politique, les
rapports de commutation) et une différence de manifestation
sociale (forces collectives appliquées comme forces productrices
et produisant un surplus productif — ou forces collectives utili-
sées comme forces publiques et produisant une puissance
sociale).
Du fait que « la question du travail et la question du gou-
vernement... sont au fond la même question » (la défense de
l'autonomie de la société pluraliste contre l'usurpation des
forces collectives, et le despotisme de fonctions sociales dirigées
en appareil oppressif), « s'ensuit-il que l'on ne doive pas les
distinguer et qu'elles ne puissent recevoir leur solution propre »
{AIélat2ges III, p. 36), puisqu'elles se différencient par leur
fonction sociale et par leur combinaison et manifestations socio-
logiques?
Il ne faudrait pas croire, contrairement à une interprétation
rapide de la pensée proudhonienne (sa complexité et l'absence
de thématisation et de concepts précis rendent fort hasar-
deuse toute lecture hâtive) que Proudhon ait jugé dans un
premier temps que V identité l'emportait sur la différence — d'où
l'absorption en premier lieu de la politique par l'organisation
économique, et qu'ayant ensuite inversé son jugement, il ait
été conduit à distinguer alors organisation économique et orga-
nisation étatique.
Dès ses premières œuvres, cette identité et cette différence
sont simultanément soulignées. Et dans la période de 1849-
1851 où la polémique menée du fond de sa prison contre
Napoléon III le pousse à renier « l'Etat féodal, monarchique
et dictatorial » Proudhon ne supprime nullement la distinction
fonctionnelle du politique et de l'économique. Les citations
précédentes comme celles qui vont suivre sont tirées du fameux
article de Proudhon à Pierre Leroux du 13 décembre 1849
(Voix du Peuple) dont on n'a retenu que la formule à l'emporte-
CONCLUSION 247
pièce : « Un jour viendra où le travail étant organisé par lui-
même, l'atelier fera disparaître le gouvernement » (c'est-à-dire
l'étatisme gouvernementaliste) . On en a complètement ignoré
le contexte et la signification (cf. Mélanges III, p. 36).
« De ce que ces deux questions (politique et économique)
sont dans le principe identiques (rappelons que Leroux avait
accusé Proudhon de les distinguer) s'ensuit-il que de cette
identité on doive conclure à une organisation propre de l'État
(absorbant l'organisation de la société de travail) plutôt qu'une
absorption de l'Etat par le travail? »
A cette question, Proudhon répond très nettement : « Ni
l'une ni l'autre de ces conséquences n'est vraie : il en est des
questions sociales comme des problèmes de géométrie. Elles
peuvent se résoudre par plusieurs voies selon l'aspect par lequel
on les considère. Il est indispensable de donner ces différentes
solutions. »
Ainsi, non seulement, 1' « aspect » politique et 1' « aspect »
économique conduisent à différer les solutions à apporter à
une même question sociale, « la libération de la société » de
travail contre l'aliénation capitaliste et étatique — ■ mais il
ressort de ces textes que, selon les conditions spécifiques de
chaque pays, il peut exister bien des modalités dans l'organi-
sation tant politique qu'économique.
C'est après ce texte très explicite que Proudhon ajoute :
« Qjuant à l'État, malgré cette diversité d^ aspect, la conclusion
définitive est que le problème de son organisation se confond
avec celui de l'organisation du travail. » Ce qui veut dire que
les mêmes lois du travail social régissent et l'organisation de
la fonction économique et l'organisation de la fonction poli-
tique de la société travailleuse. C'est ce que nous avons appelé
r « économisme politique » de Proudhon, cette constajite de
sa pensée qui consiste à considérer toujours l'organisation éco-
nomique et l'organisation politique comme deux modes d'une
même « oi'ganisation du travail » social.
C'est pourquoi, enchaîne aussitôt Proudhon, « on peut en
induire qu'un temps viendra où le travail étant organisé par
lui-même, selon la loi qui lui est propre », la société travailleuse
248 LA DÉMARCHE CRITIQUE
s' autogérant économiquement, et s'autoadministrant politique-
ment, « l'atelier fera disparaître le gouvernement»; ce qui veut
dire, en fait, dans le contexte même de ce passage et celui
de toute la critique étatique de Proudhon, qu'une organisation
politique de la société conforme aux lois du travail social régis-
sant l'atelier industriel prendra la place de rEtat« souverain »,
appareil extra-social de type monarchique et féodal incarné
dans un gouvernement en fait supérieur à la société qu'il pré-
tend représenter.
« Il s'agit donc, précise Proudhon dans ce même texte, d'une
part de fonder la science sociale » qui comprenne la politique
et l'économique, et qui soit « rigoureusement mathématique ^
et objective » et, d'autre part, de montrer, à partir de celle-ci
et d'une observation sociologique rigoureuse, « comment se
détermine et se formule ce groupe suprême qui comprend la
nation tout entière que vous appelez l'État... mais qui pour
moi n'est plus l'Etat » (comme représentation extra-sociale)
{id., p. 39). Car, explicitait-il dans un article écrit dix jours
auparavant (3 décembre 1849), « votre théorie» qui prétend
révolutionner l'économie par un Etat à structure féodale et
changer la propriété par une structure politique qui lui corres-
pond, « implique une contradiction ».
Elle prétend faire de la liberté « de l'émancipation des tra-
vailleurs, une création de l'État, tandis que c''est l'État qui doit
être au contraire une création de la liberté » {id., p. 22). Ainsi
apparaît-il, très clairement (nous y reviendrons à propos de
l'autoadministration de la société travailleuse) que contrai-
rement à une thèse encore répandue (que ne peuvent que
suggérer des formules coupées de leur contexte) Proudhon
n'a jamais songé à confondre réellement organisation écono-
mique et organisation politique.
Proudhon, comme tout penseur novateur qui doit combattre
le fixisme des conceptions reçues, a été soumis toute sa vie
aux lois de la polémique. Ce qui l'a incité, selon les périodes
I. Cf. Mélanges III, p. 37. Proudhon a, sans cesse, insisté sur la
possibilité de mettre les mathématiques au service de la science sociale.
CONCLUSION 249
et les interlocuteurs, à mettre un accent particulier sur certains
aspects de sa doctrine tout en maintenant une constance remar-
quable dans les thèmes et dans leurs applications.
Et tout esprit qui a eu le dur mais savoureux plaisir de lire
et de relire l'ensemble de la somme proudhonienne est frappé
— malgré la multiplicité des livres, et le caractère torrentiel
de leur construction — par l'unité et la continuité de l'œuvre
et de la pensée.
Proudhon se trouve devant une situation pratique et poli-
tique à la fois précise et ambiguë. D'une part, « une constitu-
tion arbitraire de l'économie », de l'autre, « une constitution
artificielle du pouvoir ».
Un régime de propriété capitaliste aliène les forces collec-
tives productives et nie à la fois « l'autonomie réelle de la
pluralité des groupes de production » constituant la société
travailleuse dans sa constitution économique et leur capacité
de s'autogérer.
En face de ce régime économique, une opposition socialiste
à tendance gouvernementaliste prétend dissoudre un tel régime
en l'absorbant dans un État dictatorial baptisé prolétarien, et
ceci grâce à une coUectivisation autoritaire et à une centra-
lisation hiérarchique.
A côté de ce régime économique, Proudhon découvre sur
le plan politique un régime de gouvernement étatique où
la concentration hiérarchique des pouvoirs (héritée du substrat
mystique, théocratique, monarchique et féodal) aliène la force
collective publique et nie à la fois la personnalité active des
groupes de relation (constituant la société travailleuse dans sa
fonction politique) et leur capacité de s'autoadministrer.
En face de ce régime politique, une opposition libérale pré-
tend limiter de plus en plus la fonction de l'Etat officiel et
organiser la société selon les lois de la propriété du régime
capitaliste.
Proudhon analyse objectivement cette double situation, en
faisant abstraction des passions partisanes. Il constate tout
d'abord que le régime capitaliste consiste à ériger en appareil
économique exploiteur et en catégorie extra-sociale domina-
250 LA DEMARCHE CRITIQUE
trice, la fonction économique de la société travailleuse, fondée
sociologiquement sur la pluralité des groupes de production,
engendrant surplus productif et capital.
Comme les socialistes gouvernementaux, il conclut à l'abo-
lition du régime de la propriété capitaliste. Mais cette abolition
ne l'amène pas à confier l'organisation économique à un État
dictatorial.
D'après lui, cette abolition a pour but de « réintégrer le
peuple », la pluralité des groupes producteurs, « dans la pro-
priété de ces forces collectives » productrices {Justice, L'État)
— c'est-à-dire d'organiser pratiquement un régime économique
d'autogestion qui inclut l'autonomie et la fédération des groupes
productifs.
Confier à l'État l'organisation économique, n'est pas selon
lui, obéir à la logique du socialisme dont le but ne peut
être qu'un collectivisme libéral et décentralisé, reflétant la
pluralité des autonomies sociales. Confier à l'État l'organisme
économique, c'est suivre paradoxalement la loi du capitalisme
qui tend au monopole économique unique, à la centralisation
économique monopolistique : ce que réalise l'État dictatorial
prolétarien en doublant cette réalisation d'un super-monopole
économique, d'un super-monopole politique fondé sur la
concentration monopolistique de la force publique. Mais ce
qu'il retient « de ce système » gouvernementaliste et ce que
la « science » conservera, c'est la centralisation, analogue à
celle de l'État, des fonctions agricoles industrielles et commer-
ciales : une société économique organisée {Mélanges II, p. 35).
Proudhon constate ensuite que le régime de l'étatisme gou-
vernemental consiste à ériger, en appareil politique oppresseur
et en constitution extra-sociale, la fonction politique de la
société travailleuse fondée sociologiquement sur la pluralité
des groupes de relation engendrant puissance sociale et pouvoir
réel.
Comme les libéraux capitalistes, Proudhon demande la trans-
formation de ce régime, mais cette transformation ne l'amène
nullement à confier l'organisation des destinées politiques au
régime des monopoles capitalistes. Cette transformation a
CONCLUSION 251
pour but « d'élever la société en la possession d'elle-même »
{Mélanges III, p. 12), c'est-à-dire de remettre la pluralité des
groupes de relation en possession de leur force collective
publique. Cette transformation conduit donc à organiser un
régime politique d'autoadministration.
Confier au monopole capitaliste l'organisation politique de
la société, c'est en fait obéir, non à la logique du libéralisme
intégral, qu'assume seulement un socialisme libéral conséquent
(ayant pour double but l'émancipation économique et la désa-
liénation capitaliste — et l'émancipation politique et la désa-
liénation étatique).
Confier au monopole capitaliste l'organisation politique de
la société, c'est se soumettre à la logique du pouvoir mono-
polistique qui est celle de l'Etat gouvernementaliste — que
ce soit l'État officiel et réel de la dictature prolétarienne ou
l'État réel et officieux de la dictature ploutocratique (agissant
sous le couvert d'un État officiel réduit à l'impuissance).
Mais ce qu'il retient du système libéral, ce sont deux prin-
cipes : d'une part, la limitation de l'autorité centrale et son
corollaire, la décentralisation fonctionnelle et géographique
des pouvoirs (que le système libéral demande pour affaiblir
l'État officiel et que Proudhon requiert scientifiquement pour
attribuer la puissance sociale en fonction des groupes qui l'en-
gendrent) ; d'autre part, la fédéralisation fonctionnelle et géo-
graphique de ces pouvoirs que le libéralisme capitaliste organise
à son profit en fondant son État réel ploutocratique, corporatif
et cartellisé (fédéralisme fonctionnel et géographique que
Proudhon reprend scientifiquement pour constituer démocra-
tiquement l'unité pluraliste de la puissance sociale grâce à
l'association des groupes créateurs des forces publiques).
Dès lors, entre la communauté « étatique » et la propriété
« capitaliste » il faut bâtir un monde autogestionnaire (Sol.
du Prob. soc.) qui échappe à la double aliénation propriétaire
et gouvernementaliste.
Si « on possède la science sociale », on doit savoir « que le
problème de l'organisation » de la société travailleuse « consiste
à vaincre à la fois le pouvoir et le monopole... à soumettre
252 LA DÉMARCHE CRITIQUE
le capital et subalterniser le pouvoir » [Contradictions économiques^
t. I, ch. VIII, pp. 338-342). Il ne sert à rien de « conquérir
le pouvoir » étatique et le « monopole » capitaliste, en « chan-
geant les dépositaires du pouvoir » en instituant une dictature
dite prolétarienne. « Il est aussi impossible d'associer le travail
et le capital que de produire sans travail et sans capital »
(c'est-à-dire sans« travail accumulé »). « Il est aussi impossible
de créer l'égalité par le pouvoir hiérarchique et concentra-
tionnaire, que de supprimer le pouvoir et l'égalité et faire une
société sans peuple et sans police. »
Il faut « que le travail du peuple », la « société travail-
leuse » deviennent la force majeure qui intervertit les formules
actuelles de la société et enveloppe le capital et l'Etat et...
les subjugue » (id.).
... Il faut donc simultanément « intervertir les rapports du
capital et du travail et renverser les rapports du gouvernement
et de la société ».
Il faut, d'une part, soumettre le capital, c'est-à-dire réinté-
grer la société travailleuse dans la propriété de ses forces
collectives productrices, et transformer un appareil économique
dominant la société par la fiction de la propriété capitaliste,
en une fonction dépendante de cette société qui l'a produit.
Il faut, d'autre part, subalterniser le pouvoir étatique à la
société travailleuse, c'est-à-dire remettre à la pluralité des
groupes de relation de cette société, la puissance de leurs
forces publiques constituant par association le pouvoir social.
Il faut transformer un appareil politique dominant la société,
par la fiction d'une autorité souveraine, en une fonction dépen-
dante de cette société qui l'a engendrée.
Dès lors, les lignes directrices d'une organisation sociale auto-
gestionnaire, fondée sur un socialisme libéral à la fois critique
et scientifique, sont claires.
Elles consistent dans la soumission du capital, non à l'État
mais à la société travailleuse, et dans la subalternisation de
l'État non au capital, mais à cette même société travailleuse.
La propriété, dominante sociale, fiction dominante, doit
devenir fonction sociale, fonction dépendante de la société.
CONCLUSION 253
L'État dominateur de la société, par la fiction de l'autorité
gouvernementale, doit devenir une fonction sociale, un fonc-
tionnaire de la société.
La révolution, conclut Proudhon, a im double objet :
« Dans l'ordre économique..., la subordination complète du
capital au travail », l'identité du travail et du capital par la
démocratisation « des... instruments de travail ».
Dans l'ordre politique... « l'absorption de l'Etat dans la
société » c'est-à-dire « la simplification administrative, la cen-
tralisation séparée de chacune des catégories fonctionnelles,
l'organisation du suffrage universel » l'élaboration d'un État
fédératif de groupes autonomes {Mélanges III, p. 48).
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LE 5 OCTOBRE I97O
PAR l'imprimerie FLOCH
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NUMÉRO d'Édition : 1247
dépôt légal : 4^ trimestre 1970
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